KIP
Big Brother is watching Uyghurs
The Chinese Big Brother, Montage de Hugo Sallé pour KIP

Le terrorisme ouïghour sur surveillance high-tech

En 2016, trois Ouïghours attaquent un bureau local du Parti communiste chinois, tuant deux fonctionnaires. La réaction de Pékin fut prompte et radicale : environ 10 000 « groupes de travail », formés de civils mandatés par le Parti, furent envoyés au Xinjiang, la province autonome où vivent les Ouïghours, située dans l’Ouest chinois. Quatre mois plus tard, dans le minuscule village d’Akeqie Kanle, 20 % des adultes avaient été envoyés dans des « camps de rééducation » [1].

Les Ouïghours sont une minorité ethnique chinoise musulmane et composent une population très différente des Hans, le peuple chinois « historique ». En termes de langue (ils utilisent l’alphabet arabe et parlent une langue proche du turc) et d’ethnicité, ils sont en réalité plus proches des Turcs et des peuples d’Europe centrale. Un mouvement d’indépendance agite depuis longtemps le Xinjiang, mais ces vingt dernières années, avec le développement du terrorisme islamique, les mouvements séparatistes ouïghours ont été parasités par l’idéologie islamiste. En réaction, le gouvernement chinois mène une politique de répression et de contrôle digne d’un cauchemar orwellien.

Si les conflits entre Ouïghours et PCC sont anciens, les guerres en Irak et Syrie ont eu une influence considérable sur le mouvement indépendantiste ouïghour. La culture ouïghoure est menacée de disparition du fait de la politique (parfaitement consciente) des autorités chinoises ; les Ouïghours ont l’impression d’être victimes d’un phénomène de « hanisation » rampant. Ainsi, Pékin encourage fortement l’immigration des Hans au Xinjiang, dont la proportion dans la population de la province autonome a rapidement augmenté. La liberté religieuse dans cette région en majorité musulmane est sévèrement limitée. Par exemple, parmi les fonctionnaires, les hommes ne peuvent pas porter de longue barbe ou les femmes le voile, une longue liste de prénoms musulmans est interdite pour les enfants, les moins de 18 ans ne peuvent pas recevoir l’enseignement islamique, etc. Avec l’apparition d’un terrorisme ouïghour, le gouvernement a encore augmenté les restrictions sur la pratique de la religion, ce qui ne contribue qu’à exacerber les tensions.

Le terrorisme a parasité le mécontentement ouïghour et ces dernières années la Chine a connu plusieurs incidents terroristes. Le 1er mars 2014 – le « 11 septembre chinois » –, des Ouïghours tuent 31 personnes et en blessent 141 dans la gare de Kunming. Depuis le début de la guerre en Syrie, le gouvernement chinois craint particulièrement que des combattants djihadistes ouïghours (ils seraient quelques centaines à peine) se rendent en Syrie et ramènent ensuite la lutte dans le Xinjiang.

Le contrôle qu’exerce en réaction le PCC sur la population ouïghoure ferait pâlir de jalousie Big Brother. Le Xinjiang est une prison à ciel ouvert, où a été mis en place un système de surveillance de haute technologie extrêmement sophistiqué. En décembre 2017, un journaliste britannique qui s’est rendu à Guiyang (province du Guizhou) a pu en témoigner : une fois descendu de voiture, les caméras de surveillance de la ville n’ont mis que 7 minutes à l’identifier. La nouvelle a ému les journaux occidentaux, qui ont crié à l’avènement d’un Big Brother chinois, mais il faut savoir que cette technologie était déjà en place depuis plusieurs années dans le Xinjiang, où le niveau de surveillance est beaucoup plus préoccupant.

Le gouvernement chinois a toujours utilisé des méthodes « classiques » de contrôle de la population ouïghoure : pendant plusieurs années, les passeports dans cette province ont été confisqués, les Ouïghours envoyés par centaines et de manière plus ou moins arbitraire dans des « camps de rééducation » (où ils doivent apprendre le mandarin et la doxa communiste) au premier signe de comportement suspect. La Chine après le 11 septembre a pris en marche le train de la lutte antiterroriste, profitant du mouvement général pour accentuer la répression du séparatisme ouïghour. La nouveauté se situe dans l’usage massif de nouvelles technologies, big data, cloud computing, biométrie, appliquées au contrôle d’une population. Bloomberg a rapporté que la police du Xinjiang disposait d’une technologie d’identification qui alerte la police locale chaque fois qu’une personne surveillée s’éloigne à plus de 300 mètres de sa maison ou de son lieu de travail. Depuis l’attentat ouïghour du 14 février 2017, toutes les voitures à Bayingolin (une préfecture autonome du Xinjiang) doivent être équipées obligatoirement d’un GPS, ce qui permet à la police locale de traquer tous les déplacements de la population. Le 13 décembre 2017, Human Rights Watch a révélé que sous le couvert d’un « Bilan de santé national », dans le cadre duquel des examens médicaux gratuits étaient proposés, le gouvernement chinois collectait les échantillons d’ADN, empreintes digitales, iris et groupes sanguins de Ouïghours pour établir le profil génétique de la population [2].

La surveillance et le contrôle de Pékin s’étend même par-delà les mers. Les Ouïghours établis à l’étranger et contactés via WhatsApp constituent de véritables cible : on fait pression sur leurs familles restées en Chine pour qu’ils livrent au gouvernement des informations personnelles [3]. Ils reçoivent également pour instruction de ne pas entrer en contact avec d’autres Ouïghours à l’étranger, probablement par crainte que la communauté en exil ne s’organise politiquement.

Pour tenter d’expliquer en partie le point de vue de Pékin, notons que les Chinois ont l’impression que les Occidentaux ont un système de valeur à deux mesures. Le qualificatif de « terroriste » est facilement apposé sur les attentats se déroulant dans le monde occidental. En revanche, les responsables politiques occidentaux répugnent toujours à valider la version officielle chinoise qui fait des Ouïghours de simples terroristes, ce qui reviendrait à disqualifier la lutte séparatiste et à fermer les yeux sur les débordements de la dictature communiste. Pour Pékin, les séparatistes ouïghours sont des terroristes et la tiédeur des Occidentaux quand il s’agit de condamner des attentats en Chine leur paraît incompréhensible, voire relève d’une forme de « racisme » antichinois.

Avec le lancement du projet « One Belt One Road » de Xi Jinping (un projet d’infrastructures et d’échanges commerciaux à travers l’Europe centrale), qui traverse le Xinjiang, les enjeux de la pacification de la province ouïghoure sont d’autant plus importants. Cela n’augure pas une fin prochaine à la répression violente de Pékin sur tout ce qui a trait au religieux au Xinjiang.

Sources et renvois

Anouk Pradier

Anouk Pradier

Étudiante française en Master in Management à HEC Paris.
Membre de KIP, contributrice régulière et traductrice.

French student in Master in Management at HEC Paris.
Member of KIP. Writes regularly and translates articles.

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