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Vladimir Poutine footballer
Montage de Hugo Sallé pour KIP

2018 : la géopolitique passe aussi par le sport

Dimanche 15 juillet 2018. Il est un peu plus de 22 heures à Moscou lorsqu’Hugo Lloris brandit le trophée de la Coupe du Monde de la FIFA sous les yeux de son président Gianni Infantino et des chefs d’État Emmanuel Macron et Vladimir Poutine. L’orage qui s’abat sur le stade Loujniki à ce moment-là vient alors clore la 21e édition de la plus grande compétition sportive en termes de spectateurs et de téléspectateurs avec les Jeux Olympiques. 3,4 milliards de personnes ont vibré derrière leur télévision ou leur poste de radio devant les exploits de Eden Hazard, Neymar, Kylian Mbappé ou encore Luka Modrić. Les yeux du monde entier – ou devrait-on dire du « village global » – ont été rivés pendant un mois sur la Russie et sur ses stades. Oubliées les crises syrienne et ukrainienne : place au jeu. Certains pays qui ont très peu d’occasions de faire parler d’eux ont profité de cette compétition pour se mettre en valeur. Qui sont-ils ? On peut citer dans une liste non-exhaustive : le Panama pour sa première participation, la Croatie pour sa deuxième place et sa superbe victoire contre l’Argentine d’un certain Lionel Messi ou encore le Sénégal. Entre des États qui voient le sport comme un moyen de se faire connaître aux yeux du monde et ceux qui l’utilisent comme un canal de diffusion de leur soft power, le doute n’est aujourd’hui plus permis. La géopolitique passe aussi par le sport !

Le sport : un théâtre de rivalités…

« La géopolitique est l’étude des rivalités de pouvoir(s) et/ou d’influence(s) sur un territoire donné » expliquait le géographe français Yves Lacoste. Il apparaît clairement qu’en 2018 le sport est un de ces territoires dans lesquels les rivalités entre les États existent bel et bien.

Ces rivalités interétatiques dans le domaine du sport sont visibles surtout lors de l’attribution des grands évènements sportifs car être l’hôte des Jeux Olympiques ou d’une Coupe du Monde de la FIFA pour une nation signifie que sa candidature l’a emporté sur celles des autres. Elle en tire dès lors un prestige et une fierté. C’est pourquoi les comités d’organisation s’appuient sur les chefs d’État et de gouvernement. Ils savent parfaitement qu’il y a des enjeux géopolitiques sous-jacents à l’organisation d’une grande compétition sportive internationale. Pour des puissances mondiales ou régionales, il est hors de question de se faire passer devant par un pays tiers. C’est une question de fierté nationale. Ainsi, pour que la candidature conjointe Canada-États-Unis-Mexique l’emporte face au Maroc pour l’attribution de la Coupe du Monde 2026, le président américain Donald Trump n’a pas hésité, dans un tweet du 26 avril 2018 à se montrer menaçant envers quiconque ne voterait pas pour le ticket nord-américain : « Les États-Unis ont fourni une candidature SOLIDE avec le Canada et le Mexique, ce serait une honte si les pays que nous soutenons toujours militaient contre la candidature américaine. Pourquoi devrions-nous soutenir ces pays si eux ne nous soutiennent pas (aussi bien aux Nations Unies) ? ». Il apparaît déraisonnable de comparer le vote pour l’attribution de 80 rencontres de football à un vote à l’Organisation des Nations Unies mais les phrases du 45e Président des États-Unis nous montrent mieux qu’un grand discours que la géopolitique passe par le sport et que dès l’attribution d’un évènement sportif les rivalités de pouvoirs sont incontestablement là.

…où chaque acteur tente d’étendre son « soft power »

Les rivalités de pouvoir et d’influence ne se situent pas seulement en amont des grands événements sportifs mais également lors de leur déroulement puisque les États les voient comme des canaux de diffusion de leur soft power eu égard au nombre de personnes partout sur la planète qui les suivent. Ainsi, ils font partie intégrante de leur stratégie diplomatique.

Songeons un instant à la Coupe du Monde organisée par la Russie et voyons comment le pays a cherché à accentuer son « soft power » à cette occasion. Premièrement, 11 stades rénovés ou flambants neufs visent à montrer au monde entier que l’économie russe est moderne, dynamique et solide. En un mot : que l’économie russe va bien ! Deuxième objectif : changer le regard du monde occidental sur Moscou et sur le régime conduit par son président Vladimir Poutine. En effet, l’image de la Russie a été fortement écornée en Occident depuis l’invasion de la Crimée, son exclusion du G8 en 2014 à la suite de celle-ci et l’application de sanctions économiques qui ont suivi de la part de l’Union européenne. Avec le mondial 2018, Vladimir Poutine a souhaité redorer l’image de son pays. Pour lui, c’était le moyen d’associer son pays à des phrases telles que « Mbappé guide les Bleus en Russie » plutôt qu’aux expressions « conflit armé dans le Donbass » ou « tensions entre l’UE et la Russie ».

Quittons à présent l’univers du ballon rond pour nous rendre de l’autre côté du globe, à un endroit où l’actualité sportive et géopolitique a été particulièrement intense cette année : la péninsule coréenne. La Corée du Sud a organisé du 9 au 25 février dernier la 23e édition des Jeux Olympiques d’hiver. Cet évènement a été un important outil diplomatique pour le pays hôte ainsi que pour son voisin nord-coréen. Au Nord comme au Sud du 38e parallèle, on en a profité pour renforcer son influence et ce, dès la cérémonie d’ouverture, puisque les délégations nord- et sud-coréennes ont défilé derrière le même drapeau. Cette stratégie de rapprochement des deux Corées s’est également manifestée pendant les deux semaines de compétition avec en point d’orgue la constitution d’une seule équipe coréenne de hockey sur glace féminin. Pour Séoul, il s’agissait de montrer au monde entier que la main tendue à Pyongyang pour un apaisement et une pacification des relations est toujours là avec un objectif clair en tête : la dénucléarisation de la péninsule. Pour le régime nord-coréen, l’enjeu était de véhiculer aux yeux du monde entier l’image d’un pays ouvert et enclin au dialogue. Gardons à l’esprit que c’est à l’occasion de ces Jeux Olympiques que pour la première fois un membre de la dynastie nord-coréenne – Kim Yo-Jong directrice de la Propagande du régime – a foulé le sol sud-coréen depuis 1953. Énième signe qu’en 2018 à Pyeongchang la géopolitique a été bel et bien présente.

En 2018, le sport a été bien plus que du sport. Il a été utilisé par un grand nombre d’États (Russie et Corée du Nord en tête) comme un élément essentiel de rayonnement. La géopolitique passe aujourd’hui tant par le sport que ce dernier semble de moins en moins appartenir à ceux qui le font – les sportifs.

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Montage de Hugo Sallé pour KIP

Sources et renvois

Aymeric Azéma

Aymeric Azéma

Étudiant français en Master in Management (H2021) à HEC Paris.
Contributeur régulier pour KIP.

French student in Master in Management (H2021) at HEC Paris.
Writes regularly for KIP.

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