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Illustration de Julie Omri pour KIP

A la conquête de l’espace : les puissances mondiales ont la tête dans les étoiles

Si l’humanité veut un avenir à long terme, il faut que son horizon dépasse celui de la planète Terre », nous prévenait Stephen Hawking en 2007. Ce message de l’illustre physicien américain, mort en 2018, les grandes puissances mondiales l’ont bien compris, et pas que ! En ce début d’année 2021, même le Nicaragua, l’un des pays les plus pauvres d’Amérique Latine, a fait esquisser plus d’un sourire en annonçant la création d’un « secrétariat aux affaires ultra-terrestres ». Probablement un nouvel éléphant blanc 1 Expression pour désigner un projet ou un édifice à l’apparence grandiose mais qui s’avère infructueux ou inutile sur le long terme. de l’excentrique dictateur nicaraguayen Daniel Ortega, mais il n’empêche que cette annonce s’inscrit dans un contexte de regain d’intérêt fort des grands de ce monde pour la conquête de l’espace depuis quelques années. 

Si l’humanité veut un avenir à long terme, il faut que son horizon dépasse celui de la planète Terre »

Stephan Hawking

            Depuis la fin de la guerre froide, les Etats-Unis font figure de leaders incontestés en matière de recherche et d’exploration de l’univers. Rappelons-nous : Etats-Unis et URSS s’étaient engagés dans une course acharnée à l’espace longue de vingt ans. L’URSS semblait avoir pris l’avantage en déployant pour la première fois de l’histoire un satellite artificiel, Spoutnik 1, en 1957, puis en faisant de Youri Gagarine le premier homme à effectuer un vol dans l’espace en 1961. Mais c’était sans compter la contre-attaque des Américains, qui, à travers le programme Apollo, atteignent les premiers l’objectif ultime : marcher sur la Lune en 1969. Après une accalmie d’une dizaine d’années, les Etats-Unis donnent un nouveau coup d’accélérateur dans le domaine militaro-spatial. La célèbre initiative de défense stratégique (IDS) 2Projet des Etats-Unis de mise en place d’un « bouclier spatial » pour contrer une éventuelle attaque nucléaire de l’URSS, sous la présidence Reagan. Il est rendu officiel en 1983.de Ronald Reagan contribue à l’essoufflement de l’économie soviétique.

            Tandis que les Etats-Unis maintiennent un investissement relativement constant dans le domaine spatial depuis trente ans, la Russie a su profiter des héritages laissés par l’Union Soviétique pour redevenir un acteur important dans la conquête spatiale sur la scène internationale. Autrefois grands ennemis, Américains et Russes ont travaillé main dans la main pour être les artisans principaux de la création de la Station Spatiale Internationale (ISS).3Habitat placé en orbite terrestre basse, occupé en permanence par un équipage international qui se consacre à la recherche scientifique dans l’environnement spatial. Mais la Russie a un budget alloué au domaine spatial plus de vingt fois moins important que celui des Etats-Unis, elle ne semble donc pas à même de remettre en cause le leadership américain dans ce domaine. Celle qui entend bien ravir cette place de numéro un à l’ogre américain, c’est bien sûr la Chine. Fort de son développement économique sans précédent depuis les années 1990 et  de ses progrès technologiques exponentiels, la Chine relance une course spatiale en deux étapes. Elle compte reposer le pied sur la Lune à court terme pour ensuite s’attaquer à ce qui n’a jamais été fait auparavant : envoyer l’homme sur Mars. De quoi créer une nouvelle guerre froide avec les Etats-Unis ? Et l’Europe dans tout ça ? Comment se porte-t-elle dans la recherche spatiale ? Sera-t-elle noyée et mise à l’écart de cette guerre des étoiles ? Essayons d’y voir plus clair. 

La fusée chinoise 

            C’était inévitable. C’est en marche. Depuis le début de la décennie 2010, la Chine a un poids économique de plus en plus proche de celui des Etats-Unis. En 2014, la Chine a dépassé les Etats-Unis en PIB par PPA.4PIB à parité de pouvoir d’achat : manière de calculer le PIB tenant compte des pouvoirs d’achats intérieurs des différents pays analysés Si le PIB nominal américain reste lui supérieur à celui des Chinois, la croissance mirobolante de l’Empire du Milieu, restée positive malgré la pandémie de Covid-19, réduit petit à petit cet écart. Sur les plans géopolitique, militaire et technologique, l’avance des Etats-Unis reste cependant confortable. Mais dans ces domaines aussi, la Chine de Xi Jinping nourrit l’ambition de renverser les rapports de force. Grâce à l’espace ? Le dirigeant chinois entretient un « rêve d’espace » qui s’inscrit dans le rêve plus global de « renaissance de la nation chinoise ». D’autant plus que, selon Steve Kitay, secrétaire à la Défense adjoint chargé de la politique spatiale américaine : «  En Chine et en Russie, on pense que l’espace est le talon d’Achille américain, ce qui leur donne un avantage asymétrique sur les Etats-Unis ». 

            La Chine, conformément à cette croyance, entend bien s’engouffrer dans cette brèche potentielle de remise en cause de l’hégémonie américaine. Pour ce faire, elle a préparé minutieusement le terrain lors de la dernière décennie. Elle lance successivement les modules spatiaux Tiangong 1 et 2 en 2011 puis 2016. Entre temps, en 2013, le robot « lapin de jade » se pose sur la Lune pour y prendre des photos. Une stratégie des petits pas qui prend fin en 2019. Car en 2019, la Chine va faire un grand pas. Peut-être pas un grand pas pour l’humanité comparable à celui de Neil Armstrong en 1969. Disons un grand pas pour elle et une première pour l’humanité. Dans le cadre de la mission Chang’e 4, le robot « lapin de jade 2 » alunit sur la face cachée de Lune en janvier 2019, une prouesse jamais réalisée par le passé. Le travail préparatif de 2013 prend tout son sens. Chang’e 4 est l’acte fondateur de la relance de la course à l’espace avec les Etats-Unis. 

Robot “lapin de jade 2” posé sur la face caché de la Lune en 2019
Robot “lapin de jade 2” posé sur la face caché de la Lune en 2019

            Si ce succès chinois est inquiétant pour le leadership américain dans la technologie spatiale, les ambitions débordantes de Xi sont terrifiantes. En décembre 2020, la mission Chang’e 5 aboutit à la récolte de fragments lunaires par plusieurs robots. Le 10 février 2021, la sonde Tianwen-1 arrive sur Mars pour y déployer un véhicule téléguidé dans une zone qui pourrait cacher en profondeur une d’importantes réserves de glace. Ajoutez à cela le projet d’une station spatiale autonome, Tiangong-3, prévu pour 2022, et la récolte de matière lunaire sur la face cachée de la Lune pour 2024. Pour la Chine donc, cap vers la Lune, puis sur Mars.

Les Etats-Unis restent sur une autre planète 

            A cet relance supersonique de la course à l’espace, les Etats-Unis, attaqués, titillés dans leur fauteuil confortable de leaders dans le domaine, se doivent de réagir. Et cette réaction, étant donnée l’urgence de la chose, est décidée au sommet de la hiérarchie, par le désormais ex-président en personne, Donald Trump. Car si l’ancien chef d’Etat républicain était récemment  sous le feu des critiques pour sa fin de mandat catastrophique, c’est bien lui qui en 2019 répondait catégoriquement aux ambitieux projets spatiaux chinois. Il donnait ainsi une ligne de route au nouvellement créé programme Artemis : « Nous serons de retour sur la Lune sous peu et, un jour prochain, nous planterons le drapeau américain sur Mars ». Plus précisément, objectif Lune en 2024, puis Mars en 2036. Vous noterez par ailleurs la date de ce discours, le 4 juillet, « The Independance Day », dont la symbolique n’est pas anodine. Il s’agit pour l’Oncle Sam de replacer l’espace au centre de sa politique étrangère. 

            Et le président américain ne s’arrête pas là. Un mois plus tard, en août, il crée la Spacecom, un commandement militaire de l’espace, avant d’aller plus loin en créant la Spaceforce, une sixième branche des forces armées américaines où sont affectés pas moins de 16 000 militaires. Pour revenir au spatial civil, le regain d’intérêt de Trump pour la conquête de l’univers se traduit par l’augmentation significative du budget de la NASA ces deux dernières années5Déjà en 2019, le budget atteignait un niveau record depuis 1970, de 21 milliards de dollars. Mais en 2020, le budget monte à 22,6 milliards de dollars, avant de grimper à 25,2 milliards de dollars en 2021. alors que, rappelons-le, celui-ci stagnait jusqu’alors. 

            Pour servir les projets pharaoniques précédemment exposés, les Américains disposent d’un atout majeur par rapport aux autres puissances : l’étroite collaboration des acteurs publics et privés dans le domaine spatial. Prenons l’exemple du projet public Artemis que nous venons d’évoquer : la fusée utilisée sera la fusée SLS de Boeing et Orion, la capsule des astronautes sera construite par Lockheed Martin, le module de propulsion par Maxar, et la construction de l’atterrisseur a été décernée à Blue Origin. La NASA coopère également avec le géant privé SpaceX, malgré les ambitions personnelles de son fondateur le milliardaire Elon Musk, qui a déclaré à plusieurs reprises vouloir se mêler à la conquête de Mars avec sa société. Elle a notamment versé 3,1 milliards de dollars à SpaceX pour aider à la conception de la capsule Crew Dragon, qui a permis aux Etats-Unis de refaire un voyage vers l’ISS par ses propres moyens en 2020 et de s’affranchir du lanceur russe Soyouz. 

L’Europe mise en orbite 

            Dans cette conquête nouvelle de l’espace, l’Europe semble être satellisée par ces deux géants. Déjà lors du premier épisode de la course à l’espace, l’Europe avait été écarté du duel opposant les Etats-Unis à l’URSS, faute de technologie et de coopération suffisante entre les Etats européens. La création de l’agence spatiale européenne (ESA) en 1975 est le point de départ de l’intégration du volet spatial dans la construction européenne. L’ESA crée ainsi un embryon de coopération en fédérant une cinquantaine d’entreprises de dix pays européens autour de la création d’un lanceur, dans le cadre du projet Ariane. Le succès du premier vol d’Ariane 1 en 1979 conduit à développer d’autres lanceurs (Ariane 2, 3 et 4) et permet à Arianespace de prendre progressivement le leadership du marché mondial de lanceurs spatiaux dans les années 1980. Mais l’explosion en vol d’Ariane 5 en 1996 remet en cause la confiance des investisseurs envers le projet Ariane et le coopération européenne autour du projet. De plus, Arianespace est une entreprise française, filiale d’Ariane Group qui est elle-même co-détenue par Airbus et Safran. Même si les activités d’Arianespace sont le fruit de la collaboration entre de nombreuses sociétés européennes, le ciment du projet Ariane est plus franco-allemand. 

            Ce qui amène à un constat inquiétant : l’absence de politique européenne commune ambitieuse dans le domaine spatial. Pour pouvoir prétendre se hisser au niveau des Etats-Unis ou de la Chine, l’Europe doit s’unir et poursuivre des objectifs semblables aux deux leaders. Et pour cela, il est nécessaire de limiter au maximum le chevauchement entre une politique européenne de l’espace et des politiques nationales. Les grands pays européens, comme la France, l’Allemagne ou le Royaume-Uni diluent effectivement leurs investissements dans des lancements de satellites nationaux et dans une industrie spatiale qui reste nationale ou bi-nationale. On parle souvent d’absence d’une politique industrielle commune de l’UE, et celle-ci est particulièrement nécessaire dans le domaine spatial pour peser à l’échelle mondiale. L’Union Européenne doit notamment soutenir unanimement les fleurons de l’industrie spatiale européenne comme Arianespace, mais également poursuivre des projets communs d’innovation spatiale. 

            Un autre domaine où l’Europe est satellisée, c’est justement… dans la course au lancement de satellites. Car une course aux satellites est également en marche. Rien qu’en 2019, la Chine était devant les Etats-Unis avec 34 lancements contre 27, alors que l’Europe n’en totalisait que 9. Américains et Chinois ont chacun de grands projets dans le domaine. En novembre 2020, la Chine lançait son premier satellite 6G en guise de test, comptant bien préparer le déploiement d’un réseau encore plus performant que la 5G. Aux Etats-Unis, le géant SpaceX a poursuit depuis 2015 l’objectif d’apporter une connexion internet haut débit à la planète entière à travers son projet Starlink, et projette de lancer 12 000 satellites à cet effet. Le processus est déjà en marche, et SpaceX a en janvier 2021 libéré 143 satellites d’un coup ! Cela n’avait bien-sûr jamais été fait auparavant. Face à cette satellisation de l’espace, l’Europe n’est pas du tout organisée et unie pour répondre. A défaut d’agir, elle critique, à l’image de Stéphane Israël, PDG d’Arianespace, dénonçant un « espace far west ». Aveu de faiblesse… 

Sortie du trou noir et Apollo’gie européenne de l’espace ?

            J’avoue avoir été un peu dur avec l’Europe dans le paragraphe précédent. En réalité, certains programmes ont été mis en place dans les années 2010, et je dois admettre que certains d’entre eux marchent bien ; du moins, partiellement bien. Ainsi, bien que mise à mal dans la course aux satellites destinés à fournir de l’internet haut débit, l’Union Européenne a mis à bien le fameux projet Galileo. Il s’agit d’un système de positionnement par satellite qui concurrencerait le GPS américain. Toutefois, une panne intervenue en juillet 2019 a montré que le système n’était pas encore tout à fait au point. Les deux autres programmes de l’UE, GOVSATCOM6Projet de création d’un système de communications gouvernementales par satellite lancé par la Commission en 2013, dont le but est de garantir la sécurité des services de communication aux organisations et opérateurs jugés stratégiques pour l’UE. et COPERNICUS7Système d’observation de la terre par satellite, destiné notamment à étudier le changement climatique, et lancé en 2014 par l’UE., , également consacrés aux satellites, révèlent une réelle volonté des 27 de s’unir pour peser dans le domaine spatial, et sont intéressants dans leurs objectifs. Mais ils restent à ce jour non finalisés. 

            L’autre gros progrès de l’UE en ce début de troisième décennie du XXIème siècle, c’est qu’elle a réussi à s’insérer dans le programme Artemis des Etats-Unis, alors même qu’elle semblait en avoir été écarté à ses débuts. En octobre 2020, en effet, les Etats membres de l’ESA ont signé avec la NASA une série de contrats destinés à entériner sa participation aux objectifs Lune et Mars, et à l’exploration de l’espace profond. David Parker, directeur de l’exploration humaine et robotique à l’ESA, s’enthousiasme : « « L’humanité ayant fait ses preuves près de chez elle avec la Station spatiale internationale, il est maintenant temps d’explorer au-delà, vers la Lune et Mars ». Plus précisément, l’ESA contribuera à hauteur de 2,6 milliards d’euros aux projets de la NASA. Elle contribuera à la construction des modules de service du véhicule spatial Orion. Dans le projet martien des Etats-Unis, nommé Perseverance, l’ESA se chargera même du rover qui ira collecter les échantillons martiens stockés à la surface de la planète et de la sonde qui aura la lourde tâche d’aller les chercher en orbite martienne et de les ramener sur Terre. 

            L’Europe, à travers l’ESA, dont les Etats membres ont au passage voté une augmentation de 30% de son budget en 2019, semble enfin déterminée à prendre sa place dans la course à l’espace, et disputer le leadership aux deux grands. Une urgence, quand on sait que même un micro-état comme les Emirats Arabes Unis s’est positionné dans la conquête de Mars, la sonde « Hope » s’étant placé en ce début février en orbite martienne. Pour ne pas passer à côté de ce qui est peut-être un des enjeux majeurs du siècle aux retombées géopolitiques évidentes, un seul mot d’ordre : coopération. 

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Mathias Herse

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2024). Membre de KIP et contributeur régulier.

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2024). Member of KIP and regular contributor.