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Drame : la France Insoumise est la seule force d’opposition audible face à la Macronie

Sur le plateau de L’Émission politique du jeudi 30 novembre 2017 [1], Jean-Luc Mélenchon est sur les nerfs. Il gesticule, se tourne souvent vers ses soutiens et surtout, il s’attaque à tout le monde. Tout le monde y passe, tour à tour : François Lenglet, Nathalie Saint-Cricq (à qui il aurait dit un joli « va te faire f***** » dans les coulisses en fin d’émission) [2], Léa Salamé, mais surtout, Laurence Debray, grande victime du soir (y compris sur le plateau comme sur les réseaux sociaux). Mélenchon va même, après l’émission, se plaindre des choix éditoriaux d’une émission qui les lui a communiqués en amont, surtout qu’il semblerait que ce soit lui qui ait vivement demandé à paraître sur France 2. Bref, Mélenchon fait du Mélenchon : discours simplistes, déclarations chocs, idéologie dépassée et perte de nerfs. Cette triste prestation nous révèle une triste réalité pourtant : la France Insoumise est la seule force d’opposition audible face à la Macronie.

Car en effet, en dehors de la France Insoumise, on ne peut pas dire qu’il existe beaucoup d’autres forces d’oppositions. Le PS est émietté entre un Benoît Hamon qui fonde son propre mouvement Génération.s (dont personne ne se préoccupe vraiment), des vieux briscards isolés comme Stéphane Le Foll, ou encore un Manuel Valls en roue libre chez Jean-Jacques Bourdin. De l’autre côté de l’hémicycle, les Républicains se concentrent sur une élection interne qui n’intéresse personne sauf Laurent Wauquiez, et le FN est aux abonnés absents, comme à chaque fois sauf un an tous les cinq ans quand il s’agit d’aller voter. La majorité écrasante d’Emmanuel Macron n’a pas vraiment à s’occuper de ces cibles ne présentant aucun risque. Et naturellement, il ne reste plus que la France Insoumise.

Car force est de constater que c’est ce mouvement qui se fait le plus entendre depuis la rentrée en septembre dernier. D’abord avec le coup d’éclat théâtral d’Alexis Corbière et son désormais fameux paquet de pâtes pour dénoncer la baisse de 5 euros sur le montant mensuel des APL. Des coups d’éclat préparés en amont, à la frontière du populisme et du ridicule, pour faire de l’audience afin que FI inonde les réseaux sociaux [3]. FI brille également dans la rue. Les manifestations contre la réforme du code du travail ont réuni près de 223 000 personnes début septembre, le mouvement a ainsi pu faire montre de son impact. Mais cela reste sur les plateaux de télévision et les réseaux sociaux que FI s’impose (ou pas), ou du moins fait le plus de bruit. Car en effet, le mouvement s’est essoufflé depuis octobre dernier, et les manifestations ne sont plus autant suivies. Il ne reste que Twitter et YouTube pour continuer la lutte (au passage, sans contradicteur). Macron a-t-il gagné le premier round ? En tout cas ce qui est sûr, c’est que FI reste le seul mouvement d’opposition audible, et c’est tout un drame.

Un drame idéologique surtout. La France Insoumise fait preuve d’un passéisme affolant dans ses discours. Elle refuse tout changement du code du travail, à croire que c’est à l’extrême-gauche que se trouvent les véritables conservateurs en France. Elle récite finalement un vieux discours anti-impérialiste et anticapitaliste dépassé, en l’agrémentant de lutte écologiste, de lutte pour le droit des femmes et le droit des minorités pour le rendre un peu plus moderne, mais il ne faut pas s’y méprendre. La France Insoumise est vieillissante. Par exemple, elle ne voit la relation entre le patronat et les salariés que sous le prisme de la conflictualité entre capital et travail. En témoigne la difficulté de Jean-Luc Mélenchon à concéder sa position face à la patronne de PME Pauline Laigneau lors de L’Émission politique.

La France Insoumise continue surtout de se congratuler dans son analyse des conflits mondiaux sous le prisme de l’impérialisme occidental. N’en déplaise à Jean-Luc Mélenchon, le cas du Venezuela n’est pas anodin. Lui et ses soutiens demeurent prisonniers d’une réalité rêvée où la politique de redistribution des rentes pétrolières n’a eu que des bons effets, et où l’échec retentissant de l’économie vénézuélienne aujourd’hui n’est que le résultat d’une ingérence américaine en Amérique latine qui ne dure que depuis trop longtemps [4]. À croire que la chronologie s’arrête en 2010 chez la France Insoumise. Chez elle, pas d’analyse de l’absence de diversification de l’économie vénézuélienne, de l’absence d’investissements productifs, de modernisation des infrastructures, de développement d’autres secteurs que le simple pétrole contrôlé par une entreprise publique (PDVSA) rouillée. Pas d’analyse non plus du clientélisme ambiant, de la corruption des élites politiques et de l’oppression d’une population qui meurt de faim par un régime de dictature législative. Non, ce n’est que la faute de l’ogre américain, comme si la Guerre froide ne s’était jamais terminée, et c’est aussi la faute de l’opposition vénézuélienne qui attise la violence. Face à une telle analyse des faits, on ne peut faire que comme les soutiens de Mélenchon lors de L’Émission politique, applaudir grassement, et se subjuguer soi-même dans sa critique acerbe mais non moins répétitive du capitalisme impérialiste.

Le drame idéologique se poursuit dans la négation de ce qu’est notre pays. À entendre Jean-Luc Mélenchon, la France est dominée par le grand capital, et la violence économique des élites de ce pays s’abat de toute sa force sur des travailleurs opprimés. Car oui, sous les yeux de la France Insoumise, la société française est abjecte. Ce n’est pas la société de l’universalisme, de la liberté, de l’égalité. Non, c’est une société de la « cupidité », de « l’individualisme » (toujours sur le plateau de France 2) que Jean-Luc Mélenchon juge avec dédain, lorsqu’il déclare : « je hais ses valeurs ». Il déteste cette société de la libre entreprise et de la concurrence, qui partout ne sèmerait que l’inégalité et la domination des uns sur les autres. Or on ne peut pas franchement dire que la France soit l’antre le plus obscur du capitalisme et du libéralisme compte tenu de l’interventionnisme de l’État français. C’est pour cela que tout le programme économique de ce mouvement consiste à accroître le poids de l’État, à dépenser plus, à imposer plus, à réguler plus, à fermer les frontières, à contester le marché unique européen, en somme, à réduire la liberté d’entreprendre que le capitalisme de concurrence permet, simplement parce que ce modèle est injuste, alors on le remplace de façon arbitraire par plus d’intervention [5]. Comme si La France Insoumise savait mieux que quiconque ce qu’il faut imposer. À trop glorifier la fraternité et l’égalité à tout prix, FI en oublie souvent la liberté. « À vrai dire, c’est précisément et surtout parce qu’elle remplit si bien cette tâche que l’économie libre se heurte à des objections ; car elle donne aux gens ce qu’ils veulent et non pas ce que tel groupe particulier pense qu’ils devraient vouloir : ce qui se cache derrière la plupart des arguments contre le marché libre, c’est le manque de foi en la liberté elle-même ». [6]

Enfin, comment ne pas parler de ce drame sans parler du cas désolant de Danièle Obono. Déjà remarquée pour avoir soutenu une pétition et une chanson au titre évocateur « Nique la France » en 2012, puis remarquée également pour avoir refusé de dire « Vive la France » sur le plateau de RMC en 2017 car au fond, même en tant que député, elle ne doit rien au pays, Danièle Obono a semé le trouble dans le mouvement. Elle a publiquement soutenu des ateliers de discussion « non-mixtes » organisés par le syndicat Sud-Education 93 qui n’autorisait que les personnes « racisées » à participer à ces événements au nom de la « libération des paroles ». Exit donc les personnes de couleur blanche. Bien entendu, la France Insoumise, avec Jean-Luc Mélenchon et Alexis Corbière en tête, a décliné toute responsabilité et a clairement indiqué que ce n’était pas la position du mouvement, et que ces ateliers n’avaient pas lieu d’être, mais que Danièle Obono a parfaitement le droit de tenir ce genre de propos dans un mouvement libre et pluraliste. Imaginez si chez KIP, média pluraliste et libre, quelqu’un s’apprêtait à rédiger un article uniquement destiné aux personnes « racisées » (terme vide de sens au passage), ne questionneriez-vous pas l’unité du média ?

Toutefois, certains diront qu’on ne peut pas tout contrôler au sein d’un parti. Pourquoi donc s’acharner constamment sur le Front National lorsque des militants ou membres dérapent ? Précisément parce que cela pose la question des véritables idées derrière le mouvement FN. De la même manière ici, les coups d’éclat de Danièle Obono nous questionnent sur la pertinence idéologique de ce mouvement qui se veut rassembleur. Oui, mais à quel prix ? Est-ce au prix d’une complaisance démultipliée ? Est-ce au prix d’idées dépassées par le temps et rattrapées par les faits ?

Jean-Luc Mélenchon, et par extension son mouvement France Insoumise qui finalement ne se résume publiquement qu’à sa personne, n’est peut-être que l’idiot utile d’un gouvernement sans opposition véritable, constructive et sensée. Si la droite ne prend pas la relève, et si les cendres du PS ne sont pas ravivées, alors le drame se maintiendra et la Macronie aura toujours de beaux jours devant elle. Est-ce le débat politique et démocratique que nous voulons ?

Illustration : Jean-Luc Mélenchon face à la Macronie, Montage de Hugo Sallé pour KIP

Sources et renvois

[1] L’Émission politique du Jeudi 30 novembre 2017
[2] Des accusations portées par Quotidien sur TMC
[3] Selon Le Point, « Comment LFI prépare ses coups d’éclat à l’Assemblée Nationale »
[4] Voir l’article d’Aymeric Azéma pour KIP : « Venezuela : un pays à l’agonie »
[5] Pour cela, voir le contre-budget de la France Insoumise
[6] Milton Friedman, Capitalisme et Liberté, 1962, chapitre : « Liberté économique et liberté politique », p.43, Éditions Champs Essais

Diogène

Diogène

Étudiant à HEC Paris et contributeur régulier pour KIP.
Student at HEC Paris. Writes regularly for KIP.

Cet article a été écrit à

Jouy-en-Josas, France

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