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Si le FN veut se reconstruire, il doit revenir aux fondamentaux

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Désolé pour tous ceux qui ont ouvert cet article en pensant y trouver un soutien officiel de Marine Le Pen à HEC. Loupé.

Elle ne se montrait presque plus, elle ne parlait presque plus. Marine Le Pen s’est retrouvée comme hors des écrans radars depuis sa défaite au second tour en mai 2017 peu après l’humiliation publique qu’a représenté le débat face à Emmanuel Macron. À l’image de son parti qui, en dépit de 7 députés à l’Assemblée Nationale réalise un piètre score en comparaison avec ses aspirations, elle semble à bout de souffle. Qui plus est, la voilà lâchée par deux hauts dignitaires du parti, très populaires auprès de l’électorat frontiste : Marion Maréchal Le Pen la dure, contre Florian Philippot le souverainiste eurosceptique convaincu. Si la première perte est lourde tant la jeune Marion semblait être le futur fleuron du parti, le deuxième départ est peut-être une bonne chose, pourquoi pas même, l’occasion de se refaire.

Invitée sur le plateau de L’Émission politique [1] face à Léa Salamé en octobre dernier, Marine Le Pen était en demi-teinte. Si comme toujours elle est claire, forte (indépendamment de la logique de ses arguments) sur les questions du terrorisme, d’immigration, d’islam radical et d’identité, ce sur quoi elle semble bien rodée, la voilà comme toujours engluée dans ce piège dont elle ne voit plus la fin : la sortie de l’euro. Tour à tour, les réactions de François Lenglet, Nathalie Saint-Cricq et Léa Salamé ont reflété ce que la plupart des téléspectateurs ont ressenti : mais bordel, qu’est-ce qu’elle raconte ? Elle en sort ou elle en sort pas ? En fait personne ne sait, même pas elle, même pas le FN.

Et c’est bien le problème. La sortie de l’euro n’est pas une mince affaire, et il est beaucoup plus facile de tordre un peu la réalité aux Français sur l’immigration plutôt que sur la politique monétaire. Il est d’autant plus difficile de se défendre sur un sujet complexe comme la monnaie face à des hordes d’experts lorsque soi-même, présidente du parti, on n’y comprend pas grand chose. Résumer la question de l’euro à une monnaie trop forte, c’est dépassé. Résumer l’euro à une question de domination de l’UE et de perte de souveraineté, pourquoi pas, mais dès qu’on parle de revenir au franc, la réalité refait surface. À chaque fois, le FN s’est retrouvé caduc pour justifier une sortie : la dette exploserait, les importations feraient couler la balance commerciale, les capitaux fuiraient, l’inflation serait de retour, etc. Tour à tour, Nicolas Bay, Steeve Briois et même Marine Le Pen sont restés coincés pendant la campagne, incapables de s’exprimer clairement, de se justifier avec précision. Sortir de l’Union européenne n’est pas trop difficile à faire avaler, même Jean-Luc Mélenchon l’a évoqué dans l’un de ses meetings. Mais faire passer la pilule du franc, même avec une pile de dossiers sur la table, en direct devant 16 millions de Français, on s’en passera. Et même si on peut toujours dire que beaucoup de Français pensent, eux aussi, que l’euro est une monnaie qui désavantage la France, ils ne peuvent pas dans leur majorité adhérer à quelqu’un qui semble constamment déstabilisé ou mis en défaut sur le point majeur de sa propre campagne. La faute à qui ? Sûrement à Philippot.

Il est l’un des grands instigateurs de cette idée de sortie de l’euro. Il était le grand théoricien de la ligne économique du parti. L’eurosceptique convaincu, c’est lui. Avec lui, le FN s’est adouci en matière sociale, et a privilégié un discours économique souverainiste, pensant qu’il fallait copier absolument la stratégie de Trump aux États-Unis. Mais ce que le FN a peut-être oublié, c’est que Trump a aussi été élu parce qu’il représentait pour les gens un vrai conservateur, à la dure, quelqu’un qui allait défendre un idéal de l’Amérique, même si cet idéal penche vers le nationalisme. Car voilà sans doute ce qui fait le succès de l’extrême-droite. Le patriotisme économique fait adhérer les gens au FN, certes, mais ce n’est pas assez pour le parti. Les gens attendent du FN une ligne dure, « patriotisme », ça ne sonne pas si dur que cela.

Par exemple, les homologues autrichiens du FN, le FPÖ (Freiheitliche Partei Össtereichs), se concentrent quant à eux sur le fond de commerce habituel de l’extrême-droite, des pseudo-mesures absurdes, mais qui ont beaucoup plus d’écho que la complexité d’une sortie de l’euro. Dernières propositions en date du FPÖ : interdiction de l’immigration en Autriche en provenance de pays musulmans, contrat d’intégration pour les immigrés et interdiction du voile islamique et des minarets. Là on la retrouve, la bonne vieille sauce de l’extrême-droite à l’ancienne.

Alors ne vous enflammez pas. Il ne s’agit pas de demander au FN de faire de même, mais simplement de montrer ce qui marche pour l’extrême-droite.Elle doit occuper un espace politique délaissé : celui de la question identitaire. Sur tout le pan gauche, le mot identité est un gros mot, et sur le pan droit, Les Républicains n’ont sans doute ni le courage ni l’unité suffisants pour relancer ce type de débat. Le macronisme non plus n’oserait pas, au risque de se fragmenter tant il est hétérogène. Or, comme l’a souligné le sociologue québécois spécialiste du conservatisme en France, Mathieu Bock-Côté [2] il y a une demande, non seulement en France, mais dans tout l’Occident, de questionnement de l’identité nationale. Qui sommes-nous en tant que pays occidentaux ? D’où venons-nous et surtout où allons-nous en tant que nations ? Puisque la droite est incapable depuis des années de mener un débat de fond propre, clair et surtout n’attisant ni la haine d’un côté ni le rejet de l’autre, le FN a carte blanche pour occuper cet espace et revenir aux fondamentaux. Il n’y a que là sans doute que Marine Le Pen ne sera plus autant déstabilisée, qu’elle restera droite dans ses bottes à affirmer des banalités grotesques comme « avec moi il n’y aurait pas eu de Mohamed Merah » [3]. Ça, ça soulève des foules dans les meetings et ça a un écho. C’est triste, on est tous d’accord, mais la réalité est triste. C’est pourquoi sans doute la perte de Marion Maréchal Le Pen est bien plus lourde que celle de Florian Philippot. Si le FN n’adopte pas une ligne plus dure, et conserve ce discours en demi-teinte sur l’euro et le patriotisme économique, il risque de diluer son électorat avec le mouvement Les Patriotes ou encore avec des électeurs qui le fuiraient pour rejoindre le cercle de la raison.

Le FN a eu tort de penser qu’il se rapprocherait du pouvoir en adoptant la rhétorique de Trump sur le protectionnisme, ou celle du Brexit sur l’euroscepticisme. Le parti n’a pas vu que ces deux résultats étaient infusés d’une crainte en tant que nation, dans un monde globalisé où l’idée même d’identité est floutée, couplée à un ressentiment envers des pseudos-élites qui s’opposeraient constamment au « peuple ». Ces questions sont légitimes, et doivent être posées, mais espérons-le par les bonnes personnes, par d’autres partis, d’autres idéologues, et surtout pas l’extrême-droite. Mais vu son revirement sur l’euro, puisqu’elle explique sur le plateau de l’Émission politique que si les Français ne veulent pas de sortie alors il n’y en aura pas, Marine Le Pen l’a peut-être déjà compris. Espérons que la droite et le macronisme sauront mener un vrai débat de fond sur la question de l’identité, un débat positif. Et espérons surtout que le FN n’ait pas encore trouvé la bonne stratégie pour se redresser.

Illustration : Montage de Hugo Sallé pour KIP

Sources et renvois

[1] Émission politique du Jeudi 19 octobre 2017.
[2] Dans son ouvrage Le Nouveau régime : essais sur les enjeux démocratiques actuels, Boréal, 2017.
[3] Lors de son meeting au Zénith de Paris, le 17 avril 2017.
Diogène

Diogène

Étudiant à HEC Paris et contributeur régulier pour KIP.
Student at HEC Paris. Writes regularly for KIP.

Cet article a été écrit à

Jouy-en-Josas, France

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