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Enseigner les langues en France : un problème de méthode ?

Les Français sont-ils des cancres en Anglais ? Peut-être pas à ce point ; mais il faut bien admettre que la France a un peu honte de ses chiffres par rapport aux autres pays européens. En fait, les statistiques de 2015 du test anglophone « IELTS » révèlent que notre moyenne pour la partie « speaking » (expression orale) est d’à peine 6,6 – ce qui correspond à un niveau intermédiaire B2 – tandis que celle de nos voisins Allemands atteint les 7,3, soit le niveau avancé C1. Cette différence signifie qu’un Français est globalement capable de tenir une conversation avec un natif, mais qu’un Allemand va pouvoir s’exprimer sur des sujets complexes avec beaucoup plus d’aisance à l’oral. Et encore, ce test est à notre avantage puisqu’il s’appuie uniquement sur les données des étudiants français le passant dans un cadre académique ; pour la population dans son ensemble, notre note moyenne serait bien inférieure. Le décalage de 0,7 point avec l’Allemagne pour l’IELTS révèle que la France fait figure de mauvais élève à l’échelle européenne d’un point de vue de maîtrise de l’Anglais. Petit tour d’horizon des autres pays pour comprendre d’où vient cette réputation d’un apprentissage médiocre des langues en France.

Extrait des résultats de l’examen IELTS en 2015 pour quelques pays européens par catégorie d’évaluation (prenant en compte les candidats qui ont passé le test dans un cadre académique)

Pays d’origine Compréhension orale Compréhension écrite Expression écrite Expression orale
France 7,0 7,2 6,1 6,6
Allemagne 7,7 7,5 6,6 7,3
Italie 6,7 7,2 5,9 6,5
Espagne 6,9 7,1 6,1 6,7
Grèce 7,3 7,1 6,2 6,6

Pourrait-il s’agir d’un laxisme de notre système éducatif ? C’est-à-dire, le nombre d’heures obligatoires est-il moindre en France qu’ailleurs ? L’âge minimal imposé pour débuter l’apprentissage des langues est-il trop tardif chez nous par rapport aux autres pays européens ? En réalité, pas vraiment. En fait, à en croire l’édition 2017 du rapport Eurydice – un condensé des chiffres des systèmes éducatifs en Europe publié par la Commission Européenne [2] -, il n’y a aucune corrélation entre la fermeté des lois sur l’apprentissage des langues étrangères et les compétences linguistiques des habitants du pays concerné. Bizarrement, on observe même l’effet inverse : notre gouvernement oblige les enfants à commencer l’Anglais à 6-7 ans, quand nos voisins allemands proposent de démarrer à 8 ou 9 ans. Le cas le plus stupéfiant est certainement celui des Pays-Bas, puisque l’enseignement des langues ne commence pas avant 10 ans ; plus surprenant encore : aucun niveau minimal du CECR (Cadre Européen Commun de Référence pour les langues [3]) n’est exigé en Anglais dans ce pays à la sortie de l’enseignement secondaire (en comparaison, la France attend de ses bacheliers un niveau B2). Alors, les Hollandais, nuls en Anglais ? C’est loin d’être le cas : selon l’étude de l’EF EPI [4] de 2017, ce sont même les plus forts des pays non-anglophones dans le monde entier, juste devant la Suède et le Danemark ! Soit bien mieux que la France, qui termine 32e sur 80 pays testés, et 22e sur 27 pays européens.

D’où vient le problème alors ? Certainement des cours en eux-mêmes, où résident certains problèmes en interne. D’abord, le surnombre des élèves pour les classes de langues : dans une Terminale S, les élèves se retrouvent souvent à plus de 30 dans le même cours ; impossible de pratiquer la langue dans ces conditions. En faisant surtout de l’écrit, les étudiants ne travaillent pas assez leur prononciation et l’oral en général, ce qui ne les aide pas à gagner en fluidité et en aisance dans la prise de parole. Au contraire, les Anglais mettent un point d’honneur à conserver un nombre d’élèves réduit dans les classes : 90 % des enfants britanniques inscrits dans des établissements publics (primaire ou secondaire) sont dans des classes de moins de 30 élèves. Cependant, la BBC a publié un article en janvier 2017 pour dénoncer l’inquiétante tendance d’un nombre d’élèves croissant dans leurs classes : il y a trois fois plus d’enfants dans des classes de plus de 36 élèves aujourd’hui qu’en 2011 (17 780 enfants aujourd’hui comparés aux 6 107 de 2011) [5] ; cela reste toujours moins qu’en France. Deuxième observation: chez nous, on préfère des cours de langues plus longs mais moins réguliers, ce qui n’est pas forcément un choix judicieux ; par exemple, dans les écoles françaises d’enseignement supérieur, les étudiants qui choisissent une LV3 (Chinois, Russe, Japonais, par exemple) se retrouvent souvent avec un cours d’1h30-2h une seule fois dans la semaine. Aux États-Unis, ce sont plutôt des cours de 30min-1h tous les matins du lundi au vendredi. Pour le Chinois, qui nécessite l’apprentissage de caractères complexes et un retour permanent sur ceux-ci pour ne pas les oublier, il n’y a pas à dire, la deuxième méthode semble plus appropriée. On peut enfin critiquer le format d’évaluation des langues vivantes pour les baccalauréats généraux et technologiques. Les élèves se voient imposer pendant leur année de Terminale quatre notions à partir desquelles leurs professeurs construisent un cours. Seulement, ces quatre notions – Mythes et héros, Lieux et formes du pouvoir, Espaces et échanges, Idée de progrès – sont identiques d’année en année ; ainsi, des cours « pré-mâchés » commencent à abonder sur Internet. Et il n’y a plus aucun suspense vis-à-vis du sujet tiré à l’oral : les étudiants tombent sur une des quatre notions au hasard et recrachent leur cours par cœur (quatre cours à apprendre en une année, c’est plutôt léger). A ce monologue s’ensuit une interaction minimale entre l’examinateur et le candidat d’à peine cinq minutes, avec, là encore, des questions classiques, sans pièges et relativement simples.

Peut-on compter sur le gouvernement Macron pour améliorer le système d’enseignement des langues en France ? Oui, mais en partie seulement. D’abord parce qu’un décret publié le 18 juin 2017 avait déjà permis de réintroduire complètement les options Latin et Grec, dont les amorces de suppression avaient fait polémique sous Hollande, ainsi que de redonner une certaine liberté aux collèges vis-à-vis de la réforme brûlante de Najat Vallaud-Belkacem, initiée un an plus tôt. Le nouveau ministre de l’éducation, Jean-Michel Blanquer, est tout à fait convaincu des bienfaits de la réhabilitation des classes bilingues dès le collège ; sur cette lancée, il avait d’ailleurs assisté en octobre dernier au déroulement d’une classe Anglais-Allemand dans un collège nantais, marquant clairement sa volonté d’accorder une plus grande importance à l’apprentissage de la langue allemande, et, ce, le plus précocement possible. Toujours dans le même sens, Emmanuel Macron avait prononcé un discours à la Sorbonne en septembre dernier, dans lequel il assurait que tous les étudiants français devraient être capables de savoir parler deux langues européennes d’ici 2024. Il évoquait aussi l’objectif de 6 mois minimum passés dans un autre pays européen avant leurs 25 ans. En revanche, il ne faut pas s’attendre à des changements majeurs sous Macron de notre système éducatif en ce qui concerne les langues.

Si la France est loin d’être le pays le plus mauvais en matière d’enseignement des langues – songeons que le système japonais, peu convaincant, permet aux Japonais de n’obtenir qu’un médiocre 5,3 sur la partie « writing » (expression écrite) de l’IELTS quand la France obtient un 6,1 relativement correct -, le système mériterait encore d’être amélioré. Nous gagnerions sans doute beaucoup à nous inspirer du modèle anglo-saxon, dont l’efficacité n’est plus à démontrer : de l’organisation, des effectifs réduits, et de la régularité. Mais même si les cours en interne sont améliorés, il reste un problème de moyens qu’on ne peut mettre sur le dos de notre Éducation Nationale ; on constate, par exemple, des pénuries inquiétantes de professeurs, et surtout en ce qui concerne les langues vivantes secondaires (Allemand, Espagnol, Italien). Dans un article de juillet 2017, le journal Le Monde faisait une comparaison du pourcentage de postes pourvus en langue allemande entre 2012 et aujourd’hui sur le territoire français. Résultat : les recruteurs parvenaient à pourvoir 80 % des postes en 2012, contre à peine 50 % aujourd’hui. Même tendance pour l’Espagnol : en manque de professeurs, le rectorat de Versailles s’était tourné vers l’ambassade de l’Uruguay en octobre 2016 pour espérer pallier la pénurie.

Illustration : Montage de Hugo Sallé pour KIP

Sources et renvois

[1] D’après les données de IELTS
[2] Le rapport Eurydice a pour mission chaque année d’identifier et de comparer le fonctionnement des systèmes éducatifs chez tous les pays européens. Retrouvez le détail des études ici.
[3] Le CECR, ou « Cadre Européen Commun de Référence pour les langues », est un document datant de 2001 et établi par le Conseil de l’Europe pour définir des niveaux de langues en fonction de la maîtrise du locuteur.
[4] L’EF EPI est une étude publiée chaque année et qui se base sur l’indice de compétences en anglais EF.
[5] L’article de la BBC en question a été publié le 10 janvier 2017 par David Rhodes.
Angélique Sorba

Angélique Sorba

Étudiante française en Master in Management (H2021) à HEC Paris.
Secrétaire générale de KIP.

French student in Master in Management (H2021) at HEC Paris.
KIP general secretary.