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Et si on rouvrait les maisons closes ?

1946 : Du modèle français des maisons closes au modèle abolitionniste.

En 1946, la loi Marthe-Richard interdit le proxénétisme et ordonne la fermeture de l’ensemble des maisons closes de France. Il faut dire qu’à l’époque les maisons de passes n’avaient pas bonne presse, considérées comme des lieux de débauche où les Allemands venaient s’acoquiner avec des prostituées françaises, elles faisaient tache dans une France qui voulait tourner la page de l’Occupation. Mais loin d’améliorer le sort des prostituées, cette loi va les contraindre à exercer clandestinement dans des conditions d’hygiène déplorables et sans aucune protection face aux violences des clients et des proxénètes. Vingt ans plus tard, Marthe Richard elle-même proposera la réouverture des maisons closes, un « moindre mal » face à l’impossibilité de mettre fin à la prostitution.

L’abolitionnisme suédois

Près de 70 ans plus tard, si le plus vieux métier du monde continue d’évoluer avec Internet, les conditions d’exercice des prostituées ne se sont pas améliorées. La France continue de vivre sous le mythe de « l’abolition » de la prostitution. En 2016, s’inspirant du modèle abolitionniste suédois, le gouvernement français sous l’impulsion de la ministre Najat Vallaud Belkacem fait adopter une loi qui sanctionne les clients, tout en autorisant les prostituées à continuer d’exercer. L’idée est simple : criminaliser les clients pour éradiquer la prostitution en supprimant l’offre, sans pour autant nuire aux prostituées victimes de ce système. Les résultats du modèle suédois montrent effectivement que la prostitution de rue a drastiquement diminué… pour s’être tout simplement déplacée sur Internet, loin des regards et loin de la police. Il se produit actuellement exactement la même chose en France, on sanctionne les clients des « putes de rue », souvent pauvres et faciles à attraper tandis que la prostitution sur Internet et dans les salons de massage asiatiques continue de prospérer.

Les clients sont-ils des “salauds”, les prostituées des victimes ?

Il est en effet peu concevable pour beaucoup d’entre nous de vendre notre corps comme un boulot étudiant, et il est vrai que les prostituées de rues, souvent des Africaines et Européennes de l’Est, ne sont pas là par choix. Il n’en est pas de même pour les prostituées de luxe, les fameuses « escorts » dont les revenus sont bien plus élevés, ces femmes (et ces hommes) choisissent ce métier pour les revenus très confortables (à partir de 150 euros la demi-heure) et peuvent même sélectionner leurs clients. Il est donc faux de considérer que la prostitution n’est jamais un choix. Cette prostitution de luxe qui s’effectue dans des grands hôtels et appartements parisiens n’est absolument pas concernée par la récente loi sur la pénalisation des clients. Les policiers se regroupent au bois de Boulogne pour attraper les clients à la sortie après un rapport « bon marché ». Si le système actuel est inégalitaire pour les prostituées, il l’est donc tout autant pour les clients. Dans les deux cas, seuls les plus pauvres en sont victimes.

Le réglementarisme allemand

Face à ce modèle abolitionniste, on oppose le modèle réglementariste allemand où le proxénétisme et la prostitution sont encadrés par loi. Les maisons closes sont nombreuses en Allemagne : ce sont les FKK où le client paie un droit d’entrée, puis achète une ou plusieurs passes. On peut aussi évoquer la profession d’assistant sexuel propre aux pays réglementaristes. Par exemple, un assistant sexuel aide les personnes en situation de handicap à subvenir à leurs besoins sexuels, la prestation pouvant même être remboursée par la Sécurité sociale. Une profession impossible à exercer en France car assimilée (à raison) à de la prostitution.

Cependant ce modèle est loin d’être parfait. Les abus existent en Allemagne et le législateur bataille pour encadrer correctement un métier unique et hors-norme. Ainsi, s’il est vrai que la réglementation de la prostitution a entraîné une augmentation incontrôlée de celle-ci, avec des clients, prostituées et proxénètes qui viennent du monde entier pour se ruer dans les maisons closes allemandes, les conditions d’exercice des prostituées sont bien meilleures que dans les pays abolitionnistes, à un tel point que beaucoup de travailleuses de l’Est vont en Allemagne non pas pour un meilleur salaire, mais pour justement ces conditions.

On en revient donc aux mots de Marthe Richard : la réouverture des maisons closes serait un « moindre mal » pour les prostituées. On dit souvent que c’est le « plus vieux métier du monde », ne serait-il pas malvenu dès lors d’imaginer le voir disparaître ou d’en taire le sujet dans le débat public ? Peu importe les régulations apportées, il y aura toujours des travailleuses, et il y aura toujours des clients. Mais dans quelles conditions voulons-nous que cela ait lieu ? Mieux vaut une passe dans une maison close allemande que dans une cave suédoise.

Illustration : Reine de Joie, Illustration de Toulouse-Lautrec pour le roman de Victor Joze.

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Laerce

Étudiant à HEC Paris.