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Illustration de Paul Massoullié pour KIP.

Hautes écoles de la diversité ?

Nous avons pris pour habitude de croire que nos lointains amis de l’autre côté de l’Atlantique ont toujours un temps d’avance sur nous. Après tout, ce n’est pas totalement faux au regard de tous les progrès qui naquirent en Amérique et qui, au fil des années, inondèrent l’Europe améliorant considérablement nos niveaux de vie.

Mais dans un pays schizophrène qui se veut le plus ouvert et tolérant du monde mais qui se retrouve avec un président avec un raton-laveur blond fixé sur la tête, tout n’est pas toujours bon à recycler. Mais nous, petits Européens, dans notre complexe habituel d’infériorité, nous sommes convaincus que ce temps d’avance est réel et qu’il faut rapidement s’adapter. Regardez donc les universités américaines ! À quand des institutions dignes de l’Ivy League en France ? Nous devons concurrencer les Wharton, Stanford, et MIT et faire de nos écoles de « management » des fleurons de l’enseignement d’élite à la française.

Alors, comme toujours, on s’américanise, et comme sur les campus du pays de l’Oncle Sam, où tout n’est qu’affrontement perpétuel entre classes, races et idées politiques (maintenant entre sexes, que dis-je, genres !), on propose d’unir tout le monde et de faire de la diversité la grande cause locale.

Ode à la diversité

Avec l’excellence, l’international, la pluralité des parcours, le réseau, c’est bien la diversité qui, dans les bouches des administrations des grandes écoles françaises, sonne comme la valeur fondamentale. Et les événements dramatiques ayant lieu chaque année sur les campus permettent aux administrations sans visage de rappeler son importance.

Si tout le monde le dit, c’est que cela doit être vrai. Chaque année sont publiés des dizaines de rapports sur le sujet, dont le plus connu, le rapport du cabinet McKinsey sur la diversité (un grand modèle pour les business schools) avait notamment mis en avant la relative meilleure efficacité des équipes plus diverses. Mélangez des Indiens, des Européens, des Nords-américains, des Asiatiques, mixez le tout et vous obtiendrez des équipes appréhendant mieux les défis de votre entreprise, où chacun apportera sa propre manière d’analyser le problème et d’y proposer des solutions. Le raisonnement se tient tout à fait, nul doute qu’une équipe contenant des personnes d’origines diverses peut faire montre d’une plus grande capacité d’adaptation. Somme toute, la recette parfaite pour conquérir les meilleurs jobs du monde dans un marché du travail désormais international.

Diversité horizontale

Telle est la volonté des grandes institutions françaises qui préfèrent souligner qu’elles sont désormais plus « internationales », plus ouvertes sur le monde et qu’elles offrent aux étudiants / clients des opportunités partout à travers le globe. Alors on finance massivement des programmes internationaux, on fait venir du monde entier les meilleurs de leur cohorte. Allemands, Italiens, Espagnols se ruent sur les institutions d’élite. Puis on ouvre des programmes onéreux mais d’excellence absolue aux meilleurs étudiants chinois, indiens, sud-américains et est-asiatiques. Aucun problème d’adaptation, l’environnement est déjà international ce qui permet de déclarer avec une légitimité discutable que l’école fait preuve d’une « grande diversité ». Il est vrai que si la diversité d’une institution correspond à la somme des kilomètres parcourus pour venir étudier, on obtient un bon « niveau de diversité ». En revanche, si l’on calculait le taux de diversité de l’institution sur la base des interactions entre étudiants de différentes zones géographiques (supposons qu’un étudiant français sorti du concours classes préparatoires discute ou même plus improbable encore travaille avec un étudiant indien par exemple), le « niveau » serait proche d’une bonne bulle.

Être une institution digne de « diversité » n’est pas un titre qui s’obtient en aplatissant un planisphère sur une table, en plantant des centaines de punaises sur les pays développés (Chine et Inde incluses) et en recrutant sur dossier et à l’aide d’un test obscur vos futurs élèves / clients sur cette base. Cette diversité, que l’on pourrait qualifier « d’horizontale » puisque s’étendant à plat sur une carte du monde, ne signifie pas qu’il y a de la diversité au sens le plus entier du terme.

Diversité verticale ?

À cette diversité horizontale d’apparence s’oppose la diversité verticale, quasi inexistante dans ces grandes institutions. Par diversité « verticale » on pourrait entendre la mixité de classes sociales, l’existence au sein de l’institution d’élèves / clients issus de différents niveaux de « l’échelle sociale ». Car en effet, qu’est-ce qui rassemble par exemple des étudiants des hautes écoles de management venus respectivement d’Allemagne, d’Italie, d’Inde, de Chine ou encore du Chili ? En réalité, ces étudiants internationaux qui apportent la « diversité » nécessaire à l’épanouissement de toute institution qui veut concurrencer les géants anglo-saxons correspondent à l’élite mondialisée : déjà très éduqués (ils sont au départ issus des meilleures universités de leurs pays respectifs), déjà dotés d’un excellent réseau (ils ont déjà des expériences professionnelles plus que significatives acquises pendant leurs études ou par réseau familial local), et surtout suffisamment fortunés pour être fortement mobiles.

Si vous êtes un étudiant français de ces écoles, faufilez-vous dans une soirée d’étudiants internationaux, et vous verrez que le pouvoir d’achat moyen est sensiblement différent de celui que le mot « diversité » pourrait vous faire venir à l’esprit. De même, si vous êtes un étudiant français qui ne côtoie pas les grandes écoles, faufilez-vous dans une soirée de Français business school et vous verrez que ce n’est pas tout à fait l’image de la « diversité » que l’on peut avoir, et plus vous montez dans les classements, plus les teints sont identiques et plus l’origine géographique des étudiants / clients se rapproche de la bien belle Île-de-France (enfin 75 et 78 surtout, ne rêvons pas).

Fort heureusement, l’environnement n’est pas si fermé que cela, il existe des boursiers, des gens issus de zones géographiques pas franchement favorisées, et les écoles s’engagent pour l’égalité des chances (bourses, fondations, aides, etc). Il faut savoir aussi reconnaître les bonnes avancées de ce milieu vers plus de « fluidité » sociale. Mais le nombre de cas, marginal par rapport à l’immense majorité d’étudiants « aisés », ne donne aucune légitimité à ces institutions à parler de « diversité » dans le sens le plus large du terme.

Ainsi, si on parle de diversité horizontale, à l’échelle d’un planisphère, nul doute que nos écoles de management « d’élite » sont parfaitement bien placées par rapport à leurs concurrents rêvés, nos collègues américains.

En revanche, si on parlait de diversité verticale, force est de constater qu’il n’y a pas un grand mélange de classes. Par conséquent, nulle surprise de voir que des groupes de travail d’étudiants occidentaux en apparence « divers » soient efficaces : les membres y partagent les mêmes visions du monde, de l’entreprise, de la politique, des mœurs, etc. Ce n’est pas parce que 5 000 kilomètres nous séparent que nous sommes forcément très différents.

Clarification

Il ne s’agit pas là de faire un procès aux écoles de management concernant leurs modes de recrutement. Diogène, ici présent, croit profondément que le « moins pire » des systèmes reste le concours (on se concentre sur les étudiants français issus des CPGE), car par essence n’apportant aucune importance à d’autres qualités que celles qui sont purement académiques et donc, en théorie (seulement) accessibles à tous. De même, on ne peut pas reprocher aux écoles de management d’élite de recruter sur dossier les meilleurs étudiants étrangers de leurs universités respectives, car il faut bien avoir les meilleurs éléments pour remonter dans les classements internationaux.

En revanche, personne n’a demandé aux écoles de commerce françaises dites « d’élite » d’agiter l’étendard de la diversité dès lors qu’un problème quelconque se pose en interne. Alors avant de lancer à chaque fois une « ode à la diversité », ces institutions gagneraient à se poser autour d’une table et commencer à définir le concept. Vraiment, il y en a qui savent donner le bâton pour se faire battre. 

Diogène

Diogène

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris.
Contributeur régulier pour KIP.

French student in Master in Management at HEC Paris.
Writes regularly for KIP.

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