KIP
Illustration d'Henri Loppinet

Génération (Bad) Buzz

« Le Moyen Âge avait inventé la peine du pilori mais c’était la sanction d’un coupable qui avait été condamné par la justice. Maintenant, on dresse, hors de tout procès, des piloris médiatiques tout autant crucifiant et douloureux ».

Ce propos de Christophe Ruggia [1], réalisateur accusé d’attouchements et de harcèlement sexuel auprès d’Adèle Haenel, et victime désignée par l’opinion publique comme responsable indépendamment de l’enquête judiciaire encore en cours, résume parfaitement ce que sont devenus les réseaux sociaux d’aujourd’hui : des tribunaux livrés à la vindicte du peuple. 

Un retour au tribunal révolutionnaire…

Telles des fourmilières, les réseaux sociaux abritent quelques milliards d’utilisateurs, qui, seuls, ne font pas de bruit, mais grâce à l’effet de groupe, sont capables de se faire entendre. Par leur portée extraordinaire, liée au nombre d’utilisateurs, ou à l’importance que ceux-ci ont pris dans notre société, les réseaux ont un impact toujours plus fort. De nombreux exemples incontestablement positifs ont pu y émerger comme à l’occasion des incendies en Australie (#PrayForAustralia) pour effectuer des levées de fond ou évidemment à travers le hashtag #MeToo. Ceux-là ont pu mener à de formidables évolutions sociales, dans les pensées mais aussi dans les actes, avec notamment l’appui de changements législatifs. 

Mais dans une société toujours plus manichéenne, de tels effets positifs s’accompagnent malheureusement et sans surprise de débordements graves. Tout d’abord, les réseaux sociaux sont devenus une sorte de tribunal révolutionnaire et populaire qui se réserve le droit de faire tomber les têtes, s’il estime qu’un tel est coupable. En effet, l’internaute, fort du droit de partager son opinion, caché derrière son pseudo, se lâche, surtout si c’est pour blâmer quelqu’un. Après tout, peu importe ! Son opinion seule ne changera pas la face du monde ! Et c’est là une erreur majeure : impossible d’obstruer l’effet de la parole individuelle sur la parole qui se dégage de la masse.

En effet, là où ces prises de parole collectives ont des effets inespérés lorsqu’ils sont à impact positif, ces millions d’avis partagés finissent par dégager un raz-de-marée infernal, un jugement péremptoire qui emporte et détruit tout sur son passage. Bien aidées par des hashtags qui concentrent les courants de pensée, ces opinions s’avèrent puissantes, mais surtout dangereuses. Et ce, d’autant plus que les critiques sont continues, nombreuses et d’une violence inouïe. À  quoi sert-il de mettre des nuances ? De rester dans le politiquement correct ? Une opinion bien tranchée et acerbe aura plus d’impact, non ? Les avis convergents s’accumulent, la violence des mots heurtent et derrière des  écrans, des hommes et des femmes sont anéantis socialement, livrés à la justice des réseaux. 

Lâchée en pâture face à ce déferlement incontrôlable et anonyme, le coupable désigné n’a aucun recours. Il est l’objet de moqueries, d’insultes, de menaces ; il ne peut plus se défendre ; le voilà à jamais condamné. Tel un tribunal, les réseaux ont tranché, et le coupable désigné devra en subir les conséquences. Évidemment, la présomption d’innocence s’évapore :  si la personne est finalement innocentée, elle aura déjà subi les foudres des réseaux. Pire encore, cette opinion publique plus que jamais exprimée, omniprésente, mettra la justice sous pression pendant la tenue du procès.  

Par ailleurs, ce tribunal est d’autant plus illégitime qu’il ne s’appuie en rien sur une enquête. Cela ne l’empêche pourtant pas de condamner avec force et vigueur. À  l’heure de la désinformation, de nombreux « journalistes » autoproclamés avancent des « preuves » (photos, témoignages) L’internaute, quant à lui, se confronte à des informations qui disent absolument tout et leur contraire. Mais pour beaucoup, ces « informations recueillies » leur semblent être des preuves irréfutables. Prenons l’exemple de cet éboueur parisien, Adama Cissé, licencié à la suite de la diffusion d’une photo le montrant allongé durant ses heures de service par une twittos, alors qu’il se serait simplement reposé durant son temps de pause. La femme l’ayant dénoncée, pensant être dans son bon droit… 

Avec une telle force de frappe, les retombées sont inévitables et personne ne peut vraiment faire abstraction de tout cela. Comment ignorer la foule qui gronde ? Ne serait-ce que tout récemment, l’entreprise Le Slip Français s’est retrouvé confronté à ce tourbillon négatif après la mise en ligne d’une vidéo [2] manifestement raciste publiée par des employés de la marque. Même si la marque n’était pas directement impliquée, Le Slip Français a presque dû rendre des comptes publics des procédures lancées à l’encontre de la jeune femme, pour ne pas subir l’appel au boycott de la marque. Les dirigeants du Slip Français ont d’ailleurs reconnu que la pression mise avait été insoutenable et qu’ils n’avaient pas pu faire fi d’elle.

Si tout cela se déroule sur les réseaux sociaux, ce n’est pas pour autant leurs fautes exclusives. Ce n’est que l’expression de maux sociétaux, catalysés par le format de ces plateformes.

Des débordements qui reflètent malheureusement des maux de nos sociétés

Ce n’est pas un hasard si, sur son site de présentation, Tweeter affirme «croire en la liberté d’expression et penser que chacun peut avoir un impact sur le monde ». Derrière cette formulation pleine de promesses se cache une aspiration importante pour l’utilisateur, en partie à l’origine de ces débordements : l’envie d’être écouté . D’une part, dans une société qui donne l’impression à chacun de ne plus être écouté, ces réseaux, véritables théâtres d’expressions modernes apparaissent comme une occasion inespérée de l’être à nouveau. Il est vrai que n’importe qui peut s’exprimer sur n’importe quel sujet et donner son avis, qu’il soit consensuel ou pas. Agglutinés, les avis des utilisateurs peuvent avoir un réel impact dans des débats qui peuvent sembler dépasser le citoyen lambda. 

Mais encore faut-il faire suffisamment parler pour être écouté. On doit alors trouver le tweet, le post, qui fasse suffisamment réagir, pour trouver la lumière des projecteurs, pour être exposé au regard de millions d’internautes, ou à celui  des médias et des personnalités qui sont également présent sur ces interfaces. Malheureusement, l’internaute se rend alors compte qu’en raison de sa faible visibilité, il n’est que peu écouté. Alors que faire ? Dans cette quête de lumière, de reconnaissance sociale, il lui faut du sensationnel, de l’extra-ordinaire au sens premier du terme, des propos chocs qui font réagir. 

Les réseaux sociaux sont une jungle, où la loi du plus fort, du plus bruyant s’applique. Alors, tous les coups sont permis, même les plus mesquins. Qu’elle est proche cette lumière, qu’elle est accessible… L’occasion pour un internaute lambda de passer du parfait anonymat à la reconnaissance sociale ! Presque un loto moderne. Reprenons l’exemple de la femme ayant dénoncé Adama Cissé. Quelle est donc la raison qui l’a poussée à dénoncer cet homme sur la place publique ? Il suffit de préciser que cette femme avait partagé cette information avec plusieurs médias influents pour répondre…

De plus, cette violence présente à travers les mots ne reflète que le constat d’une société avec de moins en moins de filtre. En première ligne, les politiques ont un langage de plus en plus acerbes, rugueux, souvent sans filtre. Est-il étonnant de voir cela se produire auprès du reste de la population, d’autant plus lorsque les personnes profitent d’être cachées par leurs écrans ? Les réseaux n’ont rien inventé. Ils ne font que traduire avec force des tendances de société. 

Comme souvent, l’éducation au coeur des enjeux sociaux…

Une fois ce constat alarmant tiré, la question qui se pose est : comment peut-on faire face à ces débordements de milliers d’internautes, qui plus est, anonymes ? Il est clair qu’il appartient au devoir du citoyen de maintenir la présomption d’innocence, ainsi que de ne pas diffamer. Bien que les réseaux apparaissent inévitablement comme un monde à part, le droit doit s’y appliquer comme partout ailleurs.

D’une part, il en relève de la responsabilité de ces réseaux. La question est complexe car la limite entre liberté d’expression et diffamation est fine dans ce cas bien précis. Mais il est nécessaire de mettre en place un nouveau cadre de responsabilité civile répondant à ces problématiques propres aux réseaux sociaux. Aujourd’hui largement protégés par la législation française, les réseaux sociaux ne sont pas tenus de faire face à leur responsabilité. En tant qu’ hébergeur de contenus, ils ne sont pas responsables de ceux-ci s’ils ne savent pas qu’ils sont illicites. Autrement dit, l’État français doit légiférer, tout comme l’Allemagne en 2017, pour obliger les réseaux à supprimer tout contenu haineux.

Mais d’autre part, il en relève de la responsabilité du citoyen. S’il doit être plus alerte sur ses devoirs sur les réseaux sociaux, la société doit prendre conscience que les réseaux ne sont pas un monde à part. Les réseaux ne sont qu’extension de la vie réelle. Fini le mythe de ces interactions fictives. Il faut que chacun comprenne que ce qui est dit sur les réseaux a autant de poids que ce qui est dit dans la vie réelle

Il nous faut espérer que l’État et l’Éducation nationale n’attendront pas que de nouvelles générations nées avec les réseaux sociaux grandissent avec les vices inhérents à ces plateformes. Si la volonté d’incorporer l’éveil aux dangers intrinsèques des réseaux sociaux a pu être émis, dans les faits, la mise en place reste très décevante. 

Ré-apprenons à nos générations la patience, d’attendre la délibération d’une justice, peut-être lente, mais ô combien plus juste.

Si ce sujet vous intéresse, un épisode de la série futuriste et dramatique Black Mirror intitulé Hated in the nation illustre de belle manière cette problématique de la haine virtuelle.

Sources et renvois

[1] https://www.mediapart.fr/journal/france/061119/temoignage-d-adele-haenel-la-reponse-de-christophe-ruggia?onglet=full

[2] https://www.youtube.com/watch?v=22L9pSECzlI&feature=emb_title

Henri Loppinet

Henri Loppinet

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2023).
Membre de KIP et contributeur régulier.

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2023).
Member of KIP and regular contributor.

Commenter cet article