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Illustration pour KIP de Martin Terrien.

Ce que le coronavirus dit de notre mondialisation

La scène est frappante. En plein mois de mars, l’aéroport de Krabi, joyau touristique de la Thaïlande, est à moitié désert. Les touristes qui errent en attendant leur vol portent tous un masque. Un commerçant jette un regard dépité vers la sortie, espérant voir arriver la foule de touristes qui, il y a quelques mois encore, venaient dévaliser toutes les boutiques. 

Le coronavirus est partout dans les esprits en Thaïlande. À l’arrivée à l’aéroport de Krabi, les contrôles de température et les distributions de gel sont systématiques. Pour prendre le ferry pour aller à Koh Phi Phi, île ultra-touristique, c’est la même chose. En effectuant tous ces contrôles, on se dit que les autorités thaïlandaises ne plaisantent pas. En voyant les effets de la crise du coronavirus sur le tourisme du pays, on comprend mieux pourquoi.

La crise que traverse le tourisme est impressionnante. En Asie du Sud-Est , où les autorités ont été les premières à réagir face à la propagation du virus, les vols en liaison avec la Chine ont été fortement réduits ou annulés, dès le 22 janvier. Le 25 janvier, Singapour place en quarantaine tout individu ayant effectué un déplacement en Chine continentale ou à Taiwan. Problème, les Chinois représentent l’essentiel des recettes touristiques dans la région – la classe moyenne chinoise est composée d’environ 400 millions d’individus. Au fil des semaines, la liste des pays vers lesquels toute liaison aérienne est bloquée s’allonge. Ainsi, après la Chine, ce sont la Corée du Sud, l’Italie du Nord ou encore l’Iran que bannissent les pays de la région. Les vols sont drastiquement réduits, faute de voyageurs. Résultat, le tourisme s’effondre. Le chute du tourisme dans la première moitié de 2020 coûterait jusqu’à trois points de croissance du tourisme mondial, selon l’OMT (Organisation mondiale du tourisme)[1]. L’équivalent à 30 milliards de dollars de pertes[2]. Des pays comme Singapour ou la Malaisie risquent même une récession en 2020 à cause de cette chute de revenus.

Le coronavirus frappe le tourisme de plein fouet, alors que l’épidémie commence à se propager hors Chine. Source : CNBC.

Un game changer dans la mondialisation ? 

Ce que le virus COVID-19 dessine, ce n’est pas seulement une crise inédite du tourisme mondial : il remet en question la façon dont notre mondialisation fonctionne. Le ministre français de l’Économie, Bruno Le Maire, n’y est pas allé de main morte lorsqu’il déclare le 25 février : « l’épidémie du coronavirus est un ‘game changer’ dans la mondialisation ». Il répète le même fond quelques semaines plus tard : « il y aura, dans l’histoire de l’économie mondiale, un avant et un après coronavirus ». Il a sans doute raison. 

La mondialisation désigne un processus par lequel les échanges de biens et services, capitaux, hommes et cultures se développent à l’échelle de la planète et créent des interactions de plus en plus fortes entre différentes parties du monde. Elle prend différentes formes : l’échange des capitaux, les migrations internationales, la circulation de l’information, les transports, les chaînes de valeur mondiales… Si la mondialisation est un phénomène historique qui commence dans les années 1880, elle s’accélère avec la financiarisation des économies en 1980 et atteint un niveau inédit au XXIe siècle.

L’interconnexion mondiale est mise en évidence lorsqu’on compare le coronavirus à une crise survenue au début du siècle, et qui y ressemble clairement : le SRAS (dit SARS en anglais). Comme le coronavirus, le SRAS commence en Chine, mais il est bien plus contagieux : alors que le COVID-19 aurait une chaîne de transmission de 3 (une personne contaminée en contamine 3 autres), celle du SRAS serait de 7. 

Comparaison de la propagation du Coronavirus avec le SARS

Pourtant, quand on compare la propagation des deux virus, c’est le coronavirus qui s’est propagé de manière exponentielle. Comment expliquer cette contradiction ? Il y a sans doute deux raisons. La première raison est la nouvelle place de la Chine dans la mondialisation présente, que ce soit pour les chaînes de valeur ou la mobilité internationale. En 2003, la Chine était quasiment absente des marchés mondiaux. Aujourd’hui, nos produits sont tellement « globaux »  qu’ils contiennent nécessairement un composant chinois. Ou, quand ce n’est pas le cas, il a sans doute nécessité qu’un cadre européen, américain ou japonais se rende en Chine… La deuxième raison est la démocratisation des transports, qui montre « notre addiction à la mobilité internationale ». Des vols quotidiens assuraient une liaison entre Wuhan et Singapour pour seulement trois heures de vol ; plus d’un million de Chinois de Wuhan auraient voyagé en Asie du Sud-Est pour le Nouvel An chinois (week-end du 25 janvier) grâce à des billets d’avion compétitifs…

La circulation de l’information témoigne plus encore de l’intensité qu’a pris la mondialisation. Depuis le 31 décembre, les chaînes d’information et les journaux traitent du coronavirus quotidiennement et n’hésitent pas à actualiser les nouvelles informations en temps réel. Que l’on soit en Californie, en Afrique du Sud ou en Inde, la crise du coronavirus est suivie avec attention et vigilance, sans aucun décalage. L’information en temps réel est un progrès indéniable. Pour s’en rendre compte, retraçons la chronologie : le 31 décembre, la Chine informe l’OMS de l’existence d’un virus non-identifié sur son territoire. Le lendemain, le marché de Wuhan est fermé. Le 3 janvier, les températures des passagers en provenance de Wuhan sont testées à leur arrivée à Singapour. Le 7 janvier, les autorités chinoises annoncent avoir identifié le virus, baptisé COVID-19 et le 9, la séquence du génome (qui permet d’identifier le virus) est diffusée à travers le monde. Un temps record de 10 jours. En comparaison, il avait fallu des mois en 2003 pour que la Chine reconnaisse l’existence du SARS et qu’elle la communique publiquement. 

Vers quelle démondialisation ? 

Sans surprise, les passions que déclenche le coronavirus réveillent les fantômes de la démondialisation. Jean Messiha, un responsable du Rassemblement national, accusait la mondialisation d’avoir aggravé la crise : « c’est un virus importé, c’est la mondialisation qui nous l’apporte »[3]. Un internaute lui répondit ironiquement sur Twitter : « au RN, ils veulent un virus exclusivement français… ».

Mais il est vrai que la mondialisation est critiquée depuis plusieurs années, tant elle est devenue incontrôlable et asymétrique. Quand ce n’est pas la place de la Chine dans cette configuration qui est dénoncée, c’est la montée des inégalités ou le réchauffement climatique qui sont pointés du doigt. Nombreux sont donc les économistes et hommes politiques à plaider pour une démondialisation, ou du moins à chercher des alternatives. La crise du coronavirus nous offre peut-être une opportunité pour réfléchir à de nouvelles formes de mondialisation. Le mot crise en chinois (危機) ne signifie-t-il pas à la fois « danger » et « opportunité » ? À quoi ressemblerait une mondialisation plus juste ?

D’abord – et quel paradoxe ! -, la crise du coronavirus est formidable pour la planète. Une image fournie par la NASA a beaucoup circulé sur les réseaux sociaux. On y voit le niveau de pollution en Chine continentale avant et après le début de l’épidémie. « Une diminution drastique de la mobilité internationale et une plus grande dépendance dans les produits locaux seraient sans doute nécessaires pour avancer vers un futur à bas carbone. Le virus tuera certainement, mais les avions mis au sol et la fermeture des usines [pendant la crise] auront sauvé plus de vies en réduisant la pollution » déclarent ainsi des économistes australiens[4], estimant qu’une fenêtre d’opportunité s’est ouverte en faveur d’une planète plus verte.

Le niveau de pollution avant et après le début de l’épidémie. Source : NASA

Je ne crois pas qu’on doive se réjouir du coronavirus au nom de la lutte contre le réchauffement climatique. Mais il est évident que cette image et ce contraste nous placent face à nos contradictions dans la préservation de notre planète. Elle nous rappelle que notre mondialisation pollue et que le cœur de cette pollution se trouve dans l’atelier du monde, la Chine. J’écris ces lignes à l’heure où la plupart des signataires de l’Accord de Paris peinent à remplir leurs objectifs fixés en décembre 2015, France incluse. 

La deuxième facette de la mondialisation que le coronavirus remet en cause est la division internationale du travail[5], qui prend la forme de chaînes de valeurs mondiales (dites CVM). Pour expliquer les CVM, rien de plus simple : chaque pays se répartit une partie du processus de conception, fabrication et distribution d’un produit / service en fonction de ses matières premières, de ses compétences et de ses entreprises. Or, chaque partie du processus n’apporte pas la même valeur ajoutée. Ainsi, il vaut mieux être concepteur d’un produit dans la Silicon Valley qu’assembleur au Bangladesh. Aussi la DIT a entraîné une extrême imbrication des processus de production dont sont issus la plupart des produits. Tout est lié. Quasiment tout passe par la Chine, qui est au cœur de cette mondialisation industrielle[6]. La conséquence de cette situation, c’est que la mondialisation est asymétrique : toute crise en Chine perturbe les chaînes de production et donc le monde – alors qu’inversement une crise en Europe ou en Amérique du Sud ne perturberait pas, a priori, la Chine. La perturbation de la production en Chine, quasiment à l’arrêt en janvier, et qui a des effets sur tout le processus de production des entreprises occidentales, a rappelé combien les rapports de force pouvaient être divergents. Ce n’est donc pas un hasard si Bruno Le Maire a appelé à repenser la place de la Chine dans les chaînes de production, afin de façonner une mondialisation qui « respecte les souverainetés et les nations ». Mais derrière ses discours se cachent une méfiance croissante envers un phénomène qui méprise les États-nations et la souveraineté politique.

Mais le système productif international n’est pas le seul vecteur de l’omniprésence chinoise. Avec la crise, de nombreux pays apprennent à leur dépens leur dépendance colossale à l’égard de la Chine. C’est le cas des États-Unis qui comprennent aujourd’hui leur dépendance pharmaceutique aberrante vis-à-vis de l’Empire du Milieu : environ 97 % des antibiotiques américains proviennent de l’étranger, d’Inde et de Chine principalement[7]. C’est aussi le cas du Cambodge, et en particulier d’Angkor Wat : 5 millions de touristes visitent les célèbres temples khmers tous les ans. Ce tourisme s’est accompagné d’investissements massifs et inédits de la part de la Chine, avec l’apparition d’hôtels, de casinos, et d’événements festifs exclusifs à la clientèle chinoise. Les images d’un Angkor Wat désert offrent au Cambodge une opportunité de repenser sa relation malsaine avec son voisin, de nombreux spécialistes dénonçant une mainmise chinoise sur le pays[8] et une menace sur la culture khmer.

Lidewij Edelkoort, consultante en mode et design, a déclaré dans une interview : « le coronavirus nous donne l’occasion de faire table rase »[9]. Selon elle, l’épidémie mènera à une récession mondiale d’une magnitude inédite, mais permettra à l’humanité de « retrouver » (reset) ses valeurs. Sans aller aussi loin, il est vrai que cette crise épidémique a bousculé nos habitudes et nos comportements. Les foires internationales se font à distance, quand elles ne sont pas annulées. Le serrage de main est déconseillé. La folie de consommation semble disparaître. Nos attitudes changent, et on a là une opportunité unique de réaffirmer certaines valeurs. Les plus touchés par le virus sont les personnes âgées ? Montrons-leur notre solidarité. Le meilleur rempart contre l’épidémie l’hôpital public et notre système de santé ? Investissons dedans. La meilleur protection les gestes d’hygiène de base ? Soyons civiques et responsables, et écoutons les spécialistes de la science. 

Enfin, ce n’est pas tant la mondialisation qui est coupable de cette crise sanitaire inédite, comme on en n’a jamais vue en Europe depuis un siècle. Plutôt que de chercher des boucs-émissaires, nous gagnerions à tirer les leçons objectives des circonstances actuelles et comprendre un fait : notre mondialisation n’est pas défaillante, elle est simplement fragile. Et c’est à nous qu’il revient de renforcer ses fondations en s’avançant vers un monde plus inclusif et solidaire.

Pour aller plus loin :

Pour une chronologie précise des évènements : https://www.pharmaceutical-technology.com/news/coronavirus-a-timeline-of-how-the-deadly-outbreak-evolved/.

La presse incite à de nouveaux comportements : https://www.vox.com/identities/2020/3/9/21166475/coronavirus-covid-19-outbreak-health-hand-washing.

L’interview de Lidewij Edelkoort : https://www.dezeen.com/2020/03/09/li-edelkoort-coronavirus-reset/.

Sources et renvois

[1] https://www.theguardian.com/world/2020/mar/09/tourist-sites-asia-hit-coronavirus-fears-before-after-pictures. Vous pouvez consulter cet article pour visualiser les conséquences concrètes du coronavirus sur le tourisme des principaux spots d’Asie.

[2] https://www.straitstimes.com/multimedia/photos/before-and-after-the-virus-tourist-hubs-in-asia.

[3] Déclaration sur le plateau de LCP le 27 février 2020.

[4] https://www.barrons.com/articles/is-the-virus-killing-globalization-theres-no-one-answer-51584209741.

[5] Pour les puristes : on parle plutôt de la DIPP, la division internationale des processus de production. La DIT est plutôt un processus du XXe siècle.

[6] La Chine n’est plus l’atelier du monde : elle a réussi à monter en gamme et à trouver une place stratégique dans les CVM. Il s’agit d’une nouvelle étape dans son développement économique.

[7] https://www.barrons.com/articles/is-the-virus-killing-globalization-theres-no-one-answer-51584209741.

[8] Pour plus d’infos sur la mainmise chinoise du Cambodge :

https://www.courrierinternational.com/article/tourisme-quand-la-chine-avale-la-cote-cambodgienne. https://www.lesechos.fr/monde/asie-pacifique/sihanoukville-opa-chinoise-sur-le-cambodge-1135086.

[9] Coronavirus offers “a blank page for a new beginning”.

Diego Davo

Diego Davo

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2023).
Secrétaire Général de KIP (2020-2021).

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2023).
Secretary General of KIP (2020-2021).