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BUZYN | UN HABILE REBONDISSEMENT

Agnès Buzyn se tient la tête haute, le dos droit. Elle se doit de paraître sereine et inébranlable.

J’ai décidé aujourd’hui de présenter ma candidature pour cette élection à la mairie de Paris.

Paris, cette ville où elle a grandi, travaillé et fondé une famille, elle tient à s’y engager. Elle connaît ses problématiques et veut améliorer les conditions de vie de ses habitants. Le bureau exécutif du parti présidentiel la qualifie même de candidate qui « fait consensus au sein de toutes les parties prenantes de la campagne parisienne et de la majorité ». De quoi la conforter dans sa décision alors qu’elle s’apprête à se lancer dans les municipales ! Alors, qui de mieux qu’elle pour prendre la tête de la campagne électorale pour La République En Marche (LREM) ?

Pourtant, qu’elle parvienne à se tenir devant ces journalistes, un sourire plaqué au visage, cela tient vraiment du miracle. Il faut dire que LREM ne lui laisse pas un chantier facile. Il y a d’abord eu cette histoire de mathématicien. Cédric Villani, lauréat de la médaille Fields en 2010, député de la République en Marche dans la cinquième circonscription de l’Essonne et grand amateur de broches en forme d’araignée, s’est avéré être un dissident de la première heure. Désormais, ce n’est plus simplement son look de magicien déjanté qui lui vaut l’attention des médias, mais bien l’épine dans le pied qu’il inflige à LREM en poursuivant sa campagne malgré la nomination de Benjamin Griveaux pour représenter le parti aux municipales 2020. Au point qu’il parvient à diviser les sympathisants du parti grâce à sa personnalité hors-normes. 

Comme si ça ne suffisait pas, le parti lui demande de succéder à Benjamin Griveaux. Ce n’est pas comme si le retrait de celui-ci de la campagne avait été une mince affaire. A un mois du premier tour, des vidéos et des textos à caractères sexuels provenant de l’ancien porte-parole du gouvernement ont été diffusées et se sont répandues à la vitesse de la lumière sur le web. Le scandale est impossible à contenir. Réaction immédiate : il quitte la campagne pour protéger ses proches des regards indélicats de la presse. Mais même avant cet épisode malheureux, la campagne de LREM était partie du mauvais pied : son idée de Central Park parisien est critiquée car trop coûteuse, ses projets contre le manque de logements sont perçus comme irréalistes. Bref, la campagne LREM s’est déroulée jusqu’alors avec un candidat à l’image écornée.

Agnès Buzyn sort de ses pensées. Elle retient difficilement les larmes qui veulent s’échapper de ses yeux rouges. Elle vient d’annoncer sa démission du ministère de la solidarité et de la santé pour se consacrer pleinement aux municipales de Paris. Le timing n’est pas idéal. Partir en pleine épidémie d’un virus répondant au doux nom de « Covid-19 », cela donne l’impression qu’elle fuit ses responsabilités. Pourtant, elle rassure le public : « le dispositif opérationnel de gestion du coronavirus est solide. Je me suis assurée que tout était en place. Les mesures que nous avons prises ces dernières semaines sont efficaces. La mobilisation de l’ensemble du système de santé a été exceptionnelle et elle le sera encore plus demain. » Quelques phrases qui, elle ne se fait pas d’illusion, résonnent un peu creux. Le système de santé français est à bout de souffle : il manque de financements et de personnel soignant. Il est loin d’être en mesure de faire face à l’épidémie qui se prépare, quoi qu’en dise Agnès Buzyn. Mais elle a depuis des années l’envie de s’engager pour Paris, et c’est Paris qui primera. Tant pis pour le ministère.  

Pour autant, Agnès Buzyn n’était pas destinée à devenir une femme politique. Elle fait partie de ces membres de la « société civile » que Macron a recruté en 2017 pour devenir membre du gouvernement ou député affilié à LREM. Pour cette fille de chirurgien orthopédiste qui a toujours évolué dans la sphère médicale, devenir ministre de la santé était la consécration de toute une carrière.

Ancienne élève de l’Ecole Alsacienne, interne des hôpitaux de Paris et spécialiste de l’hématologie et de la greffe de moelle osseuse, elle brille au ministère par sa connaissance des dossiers et sa technicité. Son expérience à la tête d’institutions médicales et du domaine de la santé est par ailleurs impressionnante : d’abord responsable de l’unité de soins intensifs d’hématologie chez l’adulte et de la greffe moelleuse à l’hôpital de Necker, elle devient ensuite Professeur à l’Institut Pierre et Marie Curie en hématologie, présidente du conseil d’administration de l’IRNS (Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire), de l’INCA (Institut National du Cancer), membre du comité de l’énergie atomique du Commissariat à l’énergie atomique et Présidente du collège de la HAS (Haute autorité de la santé).

Une carrière brillante qui n’empêche pas quelques accrocs. En 2018 Yves Lévy, qu’elle a épousé en secondes noces, cherche à se représenter pour un autre mandat à la tête de l’Inserm (l’Institut national de la santé et de la recherche médicale). Conflit d’intérêt ? Quand votre femme est ministre de la santé, le doute plane. Et ce d’autant plus qu’en 2016, Agnès Buzyn avait affirmé qu’elle trouvait que l’obligation des chercheurs de déclarer tout conflit d’intérêt avec l’industrie pharmaceutique était trop contraignante. Yves Lévy finit par renoncer. Ensuite, Agnès Buzyn s’attaque avec son ministère à la réforme de retraite. Un sujet épineux qui provoque des mouvements de protestation en masse. D’autant plus que chez le personnel médical, les avis sont partagés sur les actions d’Agnès Buzyn : les services des urgences en grève pendant des mois, des démissions de chefs de services et des critiques vives de la loi « Ma santé 2022 », … les problèmes s’accumulent pour la ministre. 

A peine quelques jours après sa démission de son poste de ministre de la santé, les larmes qu’Agnès Buzyn avaient versées semblent être à des années-lumière. Disparue, la femme qui doit reprendre une campagne épineuse à un mois des élections. Finis les temps où LREM se fait marcher dessus. L’arrivée d’Agnès Buzyn dans la campagne a rebattu les cartes : désormais, elle ne tentera pas de vaincre les autres candidats dans leur domaine de prédilection. Agnès Buzyn est plus habile : la meilleure façon de se hisser en haut de ses intentions de vote, c’est d’avoir un programme bien à soi. Soyons honnêtes, son programme ne casse pas trois pattes à un canard : il s’agit de se concentrer sur la vie quotidienne des parisiens : la sécurité, les transports, la propreté, les logements, … En somme, rien de bien nouveau, voire même le minimum de ce qu’on attend du maire d’une ville aussi importante que Paris. Elle compte garder la plupart des idées de base de Benjamin Griveaux, à quelques exceptions près. Toutefois, elle veille à tenir sa promesse de mettre un peu « de sa patte » dans le programme qu’elle défend pour Paris : les travaux herculéens de son prédécesseur, tels que le Central Park parisien, passent complètement à la trappe.  Et tant mieux : les grands projets écologiques, c’est le terrain d’Anne Hidalgo. Agnès Buzyn préfère parler d’« écologie du quotidien ».

Et cela semble marcher. Alors que son prédécesseur, Benjamin Griveaux, atteignait péniblement 16% des intentions de vote les semaines avant l’arrivée d’Agnès Buzyn, celle-ci, forte de ses 19% d’intentions de vote, dépasse les espérances de LREM, même si elle reste dernière le couple en tête formé par Rachida Dati et Anne Hidalgo.

Ce n’est pas seulement auprès des électeurs qu’Agnès Buzyn surpasse Griveaux. Peut-être est-ce son aura de médecin de premier rang qui plaît tant à Villani, mais il lui témoigne davantage de respect qu’à son prédécesseur. Lui qui n’hésitait pas à exprimer son mépris pour Griveaux déclame avec ardeur le « respect » et « l’estime » qu’il a pour elle. Il faut dire qu’elle tranche avec Griveaux, réputé arrogant et déconnecté de la vie de tous les jours des parisiens. Cela se ressentait dans son taux d’impopularité, qui battait des records. Cédric Villani n’ayant que peu de chances de passer au second tour dans la plupart des arrondissements, son soutien serait précieux pour Agnès Buzyn si elle parvient à se hisser parmi les finalistes le 15 mars. 

Agnès Buzyn n’a pas une histoire familiale anodine. Son père, médecin lui aussi, est un survivant d’Auschwitz originaire de Pologne. Sa mère, psychanalyste, était une enfant cachée pendant la seconde guerre mondiale. En premières noces, elle épouse Pierre-François Veil, un des fils de Simone Veil. Cette dernière lui fait forte impression. Est-ce cette impression qui la pousse aujourd’hui à franchir les portes de la vie politique ?  

Agnès Buzyn, dernière arrivée, héritière d’une campagne plus que morose, a ainsi su se faire une place dans la campagne municipale de Paris 2020. De technicienne du secteur médicale à ministre de la santé, elle franchit maintenant une autre étape ; celle de devenir candidate à l’élection municipale de Paris, mais surtout celle de devenir une femme politique.


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Aliette Dupas

Aliette Dupas

Étudiante française en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2023).
Membre de KIP et contributrice régulière.

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2023).
Member of KIP and regular contributor.

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