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Cinéma : la France veut concurrencer Hollywood

Paddington, c’est le nom d’un petit ourson très mignon égaré et recueilli par une famille londonienne. Mais c’est surtout un gros succès cinématographique européen sorti en 2014 à plus de 260 millions de recettes au box-office. « Européen », oui, car il s’agissait à l’époque d’une production co-gérée par plusieurs acteurs, dont principalement des Anglais et des Français. Mais peu de temps avant la sortie du deuxième volet, le 6 décembre dernier, StudioCanal avait racheté entièrement les droits. C’est-à-dire que le studio français a co-produit le film avec le Britannique Heyday, comme en 2014, mais l’a cette fois financé entièrement, et peut récupérer, seul, tous les bénéfices des produits dérivés. Un coup de maître dont la filiale de Canal+ est très fière et qui pourrait rapporter gros : rien que pour la sortie au box-office, on estime les recettes à 300 millions d’euros, soit 6 fois plus que le budget total de production du film.

Aujourd’hui, le groupe Canal+ est le premier financeur du cinéma français et sa filiale StudioCanal l’un des premiers producteurs de l’Hexagone avec une croissance moyenne supérieure à 2 % par an. Quant à la filiale de production de Gaumont, son chiffre d’affaires culminait à 120 millions d’euros en 2016. Alors, l’industrie du cinéma français est-elle apte à concurrencer les géants américains ?

Les studios français aujourd’hui : StudioCanal est plein d’espoir, EuropaCorp s’enlise, Gaumont se renforce

Sans aucun doute, la filiale StudioCanal va bien, dixit Vincent Bolloré (qui est à la tête de Vivendi et a fortiori du groupe Canal+, dont Vivendi est le seul actionnaire) : « on est au début du développement ; StudioCanal vise 2 milliards d’euros de chiffre d’affaires dans les trois ans » [1]. C’est un objectif plus qu’ambitieux puisqu’il faudrait multiplier par sept le chiffre d’affaires actuel, qui s’élevait à 274 millions d’euros en 2015. Ceci nous donne un aperçu de sa bonne santé économique : une production moyenne de 50 films par an, un budget unitaire en croissance (entre 50 et 60 millions d’euros par film en général), et surtout une accumulation de rachats et d’acquisitions en tout genre. Les revenus de StudioCanal ont baissé tout récemment, mais ceci révèle une stratégie d’investissement nouvelle ; en 2016, il rentre dans le capital de trois sociétés de production de fictions au Royaume-Uni et en Espagne : 20 % d’Urban Myth Film, 20 % de Sunny March TV et 33 % de Bambu Producciones. Les choix de diversification ne sont pas dus au hasard : nous y reviendrons.

Coup dur, en revanche, pour EuropaCorp, détenue à 31.6 % par le Français Luc Besson, qui ne parvient toujours pas à refaire surface. Son chiffre d’affaires, de 251,7 millions d’euros à la clôture en mars dernier, n’arrive pas à couvrir les coûts de production, et autres charges externes/ de personnel de la société [2]. Cette perte nette est attribuée principalement à la mauvaise performance de certains films du studio ; si Valérian a fait 4 millions d’entrées en France, le pari est raté aux États-Unis, les Américains étant peu conquis par cette superproduction européenne. Une « super » production qui s’est vite transformée en « super » gouffre financier, puisqu’elle a mobilisé un budget de 200 millions d’euros, 7 plateaux de tournage, 2 200 figurants, et des heures de conception d’effets spéciaux, pour un bilan assez maigre. Fini l’éparpillement démesuré : le groupe a annoncé qu’il se limiterait désormais à quatre ou cinq longs-métrages par an, avec moins de 10 millions de budget chacun [3]. La performance de Taxi 5, prévu pour avril 2018, est à suivre de près.

Côté Gaumont, enfin, pas grand-chose de neuf si ce n’est des succès récents, comme l’excellent Au revoir là-haut, réalisé par Albert Dupontel, qui a fait près de 2 millions d’entrées en France depuis sa sortie le 25 novembre dernier. Le film d’animation franco-canadien Ballerina, produit et distribué par Gaumont également, a atteint les 12 millions d’entrées dans le monde, pour un box-office de 65 millions de dollars. Un événement relativement majeur, et quoique passé inaperçu, est à souligner : en mai 2017, Gaumont a cédé ses parts dans la gestion des salles de cinéma à son acolyte Pathé, pour un montant de 380 millions d’euros ; la raison ? Oublier l’exploitation des salles, et renforcer son cœur de métier, la production et la distribution de films et de séries.

Être compétitif face aux géants américains

The Walt Disney Company (qui vient de racheter 21st Century Fox), Time Warner (maison mère de Warner Bros.), Comcast (maison mère de Universal) : ces trois sociétés américaines dominent largement le marché du divertissement, tous secteurs confondus. Avec de tels studios, pas étonnant que les États-Unis contrôlent à eux seuls près de 40 % du marché mondial du cinéma. En termes de chiffre d’affaires, le japonais Sony Corporation se situerait à la cinquième place, et le Français Vivendi (maison mère de StudioCanal) à la huitième position (juste devant Netflix !) si l’on considère les activités liées au cinéma, à la télévision, aux séries et à la musique. Mais cette ébauche de classement mérite d’être critiquée : Vivendi est très bien positionné car on a considéré l’ensemble du groupe, et celui-ci est un leader audiovisuel en France ; si l’on avait pris en compte uniquement les studios de cinéma, StudioCanal n’aurait pas été dans le top 10. Toutefois, depuis quelques années, Vivendi est en perte nette de vitesse à cause de certains de ses départements qui sont en difficulté : pour ce qui se rapporte à la télévision payante, Canal+ a perdu un demi-million d’abonnés français en un an. StudioCanal est un peu le « rayon de soleil » du groupe en ce moment.

Et pourtant, certains facteurs empêchent le « rayonnement » prospère du pôle « production et distribution » de Canal+. Par exemple, le groupe est contraint de dépenser chaque année 12,5 % de ses revenus dus à la télévision payante en productions de longs-métrages. Le problème, c’est que la société se retrouve à financer de nombreux films mais n’a strictement aucun droit dessus. On estimerait à 2 milliards les dépenses englouties dans des films dont Canal+ n’est pas propriétaire. Pour gagner en compétitivité, la société espère donc obtenir le statut de co-propriétaire sur certaines œuvres, afin de se constituer un « patrimoine audiovisuel ». Sur la même lancée, StudioCanal a décidé de mieux gérer ses financements ; désormais, il ne devrait investir que dans des films au budget maîtrisé. Pas question de s’embarquer dans un film de plus de 60-70 millions d’euros ; StudioCanal ne compte pas faire la même erreur qu’EuropaCorp. Dans le même temps, la filiale veut multiplier la production de films. Beaucoup de films peu coûteux à produire, en somme. Le patron de StudioCanal, Didier Lupfer, a annoncé dans Challenges en janvier 2017 que sa filiale produirait « 22 films en 2017, contre 15 en 2016 et 14 en 2015 »[4].

En fait, il est presque certain que les studios français ne parviendront à être compétitifs que s’ils prennent le virage de la production de séries télévisées. Les studios américains sont trop bien implantés dans le secteur du cinéma, et ont trop de budget, pour pouvoir rivaliser à armes égales. Mais l’univers des séries reste à exploiter. Gaumont l’a compris relativement tôt puisqu’il a ouvert un bureau à Los Angeles en 2011 dans ce but précis. Mais pour éviter de trop gros risques, il a choisi de travailler avec les Américains plutôt que de se positionner en rival : la firme française passe des contrats avec des réalisateurs américains, et, surtout, travaille pour Netflix, service très connu de vidéo à la demande [5]. La série Narcos, qui s’inspire de la traque de l’ancien leader du cartel de Medellín Pablo Escobar, est un exemple typique d’association à succès entre Netflix et Gaumont. StudioCanal préfère rester indépendant : nous avons parlé de son entrée dans le capital du studio de séries espagnol Bambu à hauteur de 33 %. Selon les dirigeants de la firme, StudioCanal espère devenir le premier producteur de séries en Europe. En 2013, il avait déjà acquis le studio britannique Red, et l’Allemand Tandem dans ce même but.

Globalement, les studios français se portent bien, excepté EuropaCorp, en pleine crise structurelle, et qui cherche de nouvelles sources de financement. StudioCanal et Gaumont International Television ont pris à temps le virage des séries et peuvent espérer se positionner sur le marché mondial. En revanche, la bataille avec les Américains reste largement inégale, aussi bien dans le secteur cinématographique que dans celui des séries télévisées ; la reprise des studios de 21st Century Fox par Disney se chiffre à 66 milliards de dollars, et ce, dans l’unique but de concurrencer Netflix. Des sommes colossales, que les studios français seraient incapables de débourser.

Illustration : Montage de Hugo Sallé pour KIP

Sources et renvois

[1} Analyse plus détaillée de la performance de StudioCanal dans le numéro 505 de Challenges datant du 19 janvier 2017.
[2] Pour ceux qui sont à l’aise en comptabilité, nous parlons ici de l’EBITDA (Earnings Before Interest, Taxes, Depreciation and Amortization) qui est négatif, à hauteur de -122 millions à la clôture en mars 2017.
[3] Un article du 6 décembre 2017 de L’Express retrace méticuleusement la situation d’EuropaCorp.
[4] Il s’agit du même numéro 505 de Challenges du 19 janvier 2017.
[5] L’article du 20 octobre 2014 de L’Express explique comment Gaumont exploite le « jackpot des séries américaines ».
Angélique Sorba

Angélique Sorba

Étudiante française en L3 à HEC Paris et contributrice régulière pour KIP.
French student in L3 at HEC Paris. Writes regularly for KIP.

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Jouy-en-Josas, France

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