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Je mange une pizza ergo sum

Les errements du cogito

« J’aurai le droit de concevoir de hautes espérances, si je suis assez heureux pour trouver seulement une chose qui soit certaine et indubitable », dit Descartes dans la troisième méditation métaphysique. Et cette chose indubitable, voilà que, ayant suspendu toutes les croyances douteuses, s’étant refusé à considérer tous les phénomènes qui s’offrent à la conscience comme porteurs d’une quelconque vérité, il l’exhibe, comme le premier jalon et fondement de sa philosophie : « Cogito, ergo sum ».

Ces trois mots ont fait couler beaucoup d’encre. Car, déjà, ils n’apparaissent pas toujours sous la même forme : c’est parfois « je pense, donc je suis », parfois « je pense, je suis ». Et ces différentes formulations, contrairement à ce qu’on pourrait penser prima facie, ne sont pas neutres. Car dire je pense, donc je suis, c’est faire fonctionner une inférence. Mais dire je pense, je suis, cela relève davantage d’une simultanéité dans la pensée : la proposition « je pense » advient en même temps que celle « je suis », elle lui est liée pour ainsi dire de manière eidétique, et il y a là un problème, car fonder toute sa philosophie sur une intuition, cela paraît un petit peu fragile.

Ce problème émerge d’autant mieux que cette intuition, comme le laisse penser la simultanéité des deux termes, nous mène à une pure tautologie dans le sens où le « je pense » est déjà expression de l’existence. Car dire « je pense » ce n’est pas dire « il y a des pensées ». Dire « je pense » c’est utiliser le mot « je » ; c’est utiliser un référent, moi, et dans cette utilisation déjà supposer mon existence. Et donc le cogito ne fait que dire : « j’existe, j’existe ». Il n’apparaît alors comme rien de plus qu’une intuition d’existence et non un premier pas vers le subjectivisme.

Mais supposons que Descartes ait dit : « il y a des pensées ». La proposition est un peu étrange mais elle a le mérite de ne pas postuler l’existence du sujet avant de l’affirmer. Ce qu’il y aurait alors de séduisant dans cette phrase c’est qu’elle est toujours vraie. David Kaplan, philosophe américain, a parlé dans les années 1970 du « caractère » d’une proposition qui détermine sa vérité en fonction du contexte d’énonciation. Or dans ce cas le caractère du cogito serait toujours vrai.

Mais l’expression « il y a des pensées » ne sonne pas étrangement à l’oreille pour rien. En effet elle met en marche une sorte d’objectivation de la pensée qui est paradoxale puisqu’elle s’objectiverait elle-même. Deux degrés coexisteraient alors dans la conscience : celui de la pensée et celui de l’objectivation de cette pensée par elle-même. Un tel dédoublement de la pensée qui pense et se pense est problématique parce qu’en se pensant la pensée pense qu’elle se pense et il apparaît alors difficile qu’elle pense autre chose que le fait qu’elle se pense, ce en quoi il y a problème parce que la pensée est toujours intentionnalité ; « toute conscience est conscience de quelque chose », ont dit les phénoménologues. Et établir la pensée comme un quelque chose relève du même mouvement que celui de la substantialisation que nous avons déjà évoquée, dans la mesure où la pensée serait alors un objet présent en moi comme objet autonome.

Mais, me direz-vous, je pourrais avoir en moi une pensée comme objet sans pour autant la faire mienne. Je pourrais dire « quelque chose pense » sans avoir besoin de dire « je pense » et donc sans postuler l’existence du sujet avant de la démontrer. Eh bien ceci également n’a pas de fondement. Parce qu’il est trop facile d’établir la pensée comme une instance indépendante au sein de ma personne, et qui pour ainsi dire ne m’appartiendrait pas ; l’introspection la plus rapide montre que cela n’est certainement pas le cas. La pensée est liée au corps et ensemble ils font ma personne ; Nietzsche parle à cet égard d’« entrailles de l’esprit », et montre ainsi que toute pensée est nourrie par des élans vitaux, des puissances de vie qui sont issues du corps. Séparer le corps et l’esprit ce n’est pas seulement aller à l’encontre des conclusions les plus élémentaires de l’anatomie, c’est aussi nier que la pensée est nourrie par les puissances du corps. L’homme est bien un sunthêton, pour reprendre le mot d’Aristote, c’est-à-dire le composé d’un corps et d’une âme. Dès lors dire « il y a en moi des pensées » c’est postuler l’existence d’une pensée et postuler l’existence du moi donc dire exactement « je suis ».

En fait, dire « je pense donc je suis » c’est exactement comme dire « je mange des pizzas donc je suis » (à supposer, certes, que l’on ne s’arrête jamais de manger des pizzas). C’est partir d’une activité qui en soit présuppose l’existence pour redémontrer cette même existence. Et donc la prétendue trouvaille de Descartes n’a absolument aucun autre génie que celui dont il se pare en jetant un doute sceptique sur tout ce qui est ou semble être pour finalement exhiber, comme un trophée, la pensée qui seule restera indemne de son entreprise de relativisation.

Mais alors, qu’est-ce qui fonde l’existence ? L’analyse d’Hintikka, philosophe finlandais, qui parle du « cogito performatif », est à ce regard intéressante. Hintikka montre une contradiction existentielle dans le fait de dire « je n’existe pas » et remarque ainsi du cogito qu’il a ceci de performatif qu’il révèle l’existence en même temps qu’il la dit. En fait, le cogito dépend de qui le dit, mais quand c’est moi qui dis « j’existe » alors il n’y a plus de doute à avoir, j’existe bien par le simple fait que j’aie affirmé cette existence et qu’elle ait été entendue. Car il y a aussi quelque chose d’un petit peu étrange avec le cogito cartésien : c’est que l’existence soit toujours reconnue comme une donnée subjective quand elle semble aspirer à l’objectivité de la reconnaissance par tous. Or dire j’existe et pouvoir le clamer haut et fort suffit à remplir ces deux conditions : me faire reconnaître à moi le fait que j’existe et le faire reconnaître à tous dans l’extériorisation de ce sentiment d’existence.

En réalité, l’existence n’a pas à se démontrer, elle a juste à se ressentir. L’entreprise de doute sceptique que mène Descartes a du bon dans le sens où elle nous invite à remettre en question toutes les doxas que nous portons comme des certitudes, mais elle va trop loin et se perd dans une tentative de démonstration de ce qui est donné et non démontrable. Le « je » est là, le « je » est moi ; il n’y a rien de plus immédiat que cela, et s’il doit y avoir un dogme dont il ne faut douter c’est bien celui-ci, au risque d’une déconstruction de ce qu’est ma vie. J’existe, j’existe dans le temps, j’existe dans le monde, et jamais rien ne pourra m’en faire douter, car sitôt que je douterai, le fait d’en douter me rappellera que j’existe et que je suis moi. Et c’est peut-être là qu’est la trouvaille du cogito : non point dans le fait d’inférer l’existence de la pensée, mais dans le fait de mettre au jour une activité qui, sans la démontrer parce qu’il n’y a pas lieu de le faire, me rappellera toujours mon existence. Coincé sous une avalanche, à demi noyé sous les remous d’un torrent glacial, l’esprit embrumé par des substances illicites, l’estomac retourné par la pizza que je ne cesse d’avaler pour me rappeler que je suis présent à ce monde, je pense, et je suis encore.

Illustration : Pizza Descartes, Montage de Hugo Sallé pour KIP

Sources et renvois

• Descartes, Discours de la méthode, 1637 ; Méditations métaphysiques, 1641
• Jaako Hintikka, article de 1961 in Philosophical Review : Cogito, ergo sum : Inference or Performance?
Damien de La Rocque

Damien de La Rocque

Étudiant français en L3 à HEC Paris. Vice-Président de KIP.
French student in L3 at HEC Paris. Vice-President of KIP.

Cet article a été écrit à

Annecy, France

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