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De l’importance de comprendre l’art contemporain au XXIème siècle Un pamphlet nocturne
Illustration de Paul Massouillé pour KIP

De l’importance de comprendre l’art contemporain au XXIe siècle – Un pamphlet nocturne

En 2017, The Square , le film suédois de Robert Oslund remportait la Palme d’or. Depuis, le grand public, le sourire moqueur aux lèvres, posait ouvertement aux directeurs des biennales, des musées et des institutions d’art contemporain la seule question dont il brûlait d’entendre la réponse: « Etes-vous d’accord avec le propos de The Square ? ».

Certes, ce film a des qualités indéniables. Son humour et son style décalé, mêlés à une critique sociale savamment distillée en faisaient un grand cru de cette sélection de Cannes un peu trop sage et classique. Mais les images les plus marquantes dans ce film restent celles qui se moquent en toute impunité de l’art contemporain. L’éboueur nettoyant sans faire exprès une oeuvre d’art faisait rire aux éclats la salle à tous les coups. Mais pourquoi riaient-ils?

Depuis quand le dénigrement de l’art contemporain est-il devenu à ce point-là un consensus? Personne n’osera jamais s’attaquer à l’art classique. Une personne qui ne connaît pas ou peu l’art classique n’osera jamais le critiquer, parce qu’elle a conscience de tout ce qu’elle ne sait pas à son sujet. L’art classique apparaît aux yeux de la foule comme un art rigoureux, délimité par des règles précises qui lui confèrent une forme de beauté objective. L’art classique est donc exposé dans les plus beaux musées du monde, des milliers de visiteurs s’empressent tous les jours d’en voir les chef-d’oeuvres qu’ils reconnaissent d’emblée comme tels. Personne n’osera rire en société d’un Léonard de Vinci. Comment voulez-vous dénigrer un homme qui a révolutionné la science et l’art et dont les tableaux reflètent une maîtrise technique incroyable et en avance sur son temps?

Il est beaucoup plus facile de trouver des consensus sur des thématiques que l’on ne connaît pas. L’art classique est peu ou prou enseigné dans le secondaire. Une grande majorité de personnes ont déjà visité un musée au moins une fois dans leur vie, ont entendu parler de la Joconde , connaissent peut-être même l’art hollandais et son clair obscur ou la perspective dans l’art italien. L’art classique est d’autant plus accessible qu’il est aussi figuratif. On peut objectivement reconnaître le talent d’un artiste en s’extasiant devant la beauté des formes et des figures. Il est donc plus simple à enseigner et a priori à comprendre, ce qui n’est pas le cas de l’art contemporain.

On ne connaît pas l’art contemporain. Selon une enquête publiée par le ministère de la culture en 2008, trois Français sur cinq, soit 61% des Français n’ont jamais visité un musée d’art contemporain de leur vie. Plus alarmant encore, 81% de Français n’ont jamais mis les pieds dans une galerie d’art. Ce consensus autour de l’art contemporain créée un cloisonnement social très fort entre deux catégories de personnes: celles qui ne voient aucun intérêt dans l’art contemporain, et le considèrent comme un art risible, sans aucune limite, tellement métaphysique qu’il n’est plus un art, et celles qui fréquentent les institutions d’art contemporain et vivent dans une forme d’entre-soi. Ce sont deux mondes opaques qui s’opposent et ne se mélangent pas.

Les scandales publics autour de l’art contemporain ne manquent pas. L’art peut aujourd’hui revêtir toutes les formes et les performances notamment font beaucoup parler d’elles. Tout récemment encore, le 25 septembre 2018, l’artiste Marina Abramovic, qui s’apprête d’ailleurs à livrer la performance de sa vie en 2020 en subissant une charge d’un million de volt, a été agressée par un artiste qui l’a frappée à coups de tableaux à Florence au nom de l’art. «Tu ne peux pas créer l’art en t’attaquant aux autres.» , lui aurait répondu l’artiste serbe.

Les performances artistiques sont souvent choquantes et faites pour faire parler d’elles. D’autant plus qu’à notre époque, les réseaux sociaux et les portables permettent de transmettre très rapidement et à très grande échelle des vidéos devenues virales. Lorsque Marina se faisait agresser, tout le monde filmait. Des combats d’artistes, c’est forcément artistique. C’est forcément risible. Cela va forcément faire la une du Monde pour amuser les lecteurs. On pourra forcément en parler lors du prochain dîner mondain.

On cherche d’autant moins à comprendre l’art contemporain qu’il peut-être choquant et beaucoup trop dérangeant. L’artiste Orlan par exemple, qui se mutile à coup d’opérations chirurgicales pour explorer le statut du corps dans la société vis-à-vis des pressions sociales, culturelles, traditionnelles, politiques et religieuses peut choquer. Pourtant, l’idée qui sous-tend à son oeuvre, qui consiste à faire du corps, un corps-matériau, un corps politique, un corps de femme militant n’est absolument pas risible ou choquante. L’art contemporain est riche parce qu’il évoque justement des faits de société majeurs et essaye d’interroger le public sur des sujets brûlants. L’artiste est un être sensible, c’est l’albatros de Baudelaire qui s’élève au-dessus des hommes et qui subit avec d’autant plus de force, en plein fouet, les maladies de la société contemporaine. Alors face à une société de plus en plus déstructurée et perdue, il ne peut y avoir qu’un art contemporain chaotique et sans limites. Cet art est donc d’autant plus intéressant pour nous, hommes du XXIème siècle, puisqu’il reflète nos problèmes. Et c’est peut-être pour cette raison aussi qu’on refuse de le regarder en face et qu’on préfère en rire sans rien en savoir.

La performance de l’homme-singe dans The Square , n’était pas qu’une simple critique de l’art contemporain, mais bel et bien l’illustration la plus forte du propos social du film. Cet homme montre la faiblesse et la peur de toute crème de la société suédoise réunie pour le vernissage mondain. Cet homme bouscule les codes, choque, fait parler de lui, et fait donc de l’art, puisqu’il pousse les spectateurs à s’interroger sur ce qu’ils sont et ce qu’ils font ici. Il les force à regarder en face ce qu’ils ne veulent pas voir, ils les force à se remettre en question et à chercher l’aporie.

Alors, je vous en prie, ne vous arrêtez pas aux scandales, aux consensus, mais lisez, découvrez, regardez, visitez et essayez de comprendre ce que cet art, dans toute sa provocation et risibilité pourrait dire de notre monde.

Anna Logacheva

Anna Logacheva

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