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Illustration de Clémence Leterrier pour KIP.

Pour que tu mème encore

Hegel avait compté cinq arts. L’architecture, la sculpture, la peinture, la musique, la poésie ; decrescendo dans la matérialité, crescendo dans l’expression. Les innovations techniques du XXe siècle vinrent enrichir cette classification devenue obsolète. Enfin, c’est probablement la curieuse préférence humaine pour les chiffres ronds qui compléta la liste jusqu’au jeu vidéo, dixième et dernier art selon un consensus plus ou moins partagé. Entre-temps a été abandonnée l’idée de hiérarchie qui était celle d’Hegel et son système de classement qui reposait sur une évaluation de la matérialité et de l’expressivité de chaque art. En ce début de XXIe siècle, je me propose de renouer avec le philosophe de l’Esthétique, et, sans remettre en cause ce que le temps et l’opinion commune ont approuvé, de trouver un onzième art qui serait celui de notre Folle Époque. 

Je ne saurais poursuivre cette noble quête sans faire auparavant une halte plus ou moins méritée et plus ou moins longue sur Facebook. Halte qui se révèle, étrangement, hautement productive : nul besoin de chercher plus loin l’art de notre siècle. Il est là, sous nos yeux, dans cet homme en chemise à carreaux qui se retourne vers la femme en robe rouge, dans le Pokémon jaune effaré, dans cet intellectuel fasciné par ce papillon. 

Le mème est cet art que nous cherchons. 

Commençons par un peu d’histoire. Le mème est intrinsèquement lié à Internet, qui est la condition même de son existence : il s’agit en effet, dans sa définition simple, d’un élément repris et décliné massivement sur Internet. Emprunté à la génétique, le mot vient du grec mimesis, signifiant imitation.

Là commence l’art du mème. La mimesis chez Platon est le propre de la « bonne image », celle qui donne l’élan vers un contenu intelligible, qui transcende le domaine du sensible. Platon aurait été fasciné par les mèmes. Nous sommes face à une simple image qui par des mécanismes de reconnaissance immédiats donne l’intuition d’une idée. Détaillons l’exemple du fameux « distracted boyfriend » : au premier regard le spectateur comprend de quoi il s’agit ; le protagoniste est supposé poursuivre son chemin en compagnie de sa partenaire en T-shirt bleu, mais choisit plutôt de regarder la femme en rouge qui passe, suscitant l’indignation de la première intéressée. L’idée est simple et immédiatement comprise : on est tenté par autre chose que ce que la logique, la norme ou la morale nous inciteraient à suivre. Dès lors que l’idée est saisie, la déclinaison est infinie : la simplicité du mème le rend non seulement compréhensible par tous, mais aussi réalisable par chacun. N’importe qui peut en effet s’approprier ce motif commun et y déposer une partie de sa propre histoire, comme les poètes s’attachaient autrefois aux règles du sonnet pour dire leur mélancolie. Le mème est platonicien. 

Toutefois, ce serait offenser le philosophe antique que d’approuver sans réserve une forme de représentation. Il reprochait notamment – entre autres – aux artistes de privilégier le regard du spectateur par rapport à la reproduction fidèle de la réalité. C’est là le travers des mauvaises images, dites “eidolon”, qui s’adressent à la complaisance du spectateur, tombant ainsi dans la pure démagogie. Un exemple de ce tort souvent cité est la sculpture géante d’Athéna de Phidias, dont la tête était objectivement disproportionnée de façon à ce que, vue d’en bas, la statue ait l’air harmonieuse. La question se pose naturellement pour les mèmes puisqu’ils ont vocation à être vus et partagés, et même plus spécifiquement à faire rire. Platon aurait-il banni les neurchis de la cité idéale de La République ? Probablement. Mais il en aurait aussi exclu Racine ou Michel Ange. Je prends donc le parti d’affirmer que le mème ne se résume pas à une production comique à la chaîne. Il est, en tant qu’oeuvre d’art, l’expression de l’authenticité de son auteur, qui crée le mème non pas pour le spectateur mais avec lui. 

C’est ce que confirmerait certainement Umberto Eco. L’art pour Eco se doit d’être une matrice d’interprétation, une oeuvre doit être ouverte, c’est-à-dire qu’elle doit laisser le spectateur la construire en fonction de sa subjectivité et de son ressenti. « Ce sont les regardeurs qui font les tableaux » disait Marcel Duchamp dans cette idée, et désormais, ce sont les regardeurs qui font les mèmes. Au sens figuré, le spectateur fait le mème : la compréhension du mème se fonde en effet sur un certain nombre de références communes, populaires, souvent issues de la pop culture, et s’enrichit donc de la connaissance personnelle qu’a le spectateur du mème, notamment les déclinaisons qu’il a déjà vues. Et au sens propre, le « template », cette image vierge destinée à être reprise et complétée, serait l’aboutissement de l’oeuvre ouverte de Eco, dans la mesure où elle laisse au spectateur la possibilité intellectuelle mais aussi réelle et concrète de contribuer à l’élaboration de l’œuvre. 

Le mème trouve donc sa place au sommet de l’échelle d’Hegel : il est très faiblement matériel, le plus souvent une image numérique, facilement modifiable, au point que les templates sont même le plus souvent très éphémères. Mais il est aussi extrêmement expressif, comme en témoigne sa forte portée humoristique. Le mème est ainsi l’art représentatif d’une époque soumise à la vitesse du monde et de la vie, marquée par la toute puissance de l’image et surtout hantée par la nécessité pour chacun de concilier son individualité avec les exigences d’une société normative et encadrée.

Dalida

Dalida

Étudiante française en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2023).
Membre de KIP et contributrice régulière.

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2023).
Member of KIP and regular contributor.

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