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Illustration par Kim Provent pour KIP.

Comment le Coronavirus est-il en train de tuer le rugby international ?

Il y a quelques mois encore, tout semblait sourire au rugby qui connaissait une phase de développement exponentiel. La Coupe du monde 2019 au Japon avait été un succès retentissant mettant en avant de nouveaux pays émergents dans ce sport (Uruguay, Japon). Le rugby à 7 devait faire quelques mois plus tard à Tokyo sa seconde apparition aux Jeux Olympiques alors de nombreux projets de nouvelles compétitions fleurissent un peu partout sur le globe. Mais l’arrivée impromptue d’un virus a tout chamboulé et menace aujourd’hui de nombreux acteurs du secteur.

Une crise économique sans précédent qui touche tout le monde, des plus petites équipes aux géants du sport

Contrairement à d’autres sports, la majorité des revenus au rugby ne sont pas issus des contrats de sponsoring, mais bien des recettes venant de la billetterie. Dans ce contexte, l’arrêt pur et simple de tous les championnats mondiaux entre Mars et Juillet a été une véritable catastrophe pour de nombreux clubs. Si certains championnats comme la ligue celtique qui regroupe des équipes italiennes, irlandaises, écossaises et sud-africaines ou encore la Premiership anglaise ont fait le choix de finir leur saison entre août et septembre avant d’enchaîner directement sur la suivante, d’autres comme le Top 14 français ou encore le circuit mondial de rugby à 7 ont connu une page blanche pour la saison 2019/2020.

Même si l’ovalie semble à présent progressivement reprendre ses droits puisque tous les championnats nationaux ont à présent repris, de nombreuses problématiques demeurent. 

Si les joueurs sont de retour sur le terrain, les stades eux continuent de sonner désespérément creux, la faute à des tribunes encore aujourd’hui quasi-vides. Si l’on prend le cas de la France, les limitations à 5 000 personnes voire même 1 000 personnes dans les stades touchent de plein fouet les clubs habitués à accueillir plus de 10 000 spectateurs en temps normal. Le stade Marcel-Deflandre par exemple peut accueillir jusqu’à 16 000 spectateurs et le Stade Rochelais qui y évolue est habitué à jouer à guichets fermés ! Pour ce club aux moyens économiques limités, dont les revenus reposent essentiellement sur les rentrées issues de la billetterie, enregistrer de telles pertes menace à long terme la survie de l’équipe.

La viabilité du modèle économique des clubs du Top 14 n’est donc pas assurée et plusieurs personnalités ont donné de la voix pour dénoncer la menace pesant sur leurs équipes, notamment le président du Racing 92 Jacky Lorenzetti ou encore l’ancien joueur Jean-Baptiste Ellisalde, aujourd’hui membre de l’équipe dirigeante du Stade Toulousain. De plus, l’incertitude pèse toujours quant au futur de la saison tout juste entamée : que se passera-t-il en cas de seconde vague épidémique cet hiver ? Reviendra-t-on à la même situation qu’en mars dernier ? Les équipes doivent-elles se préparer à jouer à huis-clos, ce qui serait évidemment catastrophique pour leurs finances ? Certaines compétitions demeurent encore à l’arrêt notamment le circuit international de rugby à 7 qui ne reprendra ses droits qu’en janvier.

Une crise qui ouvre une période d’incertitudes et de bouleversements

Alors que le rugby avant la crise semblait avancer vers une période de développement pérenne grâce aux solides certitudes acquises ces dernières années, le COVID 19 a mis en quelques mois le rugby mondial sens-dessus-dessous. En Europe, la Champions Cup, principale compétition internationale de l’hémisphère nord a dû bouleverser son format pour limiter le nombre de maths tout en accueillant plus d’équipes pour leur permettre de bénéficier de revenus plus importants, choisissant d’inclure pour sa prochaine édition huit équipes des trois principales ligues européennes (Ligue celte, la Premiership et le Top 14). À l’heure où la démocratisation du rugby par l’ouverture à de nouveaux championnats est au centre des discussions, la crise du COVID pousse l’EPR (European Professional Club Rugby), organisation responsable du rugby à l’échelle européenne à s’orienter vers un tournoi encore plus fermé qu’auparavant. De même dans l’hémisphère sud, les derniers mois ont sonné le glas du Super 18, compétition reine de la région. En effet, pour des raisons de difficultés de déplacement dans la situation actuelle, les Jaguares1Club venu d’Argentine et les Sunwolves2Club venu du Japon, derniers intégrés en date, tout comme les équipes sud-africaines, ont été exclus de l’édition suivante de la compétition, qui se résumera finalement à une ligue rassemblant les franchises australiennes et néo-zélandaises.

Mais ce ne sont pas seulement les puissances secondaires du rugby qui souffrent de l’instabilité liée à cette crise mais bien tous les pays. Ainsi, le prochain tournoi des six nations qui rassemble chaque année l’Italie, la France, l’Irlande, l’Écosse, le Pays de Galles et l’Angleterre n’est toujours pas assuré d’avoir lieu cette année, la faute à sa non-rentabilité en cas de stades vides. Devant le refus des nations de l’hémisphère sud de se déplacer en Europe pour la traditionnelle tournée d’Automne, ces mêmes pays ont dû créer en toute hâte une nouvelle compétition incluant la Géorgie et le Japon pour que le manque à gagner ne soit pas trop important. Enfin, à l’échelle des ligues, une longue période d’incertitude s’ouvre. La Ligue Celte fait face à l’afflux inattendu des candidatures des provinces sud-africaines cherchant une nouvelle compétition d’accueil après leur exclusion du Super 18. La Super League de rugby à 13 doit faire face à la défection de l’équipe de Toronto, dont l’intégration la saison précédente avait été un argument publicitaire majeur.

« Le rugby est une grande famille » … enfin jusqu’à un certain point

Si l’adage se vérifie souvent, le coronavirus semble bel et bien avoir semé la zizanie en son sein. A l’échelle nationale, on peut prendre l’exemple du problème qui s’est posé dans chacune des ligues concernant les éventuelles promotions et relégations à l’issu de la saison 2019/2020. Une relégation en seconde division couplée à la perte financière accompagnant l’arrêt des compétitions aurait équivalu pour les clubs des divisions supérieures à mettre la clé sous la porte. Pour autant, n’aurait-il pas été logique de récompenser les bonnes performances des meilleures équipes des niveaux inférieurs, même si la saison avait été tronquée ? Ce dilemme a souvent donné lieu à de véritables batailles rangées lors des réunions au sommet des ligues nationales censées le trancher. En France où la LNR (Ligue nationale de rugby) a décidé d’entériner le gel de la situation, Jean-Pierre Rivière, président de l’USAP (équipe basée à Perpignan) s’est ému du maintien de son équipe en Pro D2, alors que celle-ci le dominait de la tête et des épaules. 

« La majorité a voté, j’en prends acte. Je le regrette beaucoup car je trouve que c’est injuste et inéquitable. Ça ne récompense pas les efforts des clubs qui ont pris des risques financiers et sportifs. Il aurait été équitable que la performance sportive soit prise en compte pour le redémarrage d’une nouvelle saison. »

Jean-Pierre Rivière

Certains conflits d’intérêts liés au Coronavirus ont même dû être tranchés par la justice. Ainsi, lorsque la fédération française de rugby (FFR) a demandé la mise à disposition des internationaux français pour six matchs entre octobre et novembre au lieu de trois actuellement dans le but de renflouer ses caisses, la ligue nationale (LNR) a catégoriquement refusé, portant l’affaire jusque devant le Conseil d’État qui a finalement tranché en faveur de la FFR. Cette affaire est finalement symbolique de la situation du rugby face à une crise qui le touche particulièrement fortement, l’affaiblit et le condamne à la désunion.

Ainsi, face à la crise du coronavirus, se pose la question du conflit entre les intérêts économiques liés au milieu du rugby et le sport lui-même, celui que nous aimons… Le rugby ressortira forcément affaibli de cette crise, c’est certain, mais le plus grave est peut-être à venir : il est en train d’y perdre son âme. Là où ses valeurs sont l’entraide, la camaraderie, la solidarité, ce qui transparaît de cette crise c’est le chacun pour soi et l’exclusion des plus faibles. Sans une vraie réponse coordonnée et incluant tous les acteurs du secteur, ça ne sera plus seulement les finances de ce sport qui seront menacées, mais bien le rugby lui-même, et c’est là, plus que dans la crise que se trouve la vraie menace.

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Julien Vacherot

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2024). Membre de KIP et contributeur régulier.

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2024). Member of KIP and regular contributor.