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Illustration par Julie Omri pour KIP.

Le barrage d’Assouan, un mirage de plus au milieu du désert

À  la fin de sa construction en 1970, le barrage d’Assouan était le symbole d’une Égypte en train de renouer avec sa grandeur passée. Cette pyramide du XXème siècle représentait en plus du symbole de la capacité de ce pays à mener à bien des projets pharaoniques, un premier pas vers une énergie électrique propre à l’époque où le monde n’en était qu’aux prémices de l’éveil aux enjeux environnementaux. L’Égypte a longtemps voulu capitaliser sur le barrage pour améliorer son image de marque à l’international. Symbole des projets colossaux présentés comme avancées environnementales ne tenant pas leurs promesses, il est temps aujourd’hui de déconstruire cinquante ans de mythe à la gloire d’une construction qui n’aura jamais su confirmer ses promesses jusqu’à tourner aujourd’hui au désastre écologique.

Le barrage d’Assouan, un projet à la hauteur de la vision pour son pays de la figure égyptienne du vingtième siècle : Nasser

Il est difficile de parler du barrage d’Assouan sans le relier à celui qui en a été le principal instigateur, Gamal Abdel Nasser. Celui qui a renversé en 1952 le roi Farouk n’a eu en cesse de suite de réaliser les grandes ambitions qu’il avait pour son pays. Après un retour fracassant sur la scène internationale lors de la crise de Suez en 19561Crise ayant découlé de la nationalisation surprise du canal de suez par Nasser, celle-ci ayant causée une riposte immédiate occidentale sous la forme d’une intervention conjointe des troupes françaises et britanniques, il s’agissait de frapper un nouveau grand coup en lançant un vaste projet de modernisation de l’Égypte. La figure de proue de ce mouvement sera la construction d’un nouveau barrage à Assouan pour remplacer l’ancien devenu vétuste. La construction, en grande partie financée par des fonds soviétiques, est lancée en 1960 et les travaux dureront un peu plus de onze ans.

Le premier but de ce barrage était évidemment de créer une retenue d’eau : le lac Nasser, permettrait par un système de canaux d’irriguer les cultures d’un pays dont 95% de la surface est recouverte par les déserts. 

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Il était prévu que le barrage soit équipé de batteries hydroélectriques qui fourniraient – en profitant de la force du courant du Nil – une électricité propre aux pays. Ainsi, ce barrage semblait allier promesses de développement pour le pays et une conscience écologique presque visionnaire, plus de trente ans avant la définition des piliers du développement durable à Rio de Janeiro en 1992. En 1970, c’est une gigantesque oasis de 3,6 km de long pour 980 mètres de large, disposant d’un point d’eau d’une contenance de 169 milliards de mètres cube qui émerge au milieu du désert égyptien et avec elle les espoirs de tout un peuple.

Des résultats beaucoup plus mitigés que prévus

Alors oui, on pourrait longtemps ergoter sur l’irrigation permise à partir du lac d’Assouan pour les cultures égyptiennes. Certes, le barrage produit une quantité non négligeable d’énergie hydroélectrique non polluante210 mds de kwh produits chaque année. Pourtant, il faut maintenant cesser d’être naïfs et mettre le doigt sur les multiples limites et échecs du barrage d’Assouan, quitte à faire chuter ce symbole de la grandeur retrouvée égyptienne de son piédestal.

Il faut tout d’abord reconnaître que le barrage a souffert de gros défauts de conception, notamment du point de vue des sels minéraux et autres limons nécessaires à la bonne fertilisation des terres. En effet, le barrage d’Assouan et ses canaux ne permettent pas le passage de ces particules. Celles-ci stagnent en amont et l’aval en reste privé. Dès lors, il y a un défaut d’apport en minéraux pour les terres irriguées à l’aide des eaux en provenance du Lac d’Assouan. Ceci pourrait avoir des conséquences graves à long terme pour l’Égypte qui connaît une explosion démographique majeure aujourd’hui et dont certains projets de développement qui empiète sur le désert ne seront pas viables si ces pertes se généralisent.

Ensuite, un second problème existe bel et bien et risque de causer des dégâts encore plus lourds à l’Égypte au cours des prochaines décennies. En effet, si jusqu’à présent on parlait de dangers risquant surtout de rendre les bénéfices du barrage nuls, ce dernier fait peser une menace bien plus grande sur toute la région. En effet, la construction du barrage a nécessité de creuser de manière importante et massive dans le sous-sol de la zone… déjà considérée comme à haut risque sismique. Dès lors, c’est toute la région d’Assouan qui va potentiellement être victime d’ici 2050 d’une recrudescence des vagues sismiques. Mais l’Égypte n’est absolument pas équipée pour résister à de telles catastrophes naturelles. Il n’y a donc plus seulement un fort aléa naturel mais bien un risque majeur pour la population de la région, surtout que celle-ci possède quelques zones à forte concentration de population. Par exemple la ville d’Assouan qui s’est développée de manière exponentielle et anarchique au contact du barrage durant la seconde moitié du XXème siècle, représente une concentration de 1,5 million d’habitants pleinement exposés à un éventuel tremblement de terre.

Un projet eco-friendly, vraiment ?

Combien de fois a-t-on pu entendre que les barrages représentaient l’avenir en termes d’énergie renouvelable et non polluante ? Combien de fois a-t-on pu lire que leur impact environnemental était de ce fait des plus positifs ? Combien de reportages dithyrambiques sur ces ouvrages colossaux se sont encore basés sur le barrage d’Assouan, le prenant comme un exemple ? Pourtant à y regarder de plus près, cette promesse là aussi n’a pas dépassé la pensée de Nasser, tant le projet ressemble aujourd’hui plus à une catastrophe écologique qu’autre chose. 

Tout d’abord, on peut douter de la pertinence de créer un lac de retenue d’eau au beau milieu du désert égyptien. En effet, il y a un fort risque d’ensablement qui pèse sur les terres irriguées aux alentours et sur le lac. Cela a pour effet de diminuer drastiquement l’efficacité et le rendement des cultures établies dans la zone. Finalement, le rendement du lac est bien moins important qu’annoncé et un gâchis d’eau important est à déplorer, gâchis d’autant plus cruel que l’Égypte est déjà dans une situation de stress hydrique. Ce gâchis est beaucoup plus important que le climat désertique qui règne dans la zone provoque une évaporation non négligeable de l’eau du lac. Chaque année, ce sont près d’un milliard de litres d’eau qui disparaissent. Si l’on reporte ça aux deux décennies écoulées, cela représente plus une diminution de presque 11,8% de la contenance du lac d’Assouan. Sous l’effet du réchauffement climatique qui décuplerait l’impact des deux phénomènes que nous venons de citer, le lac pourrait bien ne pas passer le cap du XXIème siècle. Il pourrait même avant cette issue fatidique être amputé d’une grande partie de la faune et de la flore qui fait la richesse de sa biodiversité. En effet, les retenues d’eau dues au barrage entraînent durant leur stagnation la prolifération d’algues et de microparticules toxiques pour de nombreuses espèces. Voilà comment derrière un apparent respect de l’environnement peut se cacher une bombe larvée qui pourrait impacter toute la région.

Ainsi, il faut aujourd’hui comprendre que loin d’apporter une solution idéale et écologique à la problématique de la zone, le barrage d’Assouan est aujourd’hui traîné comme un boulet économique et environnemental par l’Égypte. Les regards se portent maintenant quelques milliers de kilomètres plus au sud, vers l’Éthiopie et son barrage de la Renaissance. Sera-t-il la construction qui résoudra les problèmes de la zone, ou un mirage de plus qui ajoutera en plus les conflits géopolitiques aux tensions préexistantes ? Les espoirs les plus fous sont permis, mais la prudence reste de mise.

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Julien Vacherot

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2024). Membre de KIP et contributeur régulier.

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2024). Member of KIP and regular contributor.