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Illustration par Astrid Hirtzig pour KIP.

Trop gentil, trop con ?

Qui n’a jamais inventé un prétexte pour ne pas aider un ami à déménager ? Qui n’a jamais fait semblant de ne pas voir le sans-abri qui mendie quelques pièces dans la rue ? Décidément, nous ne pensons qu’à nous. Réfléchissons aux bonnes actions que nous avons faites aujourd’hui qui ne soient pas pour notre fière personne. Songeons un instant à tout ce que nous avons pu dire de méchant, sans prendre le temps de réfléchir aux conséquences de nos paroles. Rappelons-nous la déception que nous avons provoqué chez toutes les personnes que nous avons délibérément ignorées. Sommes-nous décidément des êtres sans gentillesse, sans cœur ?

La réalité est plus complexe. Le collectif n’accepte pas la gentillesse comme une valeur. Être gentil c’est faire preuve de faiblesse. Être gentil prend trop de temps. Et pourtant, dans le contexte de crise permanent dans lequel nous vivons, soyons gentils. Oui soyons-le, nous nous sentirons bien mieux. Pourquoi me demandez-vous ? Entamons le dialogue. Posons-nous les bonnes questions. 

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Pourquoi manquons-nous d’empathie ?

Nous vivons dans un monde où révéler nos sentiments est une épreuve. Se confier, ou même dire un compliment nous est souvent insurmontable. Pourtant, la gentillesse est innée à l’homme. Une étude menée par l’institut Max Planck1Etude à retrouver ici : https://mitpress.mit.edu/books/why-we-cooperate montre qu’un enfant, dès son plus jeune âge, se montre naturellement gentil. Si un enfant de 14 mois voit un adulte en difficulté (pour ouvrir une porte si ses mains sont prises par exemple), il essaiera de l’aider. Nous savons tous comment être gentil, nous savons encore mieux quand nous ne le sommes pas. Peu importe nos origines, notre éducation, nous savons reconnaître les actes de gentillesse : l’empathie est une valeur universelle, peut-être la plus partagée parmi les hommes. Mais c’est cette universalité qui est son plus gros fardeau. Paradoxalement, c’est justement parce qu’il est facile de l’identifier que nous arrivons à nous empêcher d’être gentil. 

Pourquoi donc sommes-nous si peu empathiques, alors que nous savons si bien l’être ? Tout est une question de culture. Nous avons peur, peur du regard de l’autre, peur d’être vus comme quelqu’un de faible à cause de notre gentillesse. C’est pour cette raison que nous nous replions sur nous-mêmes et que nous évitons tout signe d’empathie. L’individualisme a malheureusement pris une place considérable dans notre culture, et l’empathie est devenue une preuve de faiblesse. Cet individualisme est encore mieux ancré dans nos esprits depuis l’apogée du capitalisme, dans lequel la réussite personnelle compte bien plus que la réussite de nos prochains. La gentillesse n’a pas sa place dans cet esprit de compétition permanent où le jugement a depuis longtemps remplacé la compassion. La gentillesse n’est plus qu’un outil d’influence pour soigner son image et être gentil répond toujours à des motifs intéressés. Nous nous méfions donc des personnes gentilles, parce que nous pensons qu’elles le sont pour nous duper. 

Nous ne faisons pas non plus l’effort d’aller vers l’autre : s’ouvrir à l’autre c’est se mettre en danger. Le danger est que l’autre s’accapare de notre compassion sans que nous ne recevions  aucun retour. Alors nous pensons qu’il vaut encore mieux ne montrer aucun signe d’attachement et que nous faisons mieux de rester seuls. Bercés dans l’illusion de notre indépendance, nous avons oublié que l’homme ne peut survivre sans son prochain. L’empathie existe justement parce que les hommes ont besoin de vivre en société pour leur survie. Mais nous avons créé un monde qui nous fait oublier l’importance de la gentillesse et qui, pire, le présente comme un vice. Réhabiliter la gentillesse dans la société ne sera pas une voie facile, mais c’est pourtant essentiel, il en va de notre bonheur collectif.

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La gentillesse est la voie du bonheur

Par peur du jugement, vous évitez d’être gentil. Vous préférez alors ne montrer aucun signe d’affection, pour vous protéger. Mais en réalité, vous vous blessez. A force d’éviter de vous montrer empathique, vous vous condamnez au malheur. Être gentil n’est pas seulement profitable envers les personnes qui vous entourent, mais aussi pour vous-même. Vous me rétorquez certainement que c’est idéaliste ou idiot. Pourtant vous avez tort, parce que c’est prouvé : être gentil améliore notre bonheur. Dans une étude parue dans le journal Science de 2008, plusieurs scientifiques ont observé que les participants se sentaient plus heureux d’avoir dépensé de l’argent pour offrir des cadeaux à d’autres personnes plutôt qu’à eux . D’après une autre recherche menée par des neuroscientifiques de l’Université d’Oregon, faire des dons caritatifs permet d’activer les zones du cerveau qui nous font sentir heureux2A propos de ces deux expériences : https://greatergood.berkeley.edu/article/item/is_kindness_really_its_own_reward et https://harbaugh.uoregon.edu/Papers/HMB%202007%20Science%20Tax%20Give.pdf.

Mais être gentil ne se limite pas seulement à des dons ou à dépenser de l’argent pour de bonnes causes. Exprimer sa gratitude envers les autres améliore notre bien-être. Le docteur Martin E. P. Seligman de l’Université de Pennsylvanie a demandé à 411 volontaires d’écrire une lettre de remerciement pour une personne importante pour eux. Il leur demande ensuite de lire cette lettre devant cette personne. Il réitère sa demande chaque semaine pendant 3 mois. Le résultat est sans appel : les personnes se sentent sensiblement plus heureuses après avoir rendu et lu la lettre. Elles  sont aussi généralement plus optimistes pour leur futur comparé au groupe témoin3Pour avoir plus de détails sur l’expérience : https://www.health.harvard.edu/newsletter_article/in-praise-of-gratitude. De la même façon, d’autres études prouvent que le simple fait d’écrire chaque semaine ce dont nous sommes reconnaissant améliore grandement notre bonheur. 

La gentillesse est le meilleur remède qui puisse exister à nos malheurs. C’est un puissant antidépresseur, une drogue pour laquelle vous pouvez devenir dépendant sans prendre aucun risque pour votre  santé. Pour être gentil, il suffit de faire attention aux personnes qui nous entourent, chercher à savoir s’ils ont passé une bonne journée, prendre le temps de les écouter. La gentillesse, au même titre que la solidarité, est fédératrice. Ce sentiment universel doit retrouver la place qui lui est due dans notre culture.   

Allons-nous vers une société antipathique ?

Maintenant que nous savons qu’il faut être gentil, vient le plus difficile : l’application. Développer sa gentillesse demande de s’opposer aux standards de notre époque qui exigent de ne penser qu’à nous. Vous pensez peut-être qu’il n’y a aucun intérêt à être gentil quand le monde autour de soi reste enfermé dans son individualisme morbide. Et pourtant, nous devons surmonter cette étape du jugement, réfléchir aux moyens d’être plus gentil au quotidien mais surtout renverser les valeurs de notre société. Donnons tort à tous ceux qui ne pensent qu’à eux, montrons-leurs que nous pouvons être gentil sans se laisser abuser ! En étant honnêtes et empathiques, nous serons entourés de personnes bien plus intéressantes et qui nous apporteront beaucoup plus. Cela peut paraître une tâche impossible ou idéaliste mais pourtant elle est loin d’être insurmontable. La gentillesse est contagieuse. Les bonnes actions en appellent d’autres. Et les actes de bonté individuelle se transforment en actes de bonté collective. A Bristol, au Royaume-Uni en 2016, un homme attache une écharpe à un arbre avec un écriteau sur lequel était écrit « je n’ai pas été perdue ». Le même hiver et les hivers qui suivent, des écharpes sont apparues partout dans le pays, permettant aux sans-abris de ne pas mourir de froid. Il ne s’agit pas seulement d’être gentil envers des SDF, parce que nous n’en avons pas tous les moyens : il est tout aussi indispensable d’être gentil auprès des personnes qui nous entourent, au travail ou dans notre famille. Réfléchissez à cet article la prochaine fois que vous parlerez mal à quelqu’un. Nous avons tout à gagner à être plus gentil, donc soyons-le. 

Maxence Delespaul

Maxence Delespaul

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2024). Membre de KIP et contributeur régulier.

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2024). Member of KIP and regular contributor.