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A Poop Wars Story
« A Poop Wars Story », Montage de Hugo Sallé pour KIP

Pourquoi vous devez quand même apprendre à parler le bullshit

Ce texte est un droit de réponse à l’article Star Words : l’Empire du Bullshit contre-attaque.

Le bullshit, cette novlangue managériale à mi-chemin entre le Français et l’Anglais, surutilisée dans les entreprises et les spots publicitaires, a la vie dure. Personne n’aime le bullshit. Et beaucoup relèvent les tares d’un jargon professionnel obscur et apparemment sans substance. Mais étrangement, on en cite rarement les avantages. J’aimerais, dans cet article, montrer l’exact opposé : le bullshit, en réalité, a une vraie légitimité et utilité. Et vous feriez mieux d’apprendre à le parler vous aussi, le plus tôt possible.

Tout d’abord, l’étiquette volontairement péjorative et grossière de bullshit sous-entend que tous ces discours relèvent de la même matière immonde : peu importe ce dont ils parlent, « c’est du bullshit », c’est néant, c’est nul, c’est zéro. Mais ce n’est pas si simple.

Premièrement, il y a le bullshit au sens de jargon professionnel. Ce sont des tics de langages, des tournures de phrases, des expressions et un vocabulaire spécifique, propres à une branche professionnelle. On y retrouve des mots comme process, supply chain, top-down, N+1, customer commitment

Ce langage est construit pour se comprendre entre professionnels. Il n’est pas plus différent des jargons des médecins (« Donne-lui des glucocorticoïdes contre sa pachysalpinginte en attendant la rééducation tubulaire »), des mécaniciens (« Le lockheed a coulé sur les étriers, il va falloir refixer les courroies et changer le bocal »), des bouchers (« Dépêchez-vous de récupérer l’osseline avant l’équasillement ! »), des menuisiers (« Passe-moi le vilebrequin, que je cheville ces tasseaux. »)… Les managers ne sont pas les seuls à utiliser un langage qui leur est propre pour résoudre des situations particulières à l’aide de termes plus abstraits (« La data est claire : il faut incentiver les process de fond pour optimiser la supply chain en amont. »).

Ainsi, ce jargon, malgré son opacité, aide le manager et le professionnel à penser et à résoudre les vrais problèmes rencontrés dans son travail. Il ne devrait donc pas être condamné.

Deuxièmement, il y a le bullshit au sens de manière hyper simplificatrice de présenter les choses. Il s’agit de la présentation PowerPoint remplie de bulletpoints, de diagrammes, de triades, de synergies, de graphes, de courbes croissantes avec des paramètres non-mesurables en abscisse et ordonnée… Le problème de ces présentations est leur caractère superficiel et faussement explicatif. En cherchant à expliquer des notions compliquées, elles en viennent à utiliser des mots trop généraux, faire des distinctions là où il semble ne pas y en avoir besoin, surabuser d’ornements cosmétiques inutiles…

Remarquons bien que la critique, alors, ne va pas tant vers le message délivré par la présentation-bullshit que sa forme. Les personnes expertes d’un domaine reprochent souvent à ces présentations de ne pas être fidèles à la réalité et aux problématiques du terrain. Mais c’est un reproche mal à propos. Ces présentations sont volontairement jolies, faciles, simplificatrices, car conçues et imaginées pour être comprises par n’importe qui.

Leur but n’est pas de donner une représentation fidèle de la réalité, mais de véhiculer un message sous une forme qui soit comprise par une personne lambda, non qualifiée et non experte. Elles sont là pour captiver l’attention d’un public absolument désintéressé (en lui donnant le sentiment qu’il comprend tout) et s’assurer qu’il retienne au moins les points importants (en simplifiant le propos à l’extrême).

Par exemple, une présentation bullshit sur les énergies renouvelables ne satisfera pas un ingénieur en thermodynamique. Mais elle convaincra peut-être le patron de PME qui se demande s’il doit changer de fournisseur énergétique.

Ainsi, la manière « bullshit » de présenter les choses, hyper simplificatrice, est en réalité légitime quand elle s’adresse à un public de non-initiés, facilement distrait et difficilement intéressé, dont il convient de capter l’attention et de s’assurer la compréhension. [1]

Troisièmement, le bullshit désigne aussi la manière qu’ont les chargés de communication, les annonceurs et les publicitaires de parler de leur produit au grand public, avec des mots superlatifs, souvent très vagues ou détournés de leur sens, et une connotation très positive. Par exemple, voici le communiqué de l’entreprise d’assurance AXA concernant son plan stratégique « Ambition 2020 ».

Le succès d’Ambition AXA nous place dans une excellente position pour poursuivre notre transformation, nous adapter aux nouveaux besoins et attentes de nos clients et croître dans un environnement économique qui comporte de nombreux défis, déclare Thomas Buberl, Directeur Général d’AXA.

Le plan Ambition 2020 repose sur deux piliers : Focus & Transform.

Le premier pilier, Focus, consiste à prendre dès aujourd’hui les initiatives nécessaires pour offrir à nos parties prenantes les performances qu’ils attendent de notre part. […] En parallèle, le second pilier vise à transformer notre entreprise pour préparer la croissance de demain, explique Thomas Buberl.

Nous pourrions résumer « prendre dès aujourd’hui les initiatives nécessaires pour offrir à nos parties prenantes les performances qu’ils attendent de notre part » par « faire davantage ce qui rapporte de l’argent à nos actionnaires ». Mais le message ne sonnerait pas aussi positif ni rassurant.

Comparez avec comment est décrite cette extension pour LaTeX, PGFPlots, qui permet de faire des graphiques.

PGFPlots draws high-quality function plots in normal or logarithmic scaling with a user-friendly interface directly in TeX. The user supplies axis labels, legend entries and the plot coordinates for one or more plots and PGFPlots applies axis scaling, computes any logarithms and axis ticks and draws the plots. It supports line plots, scatter plots, piecewise constant plots, bar plots, area plots, mesh– and surface plots, patch plots, contour plots, quiver plots, histogram plots, polar axes, ternary diagrams, smith charts and some more.

Le style est descriptif, très technique, très précis, très jargonneux. Mais avez-vous pour autant le sentiment d’avoir tout compris ?

Si on demandait alors à une personne lambda « Dans lequel de ces projets vous investiriez ? », elle choisirait certainement AXA. Pourquoi ? Parce qu’elle aura un sentiment de confiance (grâce aux termes superlatifs), de compréhension (grâce aux termes génériques), et d’expertise d’AXA (grâce aux termes compliqués). C’est une réalité psychologique. [2] Et ici, le but pour AXA n’est pas réellement d’expliquer quelles sont ses ambitions pour 2020. Son but est de rassurer et d’attirer l’investisseur. Et pour ce faire, le langage bullshit est le plus efficace.

Le dernier texte, lui, ne vise absolument pas à rassurer ou convaincre un utilisateur potentiel. Il s’adresse à un expert : « vous voulez faire ça ? On le fait. En revanche, ça, on le fait pas. » Il parle à quelqu’un de déjà convaincu, qui ne cherche qu’à résoudre un problème en LaTeX. Il ne veut pas vous convaincre d’utiliser PGFPlots plutôt qu’une autre extension. Mais, si cette extension venait à être payante, jamais un non-initié serait convaincu d’y investir de l’argent.

C’est la psychologie humaine qui explique le recours au « bullshit » dans la communication et la publicité. Avec les humains, il convient de jouer sur les sentiments pour les convaincre de payer pour quelque chose. Le bullshit n’est donc pas légitime en soi, mais c’est le meilleur outil pour réaliser un certain objectif : vendre et susciter l’adhésion. S’il s’avère que ce langage est utilisé contre l’éthique, ce n’est pas dû au langage lui-même, mais plutôt aux intentions de ses utilisateurs… [3]

Quatrièmement, le bullshit est un type de masturbation intellectuelle. C’est-à-dire, de plaisir procuré à soi-même par la simple réflexion sur des questions superficielles. Ici, pensez à tous ces TEDx où des conférenciers « inspirants » jouent aux philosophes. Ou aux discours des politiciens qui répètent des vérités générales écrites par leur responsable de communication dans des endroits toujours plus insignifiants. Ou encore les ennuyeuses émissions culturelles où trois vieux messieurs (l’un chauve, l’un barbu, l’un à lunettes) et une vieille dame discutent du « pourpre chez Rembrandt », de « la peur selon Heidegger » quand ce n’est pas « quel est le sexe des anges ? » ou « où est nulle-part ? ».

Et vous voyez où je veux en venir : ce bullshit-là n’est pas l’apanage des entreprises ou du langage de commercial aux anglicismes fréquents. Il n’est pas une invention de la société capitaliste, d’internet, ou autre. Il est simplement l’expression de la passion et du plaisir que prennent certaines personnes à hyper-intellectualiser des choses (c’est un peu ce que je fais là dans cet article).

La masturbation intellectuelle, tant qu’elle reste restreinte au loisir personnel, ne devrait pas être plus critiquée qu’un autre hobby. Elle fait partie de ces miracles de l’esprit humain et son infinie créativité. Mais elle ne devrait pas cependant s’imposer aux autres.

Récapitulons. Qu’est-ce que le bullshit ? Au choix : un jargon professionnel, une manière de présenter les choses hyper-simplificatrices, le langage de la communication, ou de la masturbation intellectuelle. Il n’est pas bon ni mauvais en soi : c’est un outil de compréhension incroyablement puissant, hélas trop souvent utilisé à mauvais escient.

Maintenant, faut-il apprendre à parler bullshit ? Selon moi, oui. Sinon, il est impossible de travailler dans votre milieu professionnel. Ou bien vous êtes condamné à ne pas être compris. Ou bien vous ne vendrez rien. Ou bien vous vous astreignez à des plaisirs au plus matériels.

Rejeter des discours car « c’est du bullshit » revient à ignorer leur contenu, qui pourrait vous être extrêmement utile. Et un jour ou l’autre, dans notre carrière, vous et moi serons confrontés à quelqu’un qui manie le langage bullshit à la perfection et avec qui il faudra travailler. Et là, comment faire preuve de clarté dans nos décisions si on est incapable de comprendre son interlocuteur ? Au lieu d’exiger de la part du monde entier qu’il cesse d’utiliser un langage au prétexte que « c’est du bullshit », il est plus efficace de chercher à le comprendre et à le maîtriser soi-même. Cherchez, comprenez, apprenez. En domptant le langage bullshit plutôt qu’en le fuyant, vous serez infiniment plus puissant face à tous ceux qui le manient. Car ces derniers n’hésiteront pas à l’employer pour vous manipuler.

À l’inverse, le bullshit pourra aussi être le meilleur moyen de coopérer avec des techniciens dont vous ignorez le langage technique. Le langage bullshit est alors une sorte de terrain d’inter-compréhension pour les experts de domaines différents. Si on veut que les gens coopèrent et se fassent confiance, il faut qu’ils acceptent et assument de parler en bullshit ; non pas pour tromper l’autre, mais bien pour qu’ensemble ils construisent un monde meilleur pour tous.

Vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Illustration : A Poop Wars Story, Montage de Hugo Sallé pour KIP

Sources et renvois

[1] C’est pour la même raison que, dans les Églises, la Bible est racontée en images. Cf. Institut national de recherche pédagogique, VOIR/SAVOIR La pédagogie par l’image aux temps de l’imprimé (du XVIe au XXe siècle) Petit Journal de l’Exposition.
[2] La stérilité et la suffisance du discours scientifique peinent à convaincre le non-initié. Richard P Grant, « Why are scientists losing the fight to communicate science to the public », The Guardian, 2016.
[3] C’est pour ça que, malgré la liberté d’expression, l’intention reste condamnable. Liberté d’expression, Ooreka.

Nicolas Oulianov

Étudiant à HEC Paris, Promotion 2021. Contributeur occasionnel pour KIP.
Student at HEC Paris, Master in Management 2021. Writes occasionally for KIP.