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Cannabis everywhere
« Cannabis everywhere », Montage de Hugo Sallé pour KIP, à partir du tableau Le Désespéré (Gustave Courbet, 1843-45)

La légalisation du cannabis en France : extrémisme ou nécessité ?

Pour la légalisation du cannabis en France

Avec le Danemark, la France est de nos jours le plus gros consommateur de cannabis européen. Un véritable paradoxe puisque, législativement, notre pays est l’un des plus sévères en matière de répression des stupéfiants. Depuis 1970, la consommation de cannabis est un délit pénal passible d’un an de prison et de 3750 euros d’amende [1]. Malgré cet interdit, l’usage du cannabis s’est généralisé à partir des années 90. Les pouvoirs publics assistent, impuissants et défaillants, à une normalisation de ce que Baudelaire nommait « la gelée verte ». Le seul moyen de sortir de cette impasse ne serait-il pas de légaliser le cannabis ?

De l’interdiction à la popularisation

La consommation du cannabis comporte évidemment des risques, parmi lesquels des troubles de la concentration, des problèmes de mémoire, des difficultés relationnelles, et dans des cas plus rares, la révélation de maladies psychiatriques telles que la schizophrénie. Cependant, sa consommation n’est pas freinée par la multiplication des campagnes de prévention, bien au contraire. Il s’agit dorénavant d’un phénomène de masse : 154 tonnes de résine ont été vendues en France en 2016 [2].

En France, l’écart entre les comportements et le jugement porté sur les consommateurs de cannabis est frappant. D’une part, d’après l’observatoire français des drogues et de la toxicomanie (OFDT), le cannabis est de loin la première drogue consommée par les Français. En 2016, 23,9 % des jeunes fument leur premier joint avant la fin du collège, soit près d’un sur quatre. Ce taux monte chez les 18-64 ans dont 42 % déclarent avoir consommé du cannabis au moins une fois dans leur vie. Une augmentation significative depuis le début des années 2000 [2]. Pourquoi ne pas réguler un produit qui circule de plus en plus, plutôt que mettre en oeuvre une interdiction de principe ? La croissance de la consommation met de fait l’État dans une situation de tolérance contrainte à l’égard des consommateurs.

Toutefois, une large majorité de la population (78 %) continue d’être opposée à la vente libre de cannabis. Même si ce chiffre a diminué ces dernières années, un fossé se creuse entre les pratiques et l’évolution des mentalités. Pour quelle raison ? On peut notamment imaginer que l’augmentation de la consommation chez les jeunes est soutenue par le « plaisir de l’interdit ». Passés ces premiers frissons, plus d’un Français sur deux (54 %) considère que le cannabis est un produit nocif, dangereux, à bannir. La légalisation, ou du moins la dépénalisation, de la substance pourrait mettre un terme à cette culture de l’interdit recherchée par les jeunes consommateurs.

La guerre contre le cannabis a échoué

À ce jour, 90 % des interpellations liées aux stupéfiants concernent le cannabis. C’est une augmentation vertigineuse de 65 % depuis les années 2000 [2]. A l’heure actuelle, la répression n’arrive pas à endiguer cette tendance. En 2017, le nombre de saisies cumulées a même atteint une quantité record de vingt tonnes. En outre, ces interpellations représentent un budget astronomique d’environ 300 millions d’euros par un an. Un calvaire pour les forces de police. Outre-Manche, le chef de police de Durham, Mike Barton, a d’ailleurs publiquement annoncé qu’il cesserait de perquisitionner les domiciles d’individus faisant pousser un ou deux plants de cannabis, une nouvelle relayée par The Guardian.

En dépit de ces efforts, le cannabis est aujourd’hui devenu un véritable business qui pèse plus d’un milliard d’euros, soit la moitié des recettes totales de la vente de stupéfiants sur notre territoire. Le marché du cannabis s’envole, conjointement aux dépenses de l’État, sans résultats. Ainsi se profile la nécessité d’encadrer cette « économie parallèle ». L’importance du commerce de drogue a pris une telle ampleur que l’INSEE a même choisi d’insérer le trafic de stupéfiants dans le calcul du PIB pour un total de 2,7 milliards d’euros en 2017, soit 0,12 % de la richesse produite [3]. Ces données sont cependant difficiles à évaluer et comportent une certaine marge d’erreur. Ceci dit, sachant que le cannabis représente environ la moitié de ces activités, une taxation du produit aurait un impact certain sur l’économie française.

La quantité de cannabis en circulation augmente, donc, en même temps que son prix. Les consommateurs sont à la recherche de produits « de qualité » et sont prêts à payer plus pour en obtenir. Une illusion, tant qu’aucune régulation n’existera. La résine, en particulier, est très souvent coupée par des substances difficiles à identifier pour le consommateur. La régularisation permettrait de vérifier et contrôler les différents produits qui circulent, et surtout de démanteler les réseaux qui les commercialisent.

La position des pouvoirs publics français est d’autant plus insoutenable face à la pression des pays voisins. Les Pays-Bas ont initié la vague de dépénalisation en Europe, rejoints notamment par le Portugal et l’Espagne. Dans une économie mondialisée, surtout tant que l’espace Schengen subsiste, de telles amplitudes mènent la vie dure aux autorités. D’autant plus que les voix en faveur de l’usage médical du cannabis se font de plus en plus en entendre. Déjà autorisé par des pays frontaliers tels que l’Allemagne ou le Luxembourg, il permet de traiter avec succès certaines maladies telles que la sclérose en plaques. Katia Fessart, originaire de Marmande, fait partie de ces figures qui militent pour que son mari obtienne un traitement. Elle compare le statut de son époux à celui de « cobaye », obligé de multiplier les traitements expérimentaux et inefficaces en raison de la législation [4].

Le statu quo actuel n’est aujourd’hui plus une option. Pour éviter que la situation ne se dégrade davantage, l’encadrement du cannabis semble plus que jamais une nécessité. Cette nécessité a d’ailleurs été comprise, ou du moins entendue par le Président, qui a annoncé un passage à la contraventionnalisation du cannabis, un premier pas vers la dépénalisation. Bien qu’aucune annonce du gouvernement n’ait été faite récemment, cette évolution paraît aussi logique qu’essentielle.

Illustration : Montage de Hugo Sallé pour KIP à partir de l’œuvre de Gustave Courbet, Le Désespéré (1843-45).

Sources et renvois

Pandore

Pandore

Étudiante française en MSc Media Art and Creation à HEC Paris (Promotion 2019).
Membre de KIP et contributrice régulière.

French student in MSc Media Art and Creation at HEC Paris (Class of 2019).
Member of KIP and regular contributor.

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