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Illustration pour KIP de Martin Terrien.

Mythes et défis du Costa Rica (2/2)

Le Costa Rica est à la mode. Que ce soit pour son tourisme vert, sa biodiversité abondante ou sa politique environnementale, elle est souvent citée en exemple dans la lutte contre le changement climatique. En Amérique latine, le Costa Rica est depuis plus longtemps encore considéré comme un modèle, tant il a réussi au XXe siècle à s’imposer comme un havre de stabilité et de démocratie dans une région frappée par les convulsions politiques et économiques.

Mais cette image du « pays le plus heureux du monde » cache des réalités moins paradisiaques. Résurgence de la violence, difficultés financières, narcotrafic, montée des extrémismes… le Costa Rica n’échappe pas à la tempête que traverse le monde dans les années 2010, et nombreux sont les défis que le Costa Rica devra relever pour maintenir son statut de petit paradis.

La France de l’Amérique centrale ?

Commençons par le plus explosif. Depuis 1948 les Costariciens jouissent d’un État-providence généreux. L’École est gratuite et obligatoire, et les services sanitaires et sociaux font l’envie de toute l’Amérique centrale – le Costa Rica est même connu des États-Unis pour le tourisme médical[1]. Mais ce bien-être chéri par les Ticos a un prix : une dette publique excessive, que le gouvernement n’a jamais cherché à réduire[2], et qu’il a essentiellement financée par des hausses d’impôts toujours insuffisantes. Le Costa Rica est le septième État le plus endetté d’Amérique latine (en haut de la liste on retrouve le Venezuela et l’Argentine). Sa dette souveraine approche les 53 % de son PIB. En 2019, le déficit public atteint même 7,3 % du PIB, et la crédibilité de la solvabilité est alors jugée médiocre par l’agence de notation Moody’s[3]. La dette est même considérée comme le principal danger pour le Costa Rica à l’aube de la décennie 2020, au point d’empoisonner depuis deux ans le débat politique. Et si la « Suisse de l’Amérique centrale » cachait donc des tendances plus… françaises ?

Aujourd’hui, le destin du Costa Rica ressemble fort à celui de la France : un chômage très élevé, surtout pour les jeunes, des inégalités galopantes et un manque cruel d’investissement public… Les difficultés fiscales et budgétaires cachent donc en réalité l’essoufflement de l’économie costaricienne. La productivité du travail y baisse depuis le début des années 2000 – ce qui est assez rare pour un pays en voie de développement.

Pis, le niveau de vie des Costariciens commence à se dégrader par rapport à celui de ses voisins panaméens et dominicains, dont la stratégie de développement est radicalement différente. Cet essoufflement a même rendu caduc l’objectif du gouvernement de passer sous le seuil de pauvreté de 20%…

Source : CEPAL (Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes), troisième trimestre de 2018.

Les gouvernements de Luis Guillermo Solis (2014-2018) et de Carlos Alvarado (2018-2022) ont décidé de réagir en s’attaquant au problème de la dette : d’abord par une réforme des retraites, puis par une réforme fiscale. La réforme des retraites consistait à augmenter le niveau de la « CSG costaricienne » (contribution aidant à financer la Sécurité sociale) et surtout à supprimer ce qu’au Costa Rica on surnomme « les retraites de luxe »[4]. Malgré les manifestations monstres que cette réforme provoqua, le projet fut voté à l’unanimité par l’Assemblée Législative.

Le gouvernement costaricien est allé plus loin en travaillant sur une refonte du système fiscal. Sans cette réforme, la dette publique atteindrait les 60 % du PIB d’ici 2022, un niveau colossal relativement à l’Amérique latine. L’idée de cette réforme est d’augmenter l’assiette fiscale, ce qui rapporterait 660 millions de dollars, soit 1,5 % du PIB. Par ailleurs, le projet prévoit de fixer la dépense publique à la croissance économique[5] ; d’augmenter l’impôt sur les sociétés des entreprises les plus rentables du pays et d’augmenter l’impôt sur le revenu[6]. Bref, le Costa Rica, pourtant de tradition chrétienne-démocrate, cherche à se rapprocher du modèle scandinave, et à rendre ainsi viable son modèle social. Ce n’est pas un hasard si le président Carlos Alvarado se compare souvent à Emmanuel Macron : comme lui, il est jeune, cherche à construire un nouveau modèle pour son pays… et fait l’objet d’une très grande impopularité dans le pays.

Narcos, le retour ?

Les difficultés économiques ne sont pas les seules à assombrir l’horizon du Pura Vida. Le Costa Rica subit depuis 2013 une flambée de la criminalité liée au grand banditisme. Homicides, règlements de comptes, vols à main armée, enlèvements, tout y passe… Selon les chiffres de la Police Judiciaire (dite OIJ, pour Organismo de Investigación Judicial), le Costa Rica comptait en 2017 douze morts violentes pour cent milles habitants. On est loin de l’Argentine ou de l’Uruguay, avec lesquels le Costa Rica entendait rivaliser dans les années 1990[7].

Taux d’homicide dans le continent américain. Homicides pour 100 000 habitants en 2017. Chiffres fournis par El Orden Mundial.

Comment expliquer cette explosion de la violence dans cet havre de paix ? Tout pointe vers le narcotrafic. Dans les années 1990, la drogue originaire de Colombie passait par les Caraïbes ou le Mexique pour approvisionner le marché américain. Mais en 2006 le président mexicain Felipe Calderón lance « la guerre de la drogue » afin de faire cesser l’impunité dont jouissaient les cartels. Si cette guerre a coûté la vie à quatre-vingt mille mexicains, la plupart des civils[8], elle a eu une conséquence désastreuse pour le Costa Rica : désireux de trouver un point de transit plus tranquille loin des convulsions mexicaines, le trafic de drogue s’est peu à peu porté sur l’Amérique centrale[9]. Or, le Costa Rica des années 2000 n’est pas prêt pour affronter un tel choc. Le pays n’a pas d’armée, et c’est donc la Police nationale qui est chargée de la lutte contre la drogue. Aujourd’hui encore, elle ne compte que quatorze mille policiers, face à des trafiquants lourdement armés et surentraînés. Résultat, le pays s’enflamme. Rien qu’en 2018, on compte 582 morts liés au trafic de drogue dans le pays. On est loin du cas mexicain, mais pour un Costa Rica peu habitué à ce genre de violences, il s’agit bel et bien d’un cauchemar qui se profile. 

Les homicides de ces dernières années s’expliquent essentiellement par la lutte acharnée que se livrent les narcos pour contrôler ce point de passage stratégique, mais aussi pour gagner le marché costaricien, de plus en plus lucratif… Ce phénomène est surtout visible dans les banlieues de la capitale San José. Le gouvernement a réagi en s’attaquant aux chefs locaux et en militarisant à excès la Police nationale, à tel point que certains s’inquiètent de plus en plus du retour d’une armée régulière. Cependant, cette stratégie est aujourd’hui mise en échec par le maintien d’un haut niveau de violence dans le pays. À  l’image du gouvernement, la classe politique est hésitante : faut-il aller plus loin dans la militarisation du pays, plus loin dans la politique répressive et judiciaire, plus loin dans la main de fer ? Ou s’attaquer au fléau en le considérant comme un problème essentiellement social, conséquence des tensions sociales et des injustices croissantes dans le pays ? Le débat reste entier, et les solutions proposées insuffisantes…

Et de trois…

L’élection présidentielle de 2018 a dévoilé un dernier défi, qui interroge sur le futur du modèle costaricien. Traditionnellement chrétien-démocrate[10], le Costa Rica reste un pays plutôt conservateur sur les moeurs, à rebours du pays ouvert et progressiste dépeint dans l’imaginaire latino-américain. Par exemple, le pays n’avait pas encore légalisé le mariage homosexuel en 2017[11]. Fin 2017, la Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme[12] a émis un avis sollicitant la légalisation du mariage entre personnes de même sexe, et ce en pleine en campagne présidentielle. Ce simple avis a soulevé une tempête de protestations dans le pays, soucieux de son indépendance et de son conservatisme. Il a propulsé un candidat évangélique extrémiste, Fabricio Alvarado (aucun lien de parenté avec Carlos Alvarado) à la tête des sondages. Le duel Carlos vs. Fabricio de 2018 ressemble fortement au Macron / Le Pen de 2017. D’un côté, un candidat jeune, issu de l’establishment, souhaitant entreprendre des réformes sensibles ; de l’autre côté, un candidat qui se réclame du peuple, qui cherche à mener une révolution conservatrice et qui surfe sur le mécontentement du pays.

Fabricio a finalement perdu son duel, comme Le Pen. Mais il a étonné les observateurs. Car si le phénomène Le Pen est bien connu depuis quelques années, on croyait que le Costa Rica du Pura Vida serait épargné par la vague évangéliste qui secoue l’Amérique latine depuis 2015. Branche très réactionnaire et radicale du protestantisme, les Églises évangéliques sont opposées au mariage homosexuel, à l’avortement, à la théorie du genre ; très présentes en Amérique latine, elles se sont nourries au fil des décennies de l’exclusion sociale et de la violence de certains territoires. 

Ces Églises sont apparues comme l’unique institution dans des quartiers abandonnés par les pouvoirs publics. La victoire de Jair Bolsonaro au Brésil, mais aussi les élections au Guatemala ou au Mexique, ont donc révélé un phénomène encore plus profond et inquiétant : les Évangélistes commencent à s’organiser en groupes politiques pour peser dans le débat public et faire avancer leurs idées réactionnaires. Les pasteurs n’hésitent pas à s’immiscer dans le débat politique, à soutenir tel ou tel candidat… L’influence que ces mouvements extrémistes exercent au Costa Rica sont en train de casser son image d’un pays ouvert et modéré, et plus encore d’aggraver le sentiment d’injustice que beaucoup de Costariciens ressentent. 

Pays au destin particulier, le Costa Rica ne cesse d’étonner

S’il a réussi à construire un modèle atypique, offrant un exemple pour le reste d’une région instable et injuste, ce pays navigue plus difficilement sur les eaux du XXIe siècle. Les défis auxquels le Costa Rica est confronté ont des ramifications clairement régionales : on peut être rassuré, le Costa Rica n’est pas le paradis. Mais quid alors de la pérennité de son modèle qui s’est voulu « hors-du-temps », à l’heure où beaucoup s’interrogent sur un éventuel « mythe costaricien » ? Injustice, drogue, dette… et si le le Pura Vida n’était finalement qu’une expression vide, utilisée à coup de marketing pour l’écotourisme ? C’est la décennie qui s’ouvre qui nous donnera toutes ces réponses. Mais soyons optimistes et espérons que les Costariciens sauront mobiliser leurs forces et leur imagination pour affiner leur modèle, comme l’explorateur trouve le courant qui le mène hors de l’orage…  

¡ Tenga paz y pura vida ![13]

Pour aller plus loin : 

  1. https://www.presidencia.go.cr/comunicados/2019/12/presidente-alvarado-firma-ley-que-recorta-pensiones-de-lujo/.
  2. https://www.elfinancierocr.com/finanzas/el-mayor-riesgo-para-costa-rica-es-la-deuda/7ZCUMVSMYNFMLL5CWTOSDWCZ2E/story/.
  3. https://es.insightcrime.org/noticias/analisis/causa-creciente-violencia-costa-rica/.
  4. https://www.la-croix.com/Monde/Amerique-latine-trois-choses-savoir-influence-evangeliques-politique-2018-10-06-1300974135/.

Sources et renvois

[1] Les étrangers venant se faire soigner au Costa Rica cherchent principalement des dentistes (42 %) et des gynécologues (22 %) du fait de la qualité des médecins costariciens et de leur faible coût :

https://www.anywhere.com/costa-rica/travel-guide/medical-tourism.

[2] Dire ceci est injuste : en 2006 puis en 2012, le gouvernement a cherché à légiférer sur l’assiette fiscale, jugée en partie responsable des difficultés budgétaires du pays. Mais le Conseil Constitutionnel, très conservateur, s’y opposa les deux fois.

[3] La notation de la dette est l’appréciation par une agence de notation financière (Moody’s, Standard & Poor’s et Fitch principalement) du risque de solvabilité financière d’un État et l’attribution d’une note correspondant aux perspectives de remboursement de ses engagements envers ses créanciers.

[4] D’une part, les retraites de certains hauts fonctionnaires qui pouvaient recevoir 4 000 euros par mois ; d’autre part, les retraites d’une poignée de familles aisées qui étaient exemptées de certains impôts.

[5] Une idée originelle de la Suède dans les années 1990 qui lui permis de renforcer la crédibilité de sa gestion budgétaire sans pour autant réduire ses marges de manœuvres en cas de crise économique.

[6] Si l’Assemblée Législative a de nouveau voté à l’unanimité ce projet de loi en début d’année, il faut encore attendre l’aval du Conseil Constitutionnel pour voir cette loi promulguée.

[7] Pour retrouver les chiffres actualisés des homicides volontaires dans le monde :

https://homicide.igarape.org.br/.

[8] La guerre de la drogue au Mexique a fait exploser les homicides : ils dépassent les trente milles tués par an en 2019.

[9] Ce qui ne veut pas dire que la violence s’est réduite au Mexique : s’il a cessé d’être le principal point de transit, le Mexique continue d’attirer les trafiquants de drogue pour son marché et son écosystème de la drogue très bien implanté (corruption des autorités locales, connaissance du terrain, contrôle de certaines villes…).

[10] La démocratie chrétienne est un courant très présent en Europe, en particulier en Allemagne et il conjugue certaines politiques sociales à un conservatisme dans les mœurs.

[11] Le mariage homosexuel sera légal à partir du 26 mai 2020, après une loi du gouvernement de Carlos Alvarado en 2018 et le feu vert du Conseil Constitutionnel fin 2019.

[12] Un peu l’équivalent du Conseil de L’Europe pour les Amériques, elle dépend de l’Organisation des États Américains (OEA) et est ironiquement basée à San José, Costa Rica.

[13] Soyez tranquilles, la vie est belle !

Diego Davo

Diego Davo

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2023).
Membre de KIP et contributeur régulier.

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2023).
Member of KIP and regular contributor.