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YouTube et la télévision : les deux survivront-ils ?

La télé est un « vieux média », « il n’y a plus que des vieux qui regardent la télé ». Pour Thierry Ardisson : « on est morts » [1]. C’est en tout cas ainsi qu’il présente le milieu de la télévision à son invité de Salut les terriens !, le youtubeur Squeezie, le 11 novembre 2017. On ne sait pas trop si son attitude dans l’interview visait à simplement provoquer pour faire réagir les spectateurs, ou s’il espérait inspirer de la compassion en rappelant à tous qu’avant YouTube, il y avait quand même la télé.

De tous les commentaires émis sur ce passage de l’émission (Squeezie est défendu par sa communauté de 9,2 millions d’abonnés), on retiendra globalement qu’un fossé s’est créé entre les deux mondes. Ou plus exactement une fracture, dont on ne sait d’ailleurs pas trop si elle est plutôt générationnelle, technologique, ou sociale… Ou les trois. Ou liée à encore d’autres facteurs.

Quand la télévision parle de YouTube

Est-ce un « vrai » métier d’être youtubeur ? C’est un débat latent qui commence à irriter – comme le montrent les abondantes réactions à vif concernant l’échange entre Ardisson et Squeezie. Alors que du côté des youtubeurs et pro-youtubeurs on s’attend de plus en plus à de la reconnaissance, leurs détracteurs restent sur leurs positions, se sentant peut-être menacés par la dimension qu’est en train de prendre YouTube.

La télévision a clairement choisi son camp : ne pouvant occulter l’ampleur du phénomène YouTube, elle y a plutôt vu un contenu à exploiter. À travers des reportages ou interviews, elle se montre souvent intransigeante envers la plateforme, particulièrement envers les youtubeurs… Dans un reportage 66 Minutes, M6 se rend à la Get Beauty (un salon des youtubeurs). Y sont présentées les personnalités les plus populaires sur YouTube, de façon assez élémentaire. C’est à dire, en exagérant à peine : Enjoy Phoenix, 22 ans, passe ses journées à se maquiller devant sa caméra et est devenue l’idole de collégiennes. La foule venue voir ces youtubeurs serait même composée « de gentils fanatiques ». La popularité sur YouTube est clairement associée à un phénomène de mode passager, ce qu’elle est peut-être en partie mais elle dépend surtout de toute une mécanique économique qui est rarement explicitée par les médias télévisés. Peut-être ces derniers voient-ils YouTube comme un concurrent et cherchent à le décrédibiliser. Ou alors ce journalisme sommaire n’est que la marque de fabrique du journalisme contemporain – qui s’étonne lorsque le public se tourne vers autre chose.

À la télévision en effet il est rarement précisé, entre autres, que le public touché par YouTube est bien plus large que la cour du collège. Il mélange les genres et les âges. La variété des contenus sur YouTube est comparable, pour ne pas dire supérieure, à celle des programmes télévisés. Par dessus tout, c’est le mécanisme YouTube qui n’est pas exploré. Derrière une mode qui ne saurait être qu’éphémère, les marques y ont vu une vraie opportunité, un nouveau moyen de publicité, très rentable. Le milieu de YouTube engendre beaucoup d’argent, ce qui sert d’ailleurs d’argument à ses détracteurs : c’est de l’argent facile, c’est révoltant, gagner tant en faisant si peu… La répartition et les sommes précises de ces gains sont pourtant toujours inconnues. Concernant Squeezie, le journal Les Échos estime qu’il toucherait 480 000 euros par an [2].

Il est d’ailleurs intéressant de voir que les critiques de ce milieu se tournent vers le youtubeur, mais rarement vers les marques et les mécanismes qui permettent d’engendrer de telles sommes. Les grands groupes, qui profitent de l’audimat du youtubeur, proposent à ce dernier de nombreux avantages en échange d’une certaine visibilité. Finalement les youtubeurs, comme la génération qui les précède, sont pour partie au service de grandes entreprises. Ils gardent évidemment la liberté de refuser de tels contrats, communément appelés « placements de produits » par la communauté YouTube. Mais il s’agit là d’une part importante de leurs revenus, et on ne peut leur reprocher de saisir cette opportunité. D’abord, beaucoup le feraient dans leur situation, et de toute façon, tout travail mérite salaire. Et rassurez vous, le youtubeur qui touche un salaire, comme tout salarié, est prié de payer des impôts.

Finalement, l’attitude d’Ardisson envers Squeezie révèle une méconnaissance presque assumée du milieu de YouTube. Alors que son activité se développe depuis plusieurs années, que les youtubeurs les plus populaires ont eu le temps de faire leurs preuves, la plateforme en ligne est toujours considérée comme un sous-métier. La culture YouTube reste aux yeux de beaucoup une sous-culture. Tout cela ne peut être mis au niveau du sérieux du journalisme.
‘Youtubeur’, quand il est prononcé par un journaliste, fait rarement référence à une activité sensée – auquel cas il est accompagné d’un rictus ironique. Pourtant la question de la légitimité de ce métier mérite d’être posée. Elle l’est d’ailleurs de plus en plus sérieusement, et demande une réflexion sincère. En campant sur de telles positions, la télé ne fait preuve que de fermeture d’esprit.

Cette attitude n’est pas étonnante au vu du contexte dans lequel elle s’inscrit

Pour Jeremy Rifkin il pourrait y avoir une troisième « révolution industrielle [3] » En son cœur, un réseau : pas le chemin de fer de la fin du 18ème ou l’électricité du 19ème, mais internet. Si on parle de révolution, ce n’est pas parce que le changement est brutal (la diffusion est chaque fois lente et progressive), mais parce qu’il est de grande ampleur. Des transformations s’opèrent dans tous les secteurs. Comme ça a été le cas pour la machine à vapeur puis l’électricité, il est impensable aujourd’hui de ne pas utiliser internet et les plateformes comme YouTube comme moyen de production, de vente, et surtout de communication.

Ces nouveaux réseaux ne sont pas purement issus de l’imagination d’inventeurs : l’offre répond à la demande. Il y a bien une attente de la société, même si elle n’est pas évidente pour tous. D’un coup, internet paraît omniprésent sans qu’on ait aperçu sa montée, ou ressenti sa nécessité. Quelle est la demande à laquelle la révolution technologique répond ? Peut-être un désir de rompre le schéma hiérarchique classique : le youtubeur se veut l’égal de son spectateur, YouTube fait disparaître des barrières dans la communication. De nouveaux liens sociaux se créent, dans lesquels même les plus isolés peuvent être inclus.

Les générations précédentes aussi ont vécu des bouleversements économiques, et ont fini par y trouver leur place. Mais n’étant plus au cœur des nouveaux liens sociaux, elles ont peut-être peur d’être les prochaines laissées pour compte.

Comme pour chaque nouvelle invention, l’innovateur a au début un monopole et réalise des gains considérables. Les youtubeurs qui gagnent vraiment bien leur vie ont été les pionniers de leur domaine, et restent peu nombreux (on a surtout en tête Cyprien, Squeezie, Norman et Natoo pour les Français). Leur popularité et la médiatisation sont certes récentes, mais ils ont commencé leur vidéos il y a presque une dizaine d’années. Entre temps, ils ont d’ailleurs adapté leur contenu pour conserver et agrandir leur public. Leur gain actuel arrive comme récompense au risque qu’ils ont pris en se lançant dans cette activité alors inconnue, au retour incertain. C’est effectivement une aventure risquée, et on ne peut pas affirmer que c’est une solution facile. Cyprien affirmait fin 2014 : « Ce boulot rapporte assez pour vivre correctement. Mais mon moteur reste la passion de la création, et non l’argent. Être youtubeur, ce n’est pas ce qui rapporte le plus. Faire des vidéos pour devenir riche, ce n’est pas le bon plan ».

Le propre de l’activité humaine est d’être en constante évolution ; il est évident qu’on ne peut rester indéfiniment dans le même schéma. Chaque révolution s’épuise, pour laisser place à des transformations inédites. Alors, la nouveauté se heurte aux réfractaires vis-à-vis changement. Le youtubeur n’a pas suivi le schéma classique des études scolaires puis de la formation pour travailler dans le domaine audiovisuel. Et pourtant, on demande à ce que son activité soit bien reconnue comme un travail… Après tout, même si elle est différente, il s’agit bien d’une activité qui produit quelque chose et qui apporte une rémunération. Et sa différence ne doit pas la rendre automatiquement moins méritoire.

Pourtant YouTube ne cherche pas à évincer la télé

Mais la génération télé n’a pas de souci à se faire ; il ne s’agit pas de substituer cette nouvelle forme de travail à l’ancienne. Les révolutions qui s’opèrent dans notre modèle économique ne consistent pas à faire table rase de tout ce qu’on a acquis, mais à apporter des éléments, qui avec le recul nous paraissent primordiaux. Si les anciennes formes disparaissent, c’est parce qu’elles n’étaient plus viables. Certes, la télévision ne va pas perdurer ainsi et connaîtra peut-être une crise semblable à celle de la presse papier, par exemple. Mais YouTube n’a pas pour volonté d’exclure la télé.

On a pourtant le sentiment que la télévision est sur la défensive. Sa condescendance envers les youtubeurs vise probablement à leur rappeler qu’ils sont loin d’être considérés comme journalistes. Mais devinez quoi ? Ce n’est pas du tout ce que les youtubeurs revendiquent. S’ils se sont lancés sur internet plutôt que dans l’univers télévisuel, c’est bien parce qu’ils voulaient travailler sur internet, et non à la télé. La télévision ne doit pas se sentir menacée par des youtubeurs qui voudraient prendre leur place, mais par le mouvement irrépressible qui, en plaçant la technologie au cœur de nos vies, met YouTube plus en avant que le petit écran.

Cela dit, la révolution qui s’opère avec YouTube n’annonce pas une économie complètement nouvelle. Les fondements n’ont pas changé : même dans l’industrie YouTube, les grands groupes exercent un (très) fort contrôle. L’activité de youtubeur ne s’est pas démocratisée – c’est un domaine risqué et ce n’est pas sûr qu’elle le soit un jour. Son émergence n’est qu’une partie d’un mouvement plus large, qui apporte bien des éléments dont nous manquons actuellement et qu’il faut savoir apprécier à leur juste valeur. On comprend que ces changements fassent polémique et qu’ils ne soient pas tous acceptés. Mais un vrai débat doit avoir lieu au préalable, affranchi de tous les préjugés que la génération YouTube et télévision ont l’une vis à vis de l’autre.

Illustration : Montage de Hugo Sallé pour KIP

Sources et renvois

[1] T’es qui toi ? Squeezie, le youtubeur aux 4 milliards de vues sur YouTube
[2] BFM Business, « YouTube : l’incroyable jackpot de Cyprien, Squeezie et Norman », 13/04/2016
[3] Jeremy Rifkin, La Troisième Révolution industrielle : Comment le pouvoir latéral va transformer l’énergie, l’économie et le monde, 2012.
Chloé Bertrand

Chloé Bertrand

Étudiante française en L3 à HEC Paris et contributrice régulière pour KIP.
French student in L3 at HEC Paris. Writes regularly for KIP.

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Cet article a été écrit à

Jouy-en-Josas, France

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