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Vous reprendrez bien un verre de rosé ?

En cette période de fêtes de fin d’année, nul doute que le vin sera au cœur de vos repas. Vous prendrez un peu de rouge pour accompagner le bon fromage ramené par votre tante, juste après avoir dégusté un blanc de Loire autour d’un bon poisson ou d’huîtres fines de claire. Vous terminerez ensuite sûrement par un champagne d’exception pour clôturer en beauté l’année. Toutefois, vous passerez probablement à côté d’un autre vin d’exception, qui se boit pourtant toute l’année, avec tous les plats, indémodable, en pleine expansion mais tout bonnement sous-coté par la moitié Nord du pays : le rosé. Oui, vous avez bien entendu, il est des régions en France, dont la belle Provence, où le rosé est roi. Sont-ils fous ces Provençaux ? Et bien non, parce que contrairement à ce que l’on peut trouver dans les Monoprix parisiens, le rosé ce n’est pas que de la piquette. C’est un vin à part entière dont l’évolution fait pâlir le blanc, et rougir le rouge.

Non, le rosé n’est pas un « sous-vin »

Non, contrairement à ce que certains croient encore, le rosé n’est pas le fruit d’un mélange abject entre du rouge et du blanc (au passage, un mélange interdit par la loi, que l’on appelle le coupage, sauf en Champagne). Rosé et rouge se font avec le même type de raisin. La seule différence tient au temps de contact entre la pellicule (le contour du grain) et l’intérieur de celui-ci. Pour faire du rouge, le raisin est pressé et laissé en contact avec le jus pour une durée d’au moins une semaine, lorsque le rosé est réalisé à partir de grains pressés dont le nectar est récupéré directement après, soit 2 à 3 heures après le début de l’opération. La pellicule étant moins longtemps en contact avec le contenant du grain, le vin rosé a une couleur plus claire que le rouge. Le rosé n’est donc pas un sous-vin, il nécessite simplement une technique différente et particulière.

En plus de la particularité de son mode de production, le rosé se caractérise par la facilité avec laquelle on peut l’agencer avec les plats. Avec du poisson, de la viande, à l’apéritif ou pendant le plat principal, le rosé sait se marier avec tout. En outre, il faut principalement le boire frais. Attention, le boire frais ne veut pas dire qu’on doit le boire uniquement en été et avec des glaçons, au bord de la piscine conformément à la fameuse formule « rosé piscine ». S’il est une boisson de choix lorsque « ça tape » dans le Sud, le rosé peut être bu sous toutes ses formes et dans toutes les circonstances. C’est pourquoi il est constamment consommé en Provence, et ce toute l’année, y compris pendant les fêtes de Noël. Petite note à l’attention des non-initiés : on dit souvent que le vin se bonifie avec le temps. Cela est complètement faux pour le rosé. Il faut boire le rosé de l’année précédente, lorsqu’en 2017 vous achetez du 2015 en pensant qu’il sera meilleur que du 2016, vous n’achetez que du moins bon vin.

Enfin, ne parlez surtout pas de cet ersatz commercial destiné aux jeunes et aux femmes, le « rosé pamplemousse », simple outil marketing dont l’utilité première est de détartrer vos toilettes et liquéfier vos œsophages plutôt que d’être savouré pleinement. Le rosé ne se résume pas aux bouteilles à 4€ que vous trouvez en bas des étagères dans votre supermarché du coin, mais il existe des noms tels que Château Minuty, Whispering Angel ou encore Domaine du Grand Saint-Paul qui rappellent à la fois la clarté du nectar et la saveur fruitée du divin liquide ; rien à voir avec la bouteille rose foncé que vous ramenez à une soirée chez des amis pour ne pas arriver les mains vides, et qui vous lacère le palais en plus de vous donner des maux d’estomac le lendemain matin. Le rosé est un vin de travail, un vin de qualité, qui, même s’il est souvent déconsidéré, est en pleine expansion.

Un marché en pleine expansion

Le rosé est en effet un vin à la mode, un vin des plus « sexy ». En quantités, le rosé est le deuxième vin le plus vendu en France, dépassant allègrement le blanc, dont les ventes entre 2016 et 2017 ont diminué de 0,4 %, lorsque le rouge a diminué de 4,3 % et que les ventes de rosé, en dignes fers de lance, ont augmenté de 4,5 % sur la même période. Le rosé représente aujourd’hui 32 % des ventes annuelles en France sur 946 millions de litres écoulés contre 18 % pour le blanc, lorsque le rapport était inversé il y a 20 ans [1]. Depuis les années 1990, la part du rosé dans les ventes de vin en France n’a eu de cesse d’augmenter (presque x 3, lorsque la part du rouge a chuté de 30 %) [2].

Proportion des couleurs de vin vendus en grandes et moyennes surfaces en France [3]

Part des vins dans les ventes totales en France en 2017

En tête de gondole on retrouve le rosé de Provence, puisque 3 appellations de la région sont présentes dans le top 5 des best-sellers de vin rosé en France, (Côtes de Provence n°1, Côteaux d’Aix en n°4 et Côteaux Varois en Provence en n°5) [4]. Dans le pays de la baguette, il subit la plus forte hausse des ventes parmi les autres types de vins depuis 2002, notamment auprès de niches comme les jeunes (un goût moins exigeant que les rouges, plus fruité, mais aussi et surtout des prix plus attractifs).

Mais l’expansion fantastique du rosé n’est pas seulement le fait de la France, premier consommateur de ce vin avec 37 % de la consommation mondiale [4], car le monde entier se l’arrache. En outre, le rosé est le type de vin dont les exportations ont le plus augmenté ces dix dernières années, en particulier vers les États-Unis, qui captent 36,5 % des exportations de rosé de Provence (leader national). La consommation mondiale de rosé a augmenté de 20 % entre 2002 et 2015 et représente aujourd’hui 10 % de la consommation mondiale de « vins tranquilles », inimaginable il y a trente ans. En vingt ans, les techniques de vinification ont évolué, permettant aujourd’hui de produire des rosés de meilleure qualité, s’oxydant moins vite et résistant mieux aux variations de températures en plus d’être plus fruités.

Le rosé n’est pas un vin que l’on boit autour de la piscine, c’est un marché en pleine expansion, c’est un produit qui tire vers le haut tout le secteur français de la viticulture.

Un marché toutefois en question avec les mauvaises récoltes

Rien ne semblait pouvoir entraver la croissance fulgurante de ce secteur. Or, comme toute activité agricole, le secteur de la viticulture dépend entièrement des aléas climatiques et l’année 2017 était là pour le rappeler. L’Europe a été touchée par des vagues de chaleur extrêmes, jusqu’à 40 degrés dans certains coins de la région PACA au mois de juillet par exemple. L’absence de pluies suffisamment abondantes, combinée en début d’année au gel et à la grêle, a lourdement impacté la production de rosé, réduite de 30% en volume par rapport à l’année précédente en Provence. Si la qualité du rosé n’est pas affectée, les producteurs et les négociants le sont quant à eux, car ils devront vendre des quantités réduites, synonymes pour les consommateurs de prix à la hausse. Aujourd’hui, le secteur du rosé, massivement produit en Provence et dans le Languedoc-Roussillon, n’a pour ennemi principal que la sécheresse qui s’installe de façon de plus en plus durable chaque été. Le réchauffement climatique se fait ressentir jusque chez Bacchus, et la perspective d’un climat espagnol dans le Sud de la France d’ici à 30 ans n’est pas là pour arranger les choses. Même si en termes de qualité et de notoriété le rosé français est imbattable, la production étrangère (comme au Chili ou aux États-Unis) pourrait venir concurrencer par les quantités et les prix les producteurs français. Toutefois, l’ennemi numéro un du rosé n’est ni la concurrence internationale ni les consommateurs parisiens en manque de connaissances, mais bien le réchauffement climatique, qui n’est vraiment pas un mythe inventé par les Chinois…

Le rosé ne doit pas être un OVNI posé sur la table de votre repas de Noël pour être gentiment stocké en vue d’être servi avec des glaçons l’été prochain au bord de la piscine. Il faut savoir apprécier ce nectar comme il le mérite. Car dédaigner ce vin, le placer au rang de « sous-vin », c’est d’abord faire fausse route sur la qualité gustative de ce liquide, mais aussi se montrer irrespectueux face au travail de milliers de vignerons et de négociants qui s’efforcent de se développer en France comme à l’étranger. Même en fin d’année, admirer sa couleur et savourer son fruit ne pourra vous apporter que du plaisir. Alors, vous reprendrez bien un verre de rosé ?

Illustration : Montage de Hugo Sallé pour KIP

Sources et renvois
[1] Rayon Boissons, « Cave à vins : marchés », p.92, édition de novembre 2017.
[2] La Feuille de Vigne, « 11 choses sur le rosé que tout amateur de vin doit savoir », 26/05/2015.
[3] En volume, CIVP d’après IRI Symphony, total 2013.
[4] Rapport France AgriMer d’après des données CIVP de novembre 2016.

Diogène

Étudiant français en L3 à HEC Paris et contributeur régulier pour KIP.
French student in L3 at HEC Paris. Writes regularly for KIP.

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Cet article a été écrit à

Jouy-en-Josas, France

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