KIP
L'Homme féministe
Montage de Clara Descos pour KIP

Un homme peut-il être féministe ?

Le saviez-vous, ardents pourfendeurs du sexisme (#QPV10) ? Il existe une théorie selon laquelle seules les femmes peuvent se dire féministes. Puisque ce sont elles qui sont victimes de l’oppression, personne d’autre – c’est-à-dire aucun homme – ne serait à même de concevoir véritablement les enjeux de leur lutte. J’imagine votre déception, et je la partage.

J’ai découvert cette idée, avec beaucoup de surprise et un soupçon d’indignation, en lisant un article dans lequel l’autrice [1] réglait ses comptes avec une espèce particulièrement agaçante, et même pernicieuse : l’homme qui s’autoproclame féministe à tort. Celui-ci, derrière de belles paroles, adopte consciemment ou non des comportements machistes, et peut être en toute bonne conscience un parfait harceleur, voire pire.

Que cette posture trouve sa source dans une tartufferie perverse ou dans une ignorance satisfaite, on comprend le sentiment de notre autrice à son égard. Mais à ce point de l’article, sans indiquer si elle y adhère, elle présente à son lecteur une thèse assez déprimante : partant du constat de cette incompréhension masculine récurrente, on pourrait conclure du phénomène que même les hommes les mieux informés, les plus soucieux de combat pour l’égalité femme-homme, et les plus proches de ce qui serait un authentique féminisme, ne feraient que tendre vers lui sans jamais pouvoir réellement l’atteindre.

Une première limite à ce raisonnement apparaît assez rapidement quand on réfléchit d’abord à ce qui fait qu’une femme est féministe. Les acceptions du termes sont si variées qu’en réalité le problème se pose déjà. Vouloir l’égalité, c’est déjà prôner un concept souple en soi ; mais cela peut de plus se faire en défendant des moyens très différents, pouvant aller à l’encontre les uns des autres. Certaines femmes revendiquent la liberté d’être importunées, d’autres celle de circuler en paix dans l’espace public. On pourrait même dire qu’il y a non pas un, mais des féminismes. La distinction serait donc ici ? Le féminisme féminin se distinguerait-il du féminisme masculin ?

De ce raisonnement découle une sorte de typologie assez décevante. Au sommet siègeraient les féministes pures. Dessous s’étalerait un vaste dégradé de pseudo-féministes : l’alliée féminine trop naïve pour comprendre l’ensemble des enjeux, comme la femme de condition sociale confortable qui ne revendique que l’égalité salariale ; le compagnon de route masculin, dont les efforts sont certes louables, mais condamné à être toujours en-deçà du féminisme ; et ainsi de suite, en étant de plus en plus éloigné de l’idéal, jusqu’au faux-jeton qui se dit féministe tout en harcelant quotidiennement ses collègues.

Seulement, il est impossible d’argumenter qu’il est nécessaire d’être exposé à une discrimination pour pouvoir se revendiquer d’un mouvement visant à la faire disparaître. Je ne suis pas noir ; je ne peux donc pas être pour l’égalité entre les noirs et les blancs ? Il est vrai que je ne comprends pas réellement la condition d’un individu que la couleur de peau expose à des discriminations quotidiennes, mais je peux l’appréhender, bien qu’imparfaitement. Je n’ai pas besoin d’être disqualifié d’un entretien d’embauche ou contrôlé au faciès pour en concevoir le caractère injuste.

Cela étant, il faut bien reconnaître que certaines discriminations, plus subtiles, sont invisibles aux « privilégiés ». Mais elles ne le sont pas par essence. Elles le sont parce que nous ne les avons pas encore constatées. Jusqu’à ce qu’un fait divers suscite mon interrogation, et que j’interroge toutes les filles et femmes de mon entourage, je n’avais pas conscience du fait que toutes avaient déjà été harcelées d’une façon ou d’une autre. Reprenons l’exemple du racisme : aux États-Unis, dans les années 1950, un médecin blanc appelé John Griffin décide un jour de véritablement vivre six semaines la vie d’un Noir [2]. Il découvre alors ce que c’est que d’être victime de la ségrégation, et que celle-ci recouvre bien plus d’aspects de la vie qu’il ne le soupçonnait, et de façon bien plus violente. La magie opère : un blanc comprend réellement le racisme, en s’en faisant temporairement la victime.

Qu’en tirer ? Pas que tous les hommes devraient se faire une vaginoplastie et ingurgiter des cocktails d’hormone en guise de petit-déjeuner, histoire de voir un peu ce que ça fait vraiment d’être une femme victime de sexisme. Non seulement cela est absurde, mais de plus on pourra toujours y trouver des objections. Même pour Griffin, l’expérience est d’une trop courte durée, elle n’est qu’un bref aperçu de la vie d’un Afro-Américain. C’est une évidence, mais on ne peut jamais vraiment vivre la vie d’un ou d’une autre.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que le féminisme chez un homme, quand il est un engagement sincère et pas une façade, peut exister. Il peut dans certains cas être considéré comme imparfait, dans la mesure où c’est un féminisme qui n’a peut-être pas encore intégré l’ensemble des combats à mener. Il peut être distingué d’autres formes de féminisme, parce qu’il vient d’un individu singulier – pas de façon automatique parce qu’il vient d’un homme, même si cela est évidemment un facteur déterminant. Mais il mérite d’être appelé féminisme, car il ne demande qu’à être développé, élargi, enrichi.

Rappelons-nous que le féminisme est un combat à mener, et que dans un combat, il faut des alliés, aussi nombreux que possible. Rappelons-nous surtout que les mots ont une importance cruciale, et c’est la raison pour laquelle j’écris cet article, qui n’est pas qu’un débat stérile sur le sens d’un terme. Dire qu’un homme ne peut pas être féministe est dangereux, car c’est lui interdire non pas simplement une appartenance sémantique, mais une appartenance idéologique. Lui enlever le nom de féministe, c’est aussi lui enlever la possibilité de l’être. C’est défendre l’inverse de ce que je m’évertue à faire accepter autour de moi : dès lors que le féminisme se définit comme la lutte pour l’égalité entre hommes et femmes, absolument tous, nous devrions nous revendiquer féministes. En acceptant de se définir comme tels, nous menons une démarche intellectuelle active. C’est la plasticité du terme, au même titre qu’on parle de plasticité cérébrale, qui permet son évolution en chacun.

Dans Race et Histoire, Claude Lévi-Strauss a écrit : « La tolérance n’est pas une position contemplative […], c’est une attitude dynamique qui consiste à prévoir, à comprendre et à promouvoir ce qui veut être ». Cette attitude qu’il préconise à l’égard des cultures, nous devons l’avoir envers notre propre société ; et je suis convaincu de ce que lorsqu’elle est appliquée à l’égalité entre les femmes et les hommes, elle s’appelle féminisme.

Si vous ne savez pas quoi lire en ce moment :
Chimamanda Ngozi Adichie, We Should All Be Feminists
Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire

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Montage de Clara Descos pour KIP.

Sources et renvois

[1] Le mot autrice, qui a existé dans l’histoire de la langue française et s’emploie aujourd’hui au Québec, a le mérite de faire entendre qu’il désigne une femme quand il est prononcé. Il existe une fâcheuse tendance à refuser la féminisation de termes renvoyant aux activités intellectuelles. Vous le trouvez laid ? On dit bien factrice, n’ayons pas peur d’autrice. Voir cet article.
[2] Il en a tiré le livre Dans la Peau d’un Noir. L’expérience a consisté à changer d’identité, et, littéralement, de couleur de peau, en s’exposant à des UV notamment.
Ivan Leric

Ivan Leric

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2022).

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2022).

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