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Pourquoi continuer de tailler la bavette?
Illustration de Paul Massoullié pour KIP

Pourquoi continuer de tailler la bavette ?

« L’air bovin » , l’expression en dit déjà long. Pour cause, dans le bestiaire imaginaire de l’Occident, la vache occupe une place marginale, pour ne pas dire méprisable. Le mouton et le serpent ont des connotations bibliques, le lion et le cheval des assonances mythologiques, tandis que le hibou ou l’éléphant nous évoquent de belles pages de philosophie ou de littérature, mais cette brave bête… Et puis quoi ! Elles ont l’air bêtes ces vaches, après tout.

Pourtant, elles sont aujourd’hui au centre de cette révolution -osons les mots- dans les modes de consommations alimentaires de ces mêmes Occidentaux aisés, généralement citadins, qui choisissent de devenir végétariens [1] voire – osons les gros mots – végans. Entendons-nous d’emblée : il ne sera pas question ici d’une quelconque leçon de morale ou d’une invitation masquée à rejoindre ce que beaucoup voient malheureusement comme une secte, bien que le parti pris soit clairement en leur faveur. Avant tout, il s’agira d’une tentative de recadrer ce débat progressivement déplacé puis mal-traité par la sphère médiatique. En effet, bien en amont du choix entre mode de vie végan ou non végan, les enjeux sont avant tout sanitaires, éthiques et surtout environnementaux. Qui plus est, cette révolution revêt non seulement un caractère politique, car c’est un choix de société, mais aussi civilisationnel, car notre rapport à l’animal dit quelque chose de notre humanité.

Alors, fini la viande au RU ? Voyons cela.

En premier lieu, un constat s’impose : les études éthologiques montrant que les animaux sont capables d’émotions et de souffrance se sont multipliées ces dernières années[2] . Exit donc le postulat cartésien de « l’animal machine » : les vidéos insoutenables d’abattoirs que nous voyons parfois apparaître dans nos fils d’actualités Facebook sont là pour nous le rappeler. Ces mêmes vidéos, récupérées de haute lutte par des associations comme L214 (de l’article L214-1 du Code Rural qui dispose que “Tout animal étant un être sensible doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce “), et les traumatismes des employés de ces abattoirs nous renvoient à notre rapport à l’animal et, en dernier lieu, agit comme un miroir pour notre humanité. Quel lien souhaitons-nous entretenir avec ces bêtes qui nous accompagnent depuis maintenant des millénaires ? Pourquoi tuer des animaux si l’on peut se nourrir autrement ? Restons toutefois nuancés : dans le procès intenté par l’association L214 et l’ONG Ecologie Sans Frontière contre la ferme des mille vaches en 2016, les premières ont été déboutées, car cette ferme, en dépit de tous les préjugés, respecte les normes européennes à la lettre. Si l’élevage industriel admet en effet des errements et des débordements, il reste un secteur réglementé.

A ces premières considérations éthiques, s’ajoute le risque sanitaire : on ne présente plus les rapports de l’OMS montrant que la viande est cancérigène [3] (“les experts ont conclu que chaque portion de 50 grammes de viande transformée consommée quotidiennement accroît le risque de cancer colorectal de 18 %“ [4]. Qui plus est, un régime sans viande semble bénéfique à la santé : après la sortie du rapport de Terra Nova [5] a qui appelait les Français à diviser par deux leur consommation de chair animale d’ici à vingt ans, le professeur Serge Hercberg, président du Programme national nutrition santé, avait déclaré : «  Des centaines d’études épidémiologiques concluent qu’une alimentation majoritairement végétale ne présente ni risques ni carences, mais protège vis-à-vis du risque de développer des maladies chroniques, comme les cancers, les maladies cardiovasculaires, l’hypertension, le diabète ou l’obésité« .

Enfin, et c’est aujourd’hui en passe de devenir une des causes principales de conversions au végétarianisme [6], l’élevage industriel est un désastre environnemental. La viande, plus que tout autre aliment, coûte cher à la planète. Le dernier rapport de la FAO[7], publié en 2013, estime que l’élevage de bétail dans le monde était responsable, en 2005, de 14,5 % des émissions de gaz à effet de serre d’origine anthropique, c’est-à-dire liée aux activités humaines, sur la planète : cette activité émet environ 7 milliards de tonnes de CO2 par an, soit plus que les Etats-Unis et la France réunis. La production et la transformation des aliments pour les bêtes représentent 41 % des émissions attribuées à l’élevage ; la fermentation entérique (les rots) 44 % ; et 10 % sont dues au stockage et au traitement du fumier. Le reste est attribuable au transport de la viande produite.

Gourmande en eau et en céréales (près de 40 % des céréales produites et récoltées dans le monde servent à nourrir le bétail), la production de viande l’est aussi en terres. La FAO estime que 70 % de la surface agricole mondiale est utilisée soit pour le pâturage du bétail, soit pour la production de céréales destinées à les nourrir. Imaginez que ces mêmes terres pourraient être utilisées pour cultiver des céréales à destination des 1,5 milliard d’êtres humains qui souffrent encore de malnutrition ! Enfin, le manque de terres agricoles pousse à la déforestation : 91 % des terres ainsi défrichées dans la forêt amazonienne servent aux pâturages ou à la production de soja qui nourrira plus tard le bétail. Et moins de forêt, c’est moins d’émissions de dioxyde de carbone absorbées

Ci-dessous, deux graphiques complètent ces statistiques.

Les bovins sont surreprésentés dans les émissions de GES

 

L'agneau et le boeuf sont les viandes les plus émettrices

Dans ces conditions, quelle utopie souhaitable, quel horizon se donner ?

L’évolution démographique rend quasi inévitable le recours à l’élevage de masse, en tout cas si aucun changement d’habitudes alimentaires n’est constaté. Sans le diaboliser (voir l’exemple de la ferme aux 1000 vaches ci-dessus), l’élevage industriel implique une déshumanisation de notre rapport à l’animal et son intensification n’est pas envisageable pour les trois raisons mentionnées : sanitaire, éthique, environnementale.

Cependant, abolir purement et simplement l’élevage n’est pas souhaitable non plus, car cela impliquerait la disparition des espèces d’élevages. En effet, ces animaux sont des proies et dépendent donc de l’homme pour leur survie. Comme l’explique A. Finkielkraut, de manière tranchée : «  Ce que je sais, c’est que j’aime énormément les vaches, et que tous les véganistes qui s’enchantent de leur supériorité morale ne les aiment pas. Ils n’aiment pas les paysans non plus. Ils veulent un monde […] où les animaux qui nous ont accompagné pendant des millénaires auraient complètement disparu. Je ne m’y résigne pas […] parce que politiser la condition animale, c’est aménager notre rapport aux animaux, et non pas les faire disparaitre « [8].

Il nous faut donc trouver des modes alternatifs d’élevage, plus responsables, voire plus extensifs, en tout cas plus respectueux de l’animal. Ceux-ci devront prendre en compte les risques qu’impliquerait un retour à l’élevage en pâturage : la grippe aviaire est par exemple née du fait que la volaille élevée en plein air -dans un élevage “ extensif “- a été contaminée par des oiseaux porteurs du virus.

On peut toutefois envisager que les habitudes alimentaires changent progressivement dans nos sociétés. Un dernier chiffre viendra nourrir cet espoir : en France, comme dans d’autres pays occidentaux, la consommation de viande baisse régulièrement, là où elle représentait 23,7 % du panier alimentaire moyen des Français en 1960, la viande représente désormais 20,4 % du même panier, selon une enquête de l’Insee[9].

« D’accord, mais j’aime trop la viande pour m’en passer»

Finalement, que reste-t-il face à l’accumulation de tous ces arguments ? Un abandon du terrain de la raison pour celui, beaucoup moins raisonnable mais peut-être aussi légitime, du palais : « J’aime trop la viande pour m’en passer, je ne pourrai jamais devenir végétarien ou végan ». Ce à quoi nous avons maintenant envie de répondre, avec Corine Pelluchon, philosophe et auteur du  Manifeste animaliste  : “On n’en est même pas à un débat entre les modes de vie végan ou non végan : il s’agit de penser la sortie d’un modèle de développement essoufflé et déshumanisant. Ce dernier nous fait honte, en raison de la souffrance qu’il impose aux animaux, de la destruction des ressources qu’il implique et du fait que le travail (d’éleveur) perd de son sens » [10].

Halte au feu : le ton devient moralisateur ; c’est peut-être que l’on taille la bavette depuis trop longtemps déjà !

Illustration

Illustration de Paul Massoullié pour KIP

Sources et renvois

[1] « Un tiers des ménages français sont « flexitariens », 2 % sont végétariens » Le Monde, Audrey Garric, 01/12/17
[2] « La science moderne associe à l’animal une faculté d’alerte appelée nociception : sensibilité aux stimulations excessives de l’environnement qui nuisent à l’intégrité du corps et qui, chez les animaux les plus évolués, prend le nom de douleur ou de souffrance. L’animal est donc, scientifiquement parlant, un “être sensible” », écrit Georges Chapouthier dans « Qu’est-ce que l’animal ? » (Le Pommier, 2004).
[3] Une précision importante : l’appellation « cancérigène » désigne le degré de certitude que la communauté scientifique a sur la menace en question, mais ne dit rien de son importance ou gravité.
[4] https://www.who.int/mediacentre/news/releases/2015/cancer-red-meat/fr/
[5] http://tnova.fr/rapports/la-viande-au-menu-de-la-transition-alimentaire-enjeux-et-opportunites-d-une-alimentation-moins-carnee
[6] Le documentaire Netflix Cowspiracy est à ce titre étonnant de sincérité et de rigueur méthodologique. Je ne peux que vous le conseiller.
[7] http://www.fao.org/3/a-i3437e.pdf
[8] Alain Finkielkraut, Des Animaux et des Hommes , Stock, 2018
[9] https://www.insee.fr/fr/statistiques/1379769
[10] Issu du débat radiophonique retranscrit dans Des Animaux et des Hommes, Alain Finkielkraut, Stock, 2018, Alain Finkielkraut, Stock, 2018, Alain Finkielkraut, Stock, 2018
Alexandre Denis

Alexandre Denis

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2022).

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2022).

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