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Les statistiques se mettent au sport

Les statistiques. Des pratiques simples, mais qui permettent des résultats de plus en plus impressionnants avec l’accroissement des données qu’on leur fournit. Et c’est précisément ce que permet la collecte des données à grande échelle (big data), qui s’empare de domaines toujours plus variés : publicité, médecine, politique, etc. Les équipes sportives ont bien compris l’opportunité que leur offrent ces données : chiffrer, cela permet de comparer, mais aussi de modéliser différentes stratégies. En somme, on fait appel aux statistiques pour gagner.

Des apports d’abord extérieurs

L’entrée des statistiques dans le domaine sportif s’est faite par la petite porte. Ce sont les jeux vidéo qui s’y sont intéressés en premier. Et pour cause ! Sans analyse statistique du comportement d’un joueur et d’une équipe, il est impossible de modéliser un match, d’attribuer un niveau différent à des joueurs différents, ou, par exemple, de déterminer si une action va réussir. La recherche statistique commence donc au milieu des années 1990 avec l’émergence de franchises de jeux vidéo axées sur le sport (FIFA en 1993, NBA 2K en 1999). Ces jeux passent ensuite un cap au milieu des années 2000, avec une bien meilleure qualité, et surtout, pour ce qui nous intéresse, des phases de jeu de plus en plus réalistes.

Un autre domaine s’intéresse également à ces données avant les entités sportives elles-mêmes : les sociétés de paris sportifs. Parce qu’elles sont davantage intéressées par la prédiction que les clubs, elles investissent massivement dans l’analyse des données statistiques pour pouvoir estimer les bonnes cotes. Et ça rapporte : si le coeur de métier historique du PMU reste les courses de chevaux, c’est bien le nouveau secteur des paris sportifs en tout genre qui fait dorénavant la prospérité du groupe : la société a réussi à augmenter ses mises de paris sportifs de 20 % en 2016. Ces investissements massifs dans le traitement des données sont parfois plus important encore dans ces entreprises que dans les clubs eux-mêmes, comme c’est le cas pour le foot en Europe aujourd’hui.

Du recrutement…

Si les statistiques ont investi le domaine du sport, c’est avant tout parce qu’elles permettent de réduire l’incertitude qu’entraîne une appréciation seulement visuelle d’une situation. Les décideurs sportifs (entraîneurs, directeurs sportifs, recruteurs) peuvent ainsi avoir des données qui viennent confirmer ou infirmer leurs observations visuelles. C’est donc naturellement que les statistiques sont d’abord utilisées pour le recrutement de nouveaux joueurs, car c’est là que l’incertitude est la plus grande, et aussi là que les erreurs se paient le plus cher.

Sont alors créés différents outils statistiques pour évaluer les joueurs. Certains sont très basiques, comme particulièrement le pourcentage de victoires avec et sans le joueur sur le terrain, ou, pour un gardien de football, le pourcentage d’arrêts sur des tirs effectués depuis l’intérieur de la surface. Comment représenter le positionnement d’un joueur sur le terrain ? On a vu apparaître ces dernières années dans le foot les heat map, des représentations par des points de chaleur des endroits où un joueur a évolué pendant un match. Pour évaluer des qualités difficiles à quantifier, comme la défense au basket, il existe tout de même des statistiques : le pourcentage au tir du joueur que le défenseur défend, comparé au pourcentage habituel de ce défenseur. En NBA (le championnat de basket nord-américain), Rudy Gobert, un intérieur français, domine cette catégorie statistique, et il doit surtout à sa défense la négociation d’un salaire de 100 millions de dollar sur cinq ans, commençant l’été dernier.

En Europe, c’est Damien Comolli, entraîneur français de football, qui a contribué à l’émergence des statistiques : il a notamment lancé l’étude des différences entre les joueurs en déclin et les joueurs toujours en hausse, dans différentes catégories (vitesse, précision…). Il est ainsi responsable du recrutement de Luis Suarez à Liverpool ou de celui de Gareth Bale à Tottenham. Cette étude de la dynamique est particulièrement importante pour un joueur trentenaire : Fernando Torres n’a pas vieilli de la même façon que Zlatan Ibrahimovic. Le premier, à 34 ans, a marqué 19 buts lors des deux dernières saisons, quand le second a scoré 55 fois en deux ans ! Mais la quantité de données ne garantit pas toujours la qualité du recrutement : en 2004, Arsène Wenger, entraîneur du club de football d’Arsenal, a fait venir le milieu français Mathieu Flamini sur la base de ses 14 kilomètres parcourus par match, recrutement qui n’a pas véritablement donné satisfaction au club londonien.

…jusqu’au bouleversement de tout un sport

Les différents sports n’ont pas tous été touchés de la même manière par cette évolution. Les statistiques sont arrivées plus tard dans le rugby qu’au foot, mais elles y sont maintenant plus présentes, notamment dans la préparation et la récupération des joueurs. Dans le cyclisme, il a fallu qu’une nouvelle équipe, la Sky, écrase toute la concurrence (cinq Tour de France remportés sur six possibles depuis 2012) pour que les autres équipes réagissent et utilisent les mêmes techniques. Leurs analystes ont notamment prouvé à leur coureur principal, Christopher Froome, qu’il consommait moins d’énergie en restant assis sur sa selle en montagne plutôt qu’en se mettant en « danseuse » (debout sur les pédales), contrairement aux pratiques habituelles. Mais c’est aux États-Unis que la logique a été poussée la plus loin, et notamment en NBA.

C’est une révélation a posteriori évidente qui a permis l’émergence d’une nouvelle façon de jouer au basket : trois points valent plus que deux points. Avoir un pourcentage de réussite de 33 % de derrière la ligne délimitant les trois-points équivaut à avoir un pourcentage de réussite de 50 % à deux-points. Quand on sait que la réussite moyenne à trois points est de 35,9 % et que celle à deux-points est de 45,7 %, on comprend immédiatement le bouleversement de ces dernières années : un festival de tir à trois points. Cela a propulsé les Golden State Warriors de Stephen Curry (à San Francisco) au sommet de la hiérarchie de la ligue nord-américaine, avec deux titres en 2015 et 2017, et le record all-time à la fin de la saison régulière en 2016 (73 victoires pour 9 défaites). Curry a même largement surpassé son précédent record, en réussissant 402 trois-points en 2015-2016, son record de l’année précédente étant de 286… Pour les suivre, les autres équipes s’y mettent : Houston a tiré 61 trois-points (record NBA) en décembre dernier, et Cleveland (l’équipe de LeBron James) en a réussi 25 (autre record) début mars. Aujourd’hui, une équipe ne peut pas rêver d’un titre sans être parmi les meilleures au tir à trois points. Et cela influence la formation des basketteurs de demain : les jeunes qui jouent en basket-ball universitaire tirent de plus en plus loin, et sont de plus en plus efficaces. C’est tout un sport qui s’en trouve bouleversé.

Face à cette évolution, les anciens joueurs se divisent. Certains y voient une évolution logique du jeu, vers une meilleure répartition des joueurs sur le terrain, avec la double menace des tirs à trois-points et des tirs près du cercle. Et donc, in fine, plus de spectacle. Mais d’autres, plus nostalgiques, regrettent l’époque des tirs à deux points difficiles et contestés par le défenseur, qui ont prévalu jusqu’à la fin des années 2000. Quel sacrilège d’oser contester des fondamentaux comme la défense rugueuse et le un-contre-un de fin de match ! Car c’est finalement toute une époque qui est déconsidérée par cette évolution du jeu, celle de Michael Jordan dans les années 90. Or toucher à Michael Jordan, ça, les statistiques n’en ont pas le droit…

Illustration : Montage de Hugo Sallé pour KIP
Images Creative Commons

Sources et renvois

Paul Chalabreysse

Paul Chalabreysse

Étudiant français en M1 à HEC Paris et contributeur régulier pour KIP.
French student in M1 at HEC Paris. Writes regulary for KIP.

Cet article a été écrit à

Pékin, Chine

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