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Illustration par Martin Terrien pour KIP.

Le spectre des années noires hante-t-il toujours le cyclisme professionnel ?

« Les années sombres du cyclisme sont terminées. J’espère que les cyclistes d’aujourd’hui ont appris de nos erreurs. Je veux y croire », déclarait en 2017 l’ancien coureur allemand Jan Ullrich dans un entretien accordé à Sport Bild. Cette période noire du cyclisme, le vainqueur du Tour de France 1997 la connaît bien : il a évolué au cœur de ces années 1990 que tous les amateurs et professionnels du cyclisme aimeraient jeter aux oubliettes. Scandale Festina1Découverte de plus de 400 échantillons de produits dopants dans la voiture d’un des soigneurs de l’équipe Festina par la douane française trois jours avant le début du Tour de France 1998. Festina et son leader Richard Virenque sont exclus du Tour le 18 juillet après les aveux du directeur sportif Bruno Roussel la veille sur un dopage organisé au sein de l’équipe, affaire US Postal2Révélation d’un dopage organisé au sein de l’équipe US Postal, dont le leader Lance Armstrong a gagné sept Tours de France entre 1999 et 2005. Il est destitué de ces titres en 2012., autant de révélations qui témoignent de l’utilisation généralisée de l’EPO3Hormone dont l’utilisation comme produit dopant s’est généralisée dans le cyclisme professionnel dans les années 1990 (on parle alors d’« âge d’or de l’EPO»). L’UCI met en place un premier test de détection de l’EPO en 2001. dans le peloton. Ces découvertes, Jan Ullrich en a lui-même fait les frais : toutes les preuves l’accusant, il a reconnu s’être dopé en 2013. Si les années 1990 ont constitué une véritable prise de conscience générale du recours massif au dopage dans le cyclisme, la décennie suivante se situe plus dans la continuité que la rupture avec la précédente : l’affaire Astana de 2006 et l’affaire Contador de 2009 assombrissent encore davantage un tableau décidément bien obscur. Mais, depuis 2010, des voix s’élèvent, clamant que le cyclisme a changé, qu’il est devenu plus propre, et que le dopage, sinon éradiqué, a largement perdu pied. Est-ce vrai dans les faits ? Peut-on vraiment dire comme l’affirme Ullrich, que les années noires du cyclisme sont derrière nous ?

Que vous soyez coureur, membre du staff d’une équipe ou simplement amateur de cyclisme, le premier constat que vous feriez sur cette saison 2020, clôturée par la Vuelta qui s’achèvera  serait sans doute le même : celui d’une saison unique car bouleversée par la pandémie de la Covid-19. Tours et classiques ont ainsi été reprogrammés plus tard que la date à laquelle ils devaient avoir lieu originellement, voire même annulés pour certaines courses comme le mythique Paris-Roubaix ou l’Amstel Gold Race. Ce qu’on relève moins, c’est que cette année 2020 n’aura pas manqué de relancer pleinement la question du dopage sur la scène médiatique.

Un dopage technologique d’un nouveau genre ?

Premier volet d’une saison pleine de soupçons : le Tour de Lombardie. S’il est sans aucun doute le monument le plus montagneux parmi les cinq existants, l’altitude ne réussit pas au jeune Remco Evenepoel, 20 ans et considéré alors comme un des plus grands espoirs du cyclisme mondial. Ce 15 août 2020, le belge chute d’une dizaine de mètres dans le mur de Sormano et manque de perdre la vie. Il s’en sort avec une fracture du bassin et une contusion du poumon. Mais ce qui attire l’attention des observateurs, c’est le comportement pour le moins étrange de son directeur sportif Davide Bramati. Il s’empresse d’aller à la rencontre de son jeune coureur — rien d’anormal jusqu’ici — mais son premier réflexe est de lui enlever un mystérieux objet se trouvant dans sa poche de dos. Il répond à la Fondation Anti Dopage de Cyclisme (CADF) qu’il s’agissait d’une simple bouteille contenant des produits alimentaires, mais, bien que l’affaire ait été classée sans suite ce 19 octobre, nombreux sont ceux qui soupçonnent l’apparition d’un nouveau type de dopage de nature technologique. Celui-ci serait fondé sur la transmission en direct de données physiologiques du coureur à son directeur sportif. Une pratique proscrite par l’UCI, qui n’autorise que le partage de données de géolocalisation. Mais pourquoi pourrait-on la qualifier de dopante ? Il existe aujourd’hui des appareils permettant de fournir des informations très précises sur la fréquence cardiaque, la puissance, la cadence de pédalage et même la glycémie d’un cycliste. Une équipe qui connaîtrait en live ces caractéristiques serait alors en mesure de maximiser le rendement de ses coureurs : elle leur indiquerait s’ils sont en capacité d’accélérer, d’attaquer, de suivre une attaque, ou au contraire s’ils doivent se relever, tenter d’imposer un rythme moins élevé dans le peloton pour souffler… Il y a donc augmentation déloyale de leurs performances, ce qui conduit à penser qu’il s’agit bien d’une forme de dopage.  

Des soupçons de dopage technologique avaient déjà émergé dans le passé récent du cyclisme. Les années 2010 ont en effet déjà vu émerger de sévères accusations de dopage mécanique via des moteurs miniatures placés dans le cadre des vélos. Bien qu’un seul réel cas de dopage mécanique ait été avéré, de nombreux doutes pèsent sur certains coureurs, notamment Fabian Cancellara, vainqueur de Paris-Roubaix et du Tour des Flandres en 2010, ou encore le cycliste canadien Ryder Hesjedal. Ce dernier en avait étonné plus d’un lors de la septième étape de la Vuelta 2014 : alors qu’il avait chuté dans un virage, la roue arrière de son vélo continuait à tourner dans le vide très rapidement, jusqu’à ce qu’il s’empresse, embarrassé, de repartir.

Un Tour de France entre éclats, soupçons et révélations

Reprogrammé en septembre en raison de la pandémie, le Tour de France voit s’imposer le slovène Tadej Pogacar à 21 ans, ce qui en fait le plus jeune vainqueur de la Grande Boucle après-guerre. Les circonstances de sa victoire sont à la hauteur de l’exploit réalisé : la veille de l’arrivée sur les Champs-Elysées, lors du seul contre-la-montre de cette édition 2020 s’achevant au sommet de la Planche des Belles Filles, Pogacar subtilise le maillot jaune à son compatriote Primoz Roglic, gagnant l’étape avec 1’21’’ d’avance sur le deuxième ! Une performance XXL. Rien à dire… si ce n’est que le directeur sportif de l’UAE Team, l’équipe du jeune slovène, a non seulement failli mourir d’une ingestion de PFC, un produit dopant, alors qu’il était coureur en 1998, mais a surtout été impliqué dans le scandale Saunier-Duval4Après le contrôle positif à l’EPO de Riccardo Ricco, l’un de ses coureurs, l’équipe Saunier-Duval quitte le Tour de France 2008. Le manager de l’équipe n’est autre que Mauricio Gianetti. de 2008. Le passé douteux du directeur sportif Mauricio Gianetti ajouté à une performance inattendue, qui paraît presque surhumaine éveille nécessairement les soupçons : « Pogacar, un benjamin encadré par de vieux briscards » titrent Les Echos, tandis que l’ancien maillot jaune Stéphane Heulot s’en prend directement au slovène : « On est peut-être sur du dopage chimique, mais aussi électrique ».

En parlant de dopage électrique, des soupçons se portent également sur l’équipe de Primoz Roglic, la Jumbo Visma, qui a dominé le Tour de fond en comble. Alors que des contrôleurs de l’UCI passaient au rayon X le vélo de Primoz Roglic pour y déceler un éventuel moteur, le directeur sportif Merijn Zeeman s’est emporté et a été exclu du Tour pour « intimidation, injures, comportement incorrect » (rapport de l’UCI). A-t-il perdu son sang froid seulement à cause de la « casse du pédalier » comme il le clame ou avait-il quelque chose à cacher ?

“Ce n’est plus une performance possible humainement”

Antoine Vayer, ancien cycliste à propos de la performance du slovène Pogacar

Ce qui attire aussi l’attention de nombreux observateurs, ce sont les statistiques bluffantes établies par Pogacar et Roglic. D’abord sur les temps d’ascension des cols : cinq nouveaux records à eux deux. Dans le col de Marie-Blanque par exemple, le plus jeune des deux slovènes a battu de 23 secondes le record d’ascension établi par Lance Armstrong en 2005… qui s’est fait retirer ses 7 Tours de France pour dopage dont celui de 2005 ! De quoi une fois de plus faire couler de l’encre. Dans Libération, le 20 septembre, Antoine Vayer, chercheur en science du sport, estime la puissance moyenne déployée par Pogacar sur sept cols analysés à 422 watts étalon, alors que, selon lui, « au-dessus du seuil de 410 watts étalon, ce n’est plus une performance possible humainement ». Étrange…

Pogacar s’imposant au sommet du Grand Colombier devant Roglic

Enfin et surtout, c’est l’affaire Arkéa Samsic, l’équipe de Nairo Quintana, qui remue le monde du cyclisme à la fin de cette édition 2020 : lors d’une perquisition à l’hôtel de l’équipe, sont découverts « de nombreux produits de santé dont des médicaments dans leurs affaires personnelles, mais également et surtout une méthode pouvant être qualifiée de dopante », d’après les mots de la procureure Dominique Laurens.

Cette année 2020 aura donc contribué à amplifier la vague de soupçons de dopage qui s’exerçait sur le cyclisme professionnel depuis 2013 et les victoires à répétition de Chris Froome sur le Tour avec la team Sky.

Face aux soupçons, des signaux rassurants

Il serait fallacieux de regarder le cyclisme uniquement à travers le prisme du dopage, et très réducteur de décréter avec véhémence que « de toute façon, les cyclistes sont tous dopés ».

Déjà parce que les chiffres montrent que le dopage a régressé. Prenons le Tour de France. En 1998, sans doute l’année la plus noire de l’histoire du cyclisme en raison du scandale Festina, 53,4% des participants avaient déjà contrevenu au règlement antidopage dans leur carrière. Ce chiffre a constamment été en baisse depuis et lors de l’édition 2020, seulement 4,5% des participants ont déjà violé le règlement antidopage de l’UCI. De plus, cela fait désormais huit ans qu’aucun sportif n’a été contrôlé positif sur le Tour de France, le dernier en date étant Franck Schleck en 2012. Cela ne veut pas dire que les sportifs ne sont pas dopés, qu’ils ne contournent pas le règlement avec des formes de dopage légales ou des produits indétectables par les tests, mais cela est tout de même synonyme de progrès.

Parallèlement, des avancées sont faites en matière de lutte antidopage, avec une augmentation constante du nombre de contrôles d’année en année par l’UCI (sauf en 2020 à cause de la pandémie), et l’instauration en 2016 d’un passage des vélos au rayon X pour détecter un éventuel moteur miniature. Des progrès soulignés par un rapport de la commission indépendante de la réforme du cyclisme (CIRC) en 2015.  L’organisation relève des “améliorations régulières et une volonté croissante de combattre le dopage à la source” que le public n’a pas forcément remarquées, en partie à cause des hésitations et de la mauvaise communication de Patrick McQuaid, président de l’UCI entre 2005 et 2013.

Par ailleurs, il existe une certaine hypocrisie de l’opinion publique et de certains médias français à l’égard du dopage : lorsque des coureurs de nationalité étrangère comme Pogacar gagnent, des voix s’élèvent immédiatement pour les accuser de dopage. En revanche, que ce soit l’année dernière où il passait quatorze jours en jaune sur le Tour de France ou cette année au moment de remporter les championnats du monde, bien rares sont ceux qui soupçonnèrent Julian Alaphilippe de dopage (alors que, rappelons-le, son équipe, la Deuceninck Quick Step, fait l’objet de quelques soupçons). Thomas Voeckler, ancien coureur et consultant pour France Télévisions,  l’a d’ailleurs déclaré à juste titre à l’antenne juste après la victoire de Pogacar : « Si Pinot ou Alaphilippe avait réalisé un tel exploit, personne n’aurait rien dit ».

Et encore ! Même le légendaire patriotisme français ne suffit plus à annihiler les soupçons de dopage à l’encontre des coureurs tricolores : il y aura toujours des personnes, spécialistes ou simples spectateurs, pour associer le cyclisme au dopage de façon systématique. 

Il est ainsi contreproductif de faire crouler sous une avalanche de soupçons des coureurs n’ayant jamais été contrôlés positifs pour dopage et dont l’équipe n’a jamais été condamnée pour dopage organisé (comme Pogacar). Cela instaure une atmosphère pesante et salit encore davantage l’image d’un cyclisme qui tente justement de promouvoir des courses plus « propres », et affichant des progrès encourageants en matière de lutte antidopage. Mais certains soupçons apparaissent légitimes, et au train où les choses vont, le spectre des années noires n’a pas fini de hanter le cyclisme professionnel…

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Sources

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Mathias Herse

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2024). Membre de KIP et contributeur régulier.

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2024). Member of KIP and regular contributor.