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Seigneur Bitcoin, El Dorado de la crypto-monnaie ?

La majorité d’entre nous sait dire du bitcoin qu’il est une monnaie électronique, ou une crypto-monnaie, c’est-à-dire une monnaie qui permet de réaliser des transactions sur Internet via un réseau fermé et indépendant. Toutefois, combien d’entre nous l’ont-ils déjà utilisé ? Une éditorialiste du Financial Times [1] nous présente ainsi les faits : sur une classe de cinquante étudiants, à la question, « qui connait le bitcoin ? », tous ont levé la main. À la question : « qui a déjà acheté des bitcoin ? », un tiers des étudiants s’est manifesté. Enfin, lorsqu’il s’agissait de savoir combien d’entre eux avaient vraiment utilisé cette monnaie, un seul étudiant a répondu positivement.

Pourquoi si peu d’entre eux ont-ils réellement utilisé cette monnaie alors même qu’ils en possédaient ? Le bitcoin, à l’instar de l’El Dorado, pourrait-il n’être qu’un mirage ? Ces étudiants se seraient-ils, comme les anciens explorateurs, lancés dans une conquête vouée à l’échec ? Ceci nous mène à nous interroger sur l’utilité du bitcoin.

Comme toutes les monnaies, le bitcoin permet de commercer – dans son cas, sur Internet. Sa spécificité toutefois est son caractère décentralisé : il garantit à la fois l’anonymat des parties de la transaction, l’absence d’intermédiaires (et donc de commissions), et l’absence de plafonds. Inventé par Satoshi Nakamoto en 2009, un Japonais qui tient à garder secrète sa véritable identité, le bitcoin se démocratise lentement mais sûrement. En effet, désormais ce sont près de 60 000 enseignes dans le monde qui acceptent le bitcoin comme monnaie. Parmi celles-ci, on retrouve des pointures de retail en ligne, tel que showroomprive.com, mais aussi de nombreuses start-up, des transnationales (Dell) ou encore des galeries d’art (Art Pieces of Mark Bern). Cette multiplication d’acteurs est signe que cette monnaie est en passe de devenir l’un « des moyens de paiement les plus importants du e-commerce » selon Bank of America, surpassant ses concurrents, tels que Peercoin ou Namecoin.

Par ailleurs, comme toutes les monnaies, celle-ci a une valeur. Fin janvier, 1 bitcoin valait 10 000 dollars. Si l’on exclut la forte hausse en décembre 2017, son trend est lisse et ascendant. Et c’est ici que surviennent les premières difficultés : 90 % des utilisateurs du bitcoin sont des spéculateurs, et non des clients ou marchands. Ce qui attire en particulier les investisseurs est sa stabilité, tout autant que sa résistance aux crashs, du fait de son inutilité inhérente. Ce, pour une raison simple : dans un premier temps, pour échanger des bitcoins, il faut en posséder ! Deux choix s’offrent alors : en acheter à partir de devises physiques – le dollar, l’euro, le yen… – ou en miner (processus informatique complexe de création de bitcoin, ce qui est hors de portée sans des connaissances avancées en codage). Dans un second temps, le problème de la restriction de son usage se pose. Ainsi, même si le nombre d’enseignes qui acceptent les transactions en bitcoin ne cesse de croître, les bitcoins ne représentent qu’une faible part du commerce en ligne. Enfin, les propriétaires du bitcoin ne sont pas incités à l’utiliser. L’augmentation du nombre de bitcoins en circulation s’accompagne d’une augmentation de la valeur de cette monnaie. Le cercle est dès lors sans fin : tant que les investisseurs achèteront des bitcoins, la loi de l’offre et de la demande induira une augmentation continue de sa valeur, ce qui dissuadera de les utiliser pour ce qu’ils sont vraiment, c’est-à-dire une unité monétaire d’échange. « La mauvaise monnaie chasse la bonne », nous enseignait le commerçant anglais Gresham au XVIème siècle : de deux monnaies en circulation sur un même marché, celle possédant la plus haute valeur finira par disparaître. En effet, elle sera préférée pour être épargnée, tandis que la « mauvaise » monnaie sera échangée, dans le but de s’en débarrasser plus rapidement. Et c’est donc cette dernière qui subsistera.

Évolution du cours du bitcoin, d’après abcbourse.com

Cette spéculation s’accompagne d’un risque désormais trop bien connu des marchés financiers : le risque de bulle. Aucun État et aucune institution n’est responsable de sa valeur et ne se charge de réguler son cours ; celui-ci est uniquement soumis à l’inviolabilité de la blockchain et à la stabilité des systèmes informatiques sous-jacents.

Cette dérive de la fonction première du bitcoin n’est pas le seul élément qui laisse à penser qu’il ne suivra pas la destinée que Bank of America lui avait prédite. Au-delà de cette ironie – plus précieuse sera cette monnaie, moins utile elle sera – il s’agit de ne pas sous-estimer les coûts associés. Selon Motherboard, une transaction en bitcoin équivaut à une consommation d’électricité égale à 215 kW/heure, soit près de 4 000 fois plus qu’une transaction réalisée par carte bancaire. Pour le dire autrement, la consommation journalière de tous les utilisateurs du bitcoin permettrait d’alimenter en électricité 2,6 millions de foyers américains. C’est une conséquence environnementale qui ne peut être négligée, à l’heure où les gouvernements cherchent activement des solutions pour limiter l’impact environnemental de l’homme sur la planète.

Enfin, son fonctionnement, jugé opaque par de nombreuses institutions de régulation, n’est pas dépourvu de risques pour leurs utilisateurs : parmi lesquels on peut nommer la cybercriminalité, à l’instar du hack réalisé par le logiciel malveillant Crypto-shuffler, détecté en novembre 2017. Ce virus aurait déjà dérobé près de 140 000 dollars à des détenteurs de bitcoins, selon Kaspersky Labs, une société russe.

Les banques reprochent elles aussi beaucoup au bitcoin. Tandis qu’en août 2013, la Banque d’Allemagne lui confère le statut de monnaie officielle, la Banque centrale de Chine déclare se méfier de cette crypto-monnaie et engage un mécanisme de régulation des plateformes d’échange de crypto-monnaie (BTC). Benoit Cœuré, membre du directoire de la Banque Centrale Européenne (BCE) déclarait en novembre 2017 « qu’il s’agit d’instruments financiers spéculatifs qui créent des risques de nature financière, voire criminelle ». Christine Lagarde, directrice générale du Fonds Monétaire International (FMI) qualifie quant à elle le bitcoin (et au-delà l’ensemble des monnaies virtuelles) de « trop volatile, trop risqué (…) et trop opaque pour les régulateurs ». Le bitcoin ne semble donc pas aboutir à un consensus, toutefois nécessaire pour lui conférer à la fois plus de légitimité et démocratiser son usage en tant que réelle monnaie d’échange.

Aussi novateur que soit le concept de crypto-monnaie, ses effets délétères n’ont donc pas mis longtemps à apparaître. Si le bitcoin semble aujourd’hui être une nouvelle valeur refuge, chouchoutée des investisseurs, il n’en est pas moins un instrument récent et donc incertain, dont on ne peut sous-estimer les risques réels, et, par ailleurs, environnementaux.Tout comme l’El Dorado, si le bitcoin suscite de nombreux fantasmes auprès de nouveaux chasseurs d’or, ils risquent néanmoins de se heurter à de violentes désillusions.

Illustration : Montage de Hugo Sallé pour KIP

Sources et renvois

[1] Financial Times, « The Environmental Costs of Bitcoin are not Worth The Candle », 06/11/2017

Marie Gautier-Blanc

Étudiante française en L3 à HEC Paris. Contributrice occasionnelle pour KIP.
French student at HEC Paris. Writes occasionally for KIP.

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Cet article a été écrit à

Jouy-en-Josas, France

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