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Illustration d'Adrien Martin pour KIP.

Sans conservateurs

Alors même que dans l’indifférence générale, Christian Jacob a pris, dimanche 13 octobre, la tête des Républicains, jetons un coup d’œil sur la crise intellectuelle que traverse en ce début de siècle la pensée conservatrice. Une crise qui la confronte à un dilemme cornélien, ses électeurs ne se reconnaissant ni dans la ligne insurrectionnelle prônée par le Rassemblement National, ni dans le progressisme consensuel d’Emmanuel Macron.

Il est sans doute hasardeux de définir ce qu’est, précisément, le conservatisme à la française. L’histoire de France est en effet ponctuée de révolutions et présente un dynamisme qui tend à effrayer l’esprit conservateur. Et pourtant, une véritable pensée conservatrice française s’est érigée au fil des siècles avant de disparaître presque complètement au troisième millénaire, pour des motifs qui relèvent davantage de la politique que de la philosophie.

« Plaisante justice qu’une rivière borne… » [1]

C’est Blaise Pascal (1623-1662) qui, le premier, donne ses lettres de noblesse au conservatisme français. Vivant parmi les reclus, à l’abbaye de Port-Royal, il développe une pensée politique tournée vers la permanence et la transmission. Sa plus grande hantise ? Le désordre ! Dénuée de tout fondement transcendant, la politique doit, selon lui, viser non pas à accomplir la justice ici-bas, ce qui semble bien prétentieux au demeurant, mais simplement à assurer l’ordre, afin de permettre à chacun d’accéder au véritable salut.   

S’ensuit une conséquence majeure : nos lois n’ont pas de justification a priori ; il n’y a pas, en outre, de coutumes plus légitimes que les autres. Pascal nous suggère dès lors d’accepter ces codes de conduite tels qu’ils nous sont présentés. Pour illustrer cette proposition, il fait appel à l’exemple du jeu : on ne peut pas expliquer pourquoi telle ou telle règle fait partie du jeu. Ces règles sont, tout simplement. Leur légitimité tient finalement à l’unique fait que tous les joueurs les adoptent et les respectent simultanément.

Ces réflexions conduisent à une première définition du conservatisme. Contrairement au progressiste, qui souhaite, à chaque instant, modifier les règles en vigueur pour accomplir une certaine vision de la justice et du progrès, et contrairement au réactionnaire, qui souhaite revenir à l’ordre ancien (lui aussi conçu comme plus juste), le conservateur est un partisan du statu quo. Il connaît et révère le passé, non pas pour sa valeur intrinsèque, mais parce qu’il a donné le jour au présent. Il rêve d’une société stable qui lui permettra de transmettre ce qui a de la valeur à ses yeux aux générations suivantes.

Mais tout cela suppose, bien sûr, de maintenir l’ordre. De maintenir le cap et d’éviter les dérives que constituent, pour l’esprit conservateur, les propositions progressistes et réactionnaires. D’où un nécessaire recours à l’autorité, avec toutes les valeurs qui vont avec : honneur, devoir, respect, abnégation. Comme on peut le voir, ces valeurs dépassent tout cadre institutionnel. Un homme en particulier dans l’histoire de France l’avait bien compris.

« Vieille France, accablée d’histoire, meurtrie de guerres et de révolutions… » [2]

Il est intéressant de voir à quel point le général de Gaulle fait la synthèse des valeurs républicaines et conservatrices. Homme de devoir en 1940, sauveur de la République en 1958 et, certes après quelques hésitations, ultime garant de l’ordre public en 1968, il incarne à la fois l’abnégation et l’autorité. Son immense culture générale, que l’on peut deviner à travers les lignes de ses mémoires, traduisent sa conscience de la fragilité de la nation française et des héritages laissés par les générations précédentes. Enfin, de Gaulle associe dans les esprits la droite (censée être la manifestation politique de la pensée conservatrice) et la droiture, assimilable à la virtus romaine.

De Gaulle n’est ni libéral, ni réactionnaire, mais bien conservateur. S’il chérit les libertés individuelles et rejette le collectivisme, il ne se jette pas pour autant à corps perdu dans le progressisme. Quant au courant nationaliste et réactionnaire, il lui fait face au péril de sa vie un beau jour d’août 1962 [3]. Ce jour-là, le conservatisme remporte la bataille. Il perdra pourtant la guerre.

En effet, l’héritage gaullien, dont l’incarnation la plus manifeste est la Constitution de la Ve République, a été peu à peu défait. Le grand coupable entame sa carrière ministérielle en 1967.

«  Je sais que j’ai la gueule de droite, mais on ne peut pas se refaire » [4]

Dans le démembrement de l’idéologie conservatrice, le beau rôle revient sans aucun doute à Jacques Chirac, décédé le 26 septembre dernier. Dès 1976, celui-ci se place en porte-à-faux avec le gaullisme, en se soumettant aux logiques partisanes. Inutile de préciser que le général était défiant à l’égard des partis, et qu’à ses yeux la fonction du Président était celle d’un arbitre, et pas d’un chef de clan. Noyé dans l’amertume de sa défaite aux législatives de 1997, c’est Chirac qui, le premier, a asséné un coup de maillet dans le marbre de la Constitution de 1958 en suggérant d’instaurer le quinquennat, chose faite par pur calcul politique pour nuire à Lionel Jospin. C’est aussi lui qui, après le séisme politique que constitue la présidentielle de 2002, refuse dédaigneusement de mettre en place un gouvernement d’union nationale. C’est lui, enfin, qui au moment du référendum de 2005, se range du bout des lèvres dans le camp intégrationniste et décide de se maintenir au pouvoir malgré sa défaite électorale. Et comment ne pas voir dans toutes les irrégularités qui ont ponctué sa présidence – du financement illégal du RPR aux électeurs fictifs du 5ème arrondissement de Paris – les germes de ce mépris pour la loi qui caractérise diverses figures de proue de la droite parlementaire au XXIe siècle ?

En ces années décisives, RPR et UMP se détournent peu à peu des classes moyennes françaises, bradent les champions nationaux (Autoroutes, France Télécom, Crédit Lyonnais ou encore EDF) et ouvrent la France à tous les vents de la mondialisation. La droite parlementaire devient gestionnaire, technocratique, désincarnée. Elle cesse dès lors d’être conservatrice, se détourne du débat d’idées pour placer l’économie,  entendue bien sûr en son sens le plus libéral, au cœur de ses préoccupations.  

Le conservatisme devient ainsi un outil à l’usage exclusivement rhétorique, manié avec plus ou moins de succès par quelques politiciens ambitieux. Il se fige et se sédimente dans des partis. Avec les effets que nous connaissons : choc des ambitions et guerres intestines mènent ultimement à la défaite retentissante de François Fillon aux présidentielles de 2017.

Et maintenant, le silence.

De la droite parlementaire française, il reste aujourd’hui un parti sous perfusion, qui joue sa survie aux municipales de 2020. En cause : RPR, UMP et LR ont trahi, les uns après les autres, les idéaux conservateurs ; et les penseurs conservateurs se sont quant à eux compromis auprès des ténors de ces partis. Dernier cas recensé : François-Xavier Bellamy. Les Républicains se laissent aujourd’hui prendre au piège de surenchères qu’ils ne peuvent remporter, que ce soit face à LaREM ou au RN.

Ceci place les électeurs LR dans une position d’autant plus délicate. Ils sont jusqu’ici restés fidèles à la cause, par habitude mais aussi, peut-être, par anticonformisme. Voter RN ? Impossible. On reproche à la dynastie Le Pen la faiblesse et le manque de cohérence de ses propositions, son ton inutilement provocateur, son court-termisme, sa démagogie. Toute la mise en scène conçue par le RN,  jusqu’à la « Convention de la droite », gêne et inquiète. Voter Macron ? Non plus ! Ce n’est pas tant sa politique que le personnage qui dérange. Trop jeune, prétentieux, hypocrite.

Ainsi, les conservateurs français sont aujourd’hui orphelins, inaudibles, réduits au mutisme. Parfois encore vêtus d’une chemise, du traditionnel pull d’épaules et d’un bermuda saumon, ils ont le charme des perdants. Ils sont de ceux qui s’abîment dans la contemplation d’un monde qui s’effondre. Peut-être les plus fous croient-ils encore en un après Macron où ressurgiraient les clivages et les partis anciens. D’ici là, ils resteront fidèles à une certaine vision de la politique : une politique des valeurs, par opposition à cette politique des clientèles qui fait le jeu des partis en place. En ce sens, insensibles au flux et reflux de l’opinion, les conservateurs restent toujours eux-mêmes ; à quoi fallait-il s’attendre ?

Sources et renvois

[1] Blaise Pascal, Les Pensées, 94.

[2] Charles de Gaulle, Mémoires de guerre, tome III, Le Salut, 1944-1946 (1959).

[3] Allusion à l’attentat du Petit-Clamart.

[4] Jacques Chirac, 1978.

Talleyrand

Talleyrand

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2023).
Membre de KIP et contributeur régulier.

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2023).
Member of KIP and regular contributor.

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