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Illustration de Marianne pour KIP.

Réponses aux paradoxes de M. Terrien

J’étais pourtant en sécurité. Posés sur la table, j’aperçois le Destin français d’Éric Zemmour, La défaite de la pensée d’Alain Finkielkraut, les Exorcismes spirituels de Philippe Muray et quelques Renaud Camus dispersés sur l’étagère. Je m’apprête à allumer CNews[1] pour écouter mon prophète. Quand soudain, en faisant défiler sur mon smartphone le fil d’actualité, je tombe sur le récent article écrit par Martin Terrien et paru dans la presse jovacienne KIP : Immigration, prenez garde M. Macron. Ce texte a suscité chez moi quelques réflexions passionnelles (et oui, pour le débat sain, apaisé, et rationnel on repassera) que je présente ici sur ce forum digital.

Pour parler comme M. Terrien pour qui la nausée et les propos nauséabonds sont une catégorie de l’entendement à partir de laquelle toute la droite de l’échiquier politique est perçue, plusieurs points ont soulevé mon cœur et mon attention. Listons donc, comme chez le médecin, tout ce qui a fait mal à ma France.

Le vocabulaire interdit

Selon M. Terrien, en bon citoyen du monde mondialisé, utiliser le vocabulaire de l’extrême droite (qu’il ne précise pas, car il est plus simple de se contenter d’allusions) serait se compromettre, que dis-je se salir, dans des propos nauséabonds.

« En vous laissant embarquer dans la controverse contemporaine sur l’immigration, vous vous laissez dicter les termes du débat par le Rassemblement National et la droite dure. »

Martin Terrien

Mais reste à définir quels auraient été les termes du débat s’ils avaient été posés par le reste de l’échiquier politique et la gauche molle. Comment parler d’immigration autrement qu’en utilisant les termes d’identité, d’intégration, de nation, d’acculturation, de peuples, de démographie, de cultures différentes ?

Si ce vocabulaire est celui de l’extrême droite, ce n’est que parce qu’on le lui a laissé. Posons un mouchoir sur notre nez, et, très rapidement, prenons une distinction « nauséabonde » par excellence : les « Français de souche » et les « Français fraîchement arrivés ». Si cette distinction paraît scandaleuse aujourd’hui (alors que ce n’est évidemment pas une distinction juridique, ce qui, là, serait scandaleux) et fait depuis quelques années son chemin dans le débat public, ce n’est que parce que l’intégration française n’a pas plus aucun sens aujourd’hui. L’époque où les populations fraîchement arrivées se mêlaient aux autochtones en adoptant leurs codes avec succès (au moins à partir de la deuxième génération) appartient au passé. Nouveau débat qui s’ouvre au passage, dans lequel nous ne nous engagerons pas davantage : y a-t-il un mode de vie français, des codes et des coutumes françaises et faut-il que les immigrés s’y adaptent ? Il faut croire que les Français ne se connaissent même plus assez bien eux-mêmes pour savoir que la France est une culture (voire une civilisation) qui a ses traits caractéristiques.

Pour revenir au sujet, faut-il vraiment répéter que l’intégration est en crise ? À quoi peut-on bien s’intégrer ? À la sécurité sociale ? Comme le rappelle Michel Winock dans son livre Nationalisme, antisémitisme et fascisme en France, les trois principaux vecteurs d’intégration en France au XXe siècle pour les immigrés récemment arrivés étaient : le syndicat, l’école et la conscription. Inutile de rappeler que les trois sont aujourd’hui en piteux état, et qu’en plus de se couvrir les narines, les yeux aussi sont bandés pour ne pas accepter de voir la réalité. Marine Le Pen a obtenu 33,90 %  au second tour des élections présidentielles, qui pourrait être d’assez mauvaise foi pour soutenir qu’il y a en France 33,90 % de racistes ? Cette distinction « nauséabonde » n’est pas faite pour servir les discriminations ou les injures raciales : tout le monde sait que l’histoire de France a aussi été faite par des Français issus de familles immigrées. Et il serait encore une fois beaucoup trop facile d’associer ce vocabulaire à Barrès, Maurras ou Drumont, sans accepter de voir les nouveautés de notre époque qui la rendent si unique (le déclin d’une civilisation ne lui arrive qu’une fois). Terminons ce point par l’admirable formule du docteur Bernanos :

« J’admire les idiots cultivés, enflés de culture, dévorés par les livres comme par des poux, et qui affirment, le petit doigt en l’air, qu’il ne se passe rien de nouveau, que tout s’est vu. Qu’en savent-ils ? »                                                             

Georges Bernanos, Les Grands cimetières sous la lune (1938)

Le triptyque Sanité, Apaisement, Rationalité

 « Comment pourrait-on possiblement avoir une discussion saine, apaisée et rationnelle quand le cadre de celle-ci est mal posé, quand l’immigration n’est abordée qu’avec un point de vue négatif, caricatural, mal informé […] et totalement décontextualisé historiquement ? »

Martin Terrien

M. Terrien, en grand donneur de leçon présidentiel (même Jacques Attali ne se serait pas permis), préfèrerait parler de l’immigration de façon saine, apaisée et rationnelle.

Il est amusant de voir comment ceux qui ont peur de se salir les mains cherchent à tout prix à se plastifier le cerveau, à vouloir atteindre l’objectivité, la scientificité, pour régler des affaires qui ne sont que politiques, c’est-à-dire, variables, dépendantes des rapports de force et de la volonté du peuple (ce qui ne veut pas dire « populiste »), et donc de la nation française. Est-ce malheureux ? Peut-être. En tout cas prétendre à la rationalité serait bien présomptueux pour des affaires politiques (même la Realpolitik partait de principes « nauséabonds », comme la préférence nationale). Et conjuguer la rationalité à la sanité serait bien contradictoire. La rationalité suppose la prise de distance, l’étude sans passion (ce qui pourrait mener en réalité à la mise en place d’une politique migratoire inflexible et stricte, à l’australienne par exemple, ce qui ne serait vraisemblablement pas du goût de M. Terrien). À l’inverse, on comprend que sanité signifie ici pureté, loin des bas instincts, ce qui suppose une action auréolée par le Bien, des décisions animées par des bons sentiments. La porte ouverte, en fait.

Mais tentons une exégèse plus précise de l’Évangile selon M. Terrien. Rationnel signifie pour lui à l’abri des mauvaises et nauséabondes passions (comme la peur, les préjugés…), mais sans exclure les passions positives (des valeurs nous dira-t-il) d’ouverture, libérales, et européennes (celles que le Président Macron n’aurait plus selon lui). Mais un discours est passionné ou ne l’est pas. Il est rationnel ou passionnel. Il calcule des ratios ou il s’émeut et transpire le pathos et/ou la haine. Il faut donc choisir.

Partisan du camp du Bien, rationnel quand il le veut mais scandalisé et indigné par la remise en question du droit d’asile par M. Macron (le droit d’asile est louable du point de vue individuel, mais hospitalité signifie accueil momentané, et non pas installation d’un nouveau peuple chez soi), M. Terrien est au fond un homme animé par des convictions et des valeurs qu’il veut au principe de son action. On retrouve chez M. Terrien une éthique de conviction, par opposition à ce que Max Weber appelle, dans Le Savant et le Politique, une éthique de responsabilité.

« Il y a une opposition abyssale entre l’attitude de celui qui agit selon les maximes de l’éthique de conviction – dans un langage religieux nous dirions : « Le chrétien fait son devoir et en ce qui concerne le résultat de l’action il s’en remet à Dieu » -, et l’attitude de celui qui agit selon l’éthique de responsabilité qui dit : « Nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes. » »

Max Weber, Le Savant et le Politique

Les conséquences de l’immigration sont nombreuses, et dépassent le soi-disant vocabulaire d’extrême droite (la langue, la délinquance, les frictions culturelles, les territoires perdus de la République…). Parmi ces conséquences, il y a aussi les coûts d’accueil et de construction de nouvelles villes pour les accueillir (un peu comme dans les années 1970 et 1980). Il y a les coûts de la sécurité sociale[2], il y a la peur d’accueillir et de favoriser le terreau du terrorisme via le communautarisme. Ce sont des conséquences qui sont des réalités depuis déjà de nombreuses années, sans que la gauche, éprise d’une éthique de conviction, accepte de voir que le communautarisme et l’immigration sont liées (il suffit de voir avec quelle rapidité des ghettos irlandais et italiens se sont formés aux États-Unis dans les années 1850 et 1890…). 

La bataille des champs lexicaux : la gauche olfactive et le misérable crapaud d’extrême droite

« Un discours digne des pires idéologues d’extrême droite du XXème siècle diffusé en direct sur des millions d’écrans plus tard, on voit bien où cela nous mène »

Martin Terrien

Et où est ce que ça nous mène ? À un succès éclatant de M. Zemmour sur les chaînes où il se produit ? À l’effarouchement de centaines de personnes qui se bousculent sur les plateaux télé pour « condamner » (c’est décidément la mode) M. Zemmour ? Évidemment que beaucoup de points, dans le discours de Zemmour, sont polémiques (c’est à dire qui suscitent la controverse, le débat de façon violente et passionnée). Mais il est tout de même caractéristique de notre époque de se poser davantage la question du cordon sanitaire que du discours en tant que tel[3]. Peu se sont attaqués au contenu du discours de Zemmour (long de trente minutes, il faut le rappeler, pendant lequel beaucoup de sujets ont été abordés), mais tous ont pensé à l’interdiction, au boycott, à la condamnation grandiloquente[4].

Car l’obsession du cordon sanitaire anime M. Terrien. Le manichéisme le rend prodigue et expert en condamnations et mises en garde. Les exemples qui vont suivre sont caractéristiques de ce qu’on pourrait appeler « la gauche olfactive »[5].

C’est donc en toute logique qu’il utilise, pour parler de ses adversaires, le champs lexical de la maladie, des plus bas instincts et du Mal : « nauséabond », « propagation » (un peu comme si Éric Zemmour était un virus inoculé jusque dans nos petites chaumières), une « menace », le « feu », « repoussante », « complice de Le Pen ». Car on le sait, Marine Le Pen et Jean-Marie Le Pen avant elle sont criminels pour avoir fait de l’immigration leur cheval de bataille alors que la gauche préférait plutôt mettre en garde contre ce qui serait semblable aux « pires idéologues d’extrême droite du XXe siècle ». Sans citer Bernanos encore une fois, il serait important de corriger sa myopie, et d’arrêter de faire comme si la situation était celle des années 1930.

L’immigration ? Pourquoi pas, cela a l’air amusant

Gardons la pépite pour la fin, celle qui vaut de l’or, parce qu’elle a le mérite d’être franche, et de reconnaître le peu d’intérêt que de nombreuses personnes, comme M. Terrien, ont pour le thème de l’immigration.

« Vous endommagez le débat public, en le focalisant encore une fois sur un thème qui certes importe, mais qui n’est finalement pas si central que cela dans l’analyse des problèmes concrets que rencontrent aujourd’hui la France et l’Europe »[6]

Martin Terrien

Le contrôle des frontières, le droit du sol et le droit du sang, la démographie, les cultures, l’anthropologie la plus basique : tout cela est balayé d’un revers de la main par M. Terrien parce qu’au fond, selon lui, ce qui fait la France, c’est avant tout les valeurs libérales, européennes et d’ouverture. C’est aussi, on le devine, un grand dessein, une Destinée Manifeste glorieuse qui ne peut être définie que par la négative : ne surtout pas se retrouver sur le banc d’accusation de l’Histoire. Beau projet. Bref, pour M. Terrien, la France n’est plus une Histoire, elle est une mission de dissolution. Elle n’est plus un terroir, elle est un corpus de valeurs. Elle n’est plus une Civilisation à protéger et à transmettre, elle est un ensemble de « problèmes concrets que rencontrent aujourd’hui la France et l’Europe » (entre le chômage, l’écologie…). Elle n’est plus existentielle, elle n’est que des moyens d’existence[7].

L’immigration est une donnée géopolitique et économique et a des conséquences concrètes. Il suffit de voir ce qui se passe dans les villes champignons créées pour accueillir des milliers d’immigrants à la suite du regroupement familial dans la grande couronne parisienne, et de voir leur état (écouter les raps de Kery James sur ces sujets serait bien plus éloquent).

Est-il raisonnable d’avoir peur de l’immigration ? Certains Français ont peur, en effet, d’une immigration massive qui modifierait les équilibres démographiques, et qui serait conjuguée à une fâcheuse tendance au laxisme sur les valeurs républicaines. Mais bon, disons pour faire court qu’ils sont racistes et nauséabonds.

Prenez garde, M. Terrien, car à trop vouloir éviter de se salir le cerveau, vous pourriez finir par vous retrouver sur le banc d’accusation du Passé.

Moralité

Ne parler que de valeurs et d’éthique,

Critiquer la bête, jouer l’ange,

Adopter des attitudes grandes mais étiques,

Mène à occulter toute réalité qui dérange

Pour combien de temps ?

Sources et renvois

[1] Éric Zemmour intervient dans l’émission Face à l’info, sur CNews, depuis mi-octobre 2019.

[2] http://www.cepii.fr/PDF_PUB/lettre/2018/let394.pdf. Étude faite par le CEPII sur les effets de 30 années d’immigration sur les finances publiques en France.

[3] Voir la mauvaise foi du professeur de rhétorique Clément Viktorovitch sur Clique.

[4] Voir la publication d’une liste blanche de ceux boycottant les chaînes où Éric Zemmour se produit.

[5] Celle qui multiplie les adjectifs tels que « nauséabonds », « rance », « écœurant », « suinte le Français de souche », « peu ragoûtant tréfonds de la boîte à idées du Front National ». Cette dernière expression est tirée de l’article : https://www.lemonde.fr/idees/article/2012/05/04/francais-d-origine-etrangere-nous-refusons-d-etre-la-variable-d-ajustement-de-l-election-presidentielle_1695522_3232.html. La magnifique définition que donne Rokhaya Diallo de l’intégration est à voir :  « nous n’avons ni l’intention de nous « intégrer » ni celle de nous « assimiler » à un pays qui est déjà le nôtre ».

[6] Près de 40 % des Européens présentent le marasme économique comme leur première inquiétude. Mais c’est sans rappeler que l’immigration arrive derrière avec 37 % des réponses, et une augmentation très rapide sur les dernières années. Voir pour plus de détails l’Eurbaromètre et le document du CEPII : http://www.cepii.fr/BLOG/bi/post.asp?IDcommunique=704.

[7] Formule utilisée dans le discours d’Éric Zemmour à la Convention de la Droite.

Fiodor

Fiodor

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris.
Contributeur régulier pour KIP.

French student in Master in Management at HEC Paris.
Writes regularly for KIP.

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