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Idriss Aberkane
Montage de Hugo Sallé pour KIP

Idriss Aberkane : « L’école, quand elle note, se déconnecte de la vraie vie »

Nous avons rencontré Idriss Aberkane, essayiste, conférencier, consultant, auteur de Libérez votre cerveau en 2016. La première partie de cet entretien est disponible ici.

KIP : La réforme de l’éducation, qu’en pensez-vous ?

Idriss Aberkane : D’une façon générale, je trouve que ce que fait Jean-Michel Blanquer est très bien. Et puis d’une façon générale, sur la réforme, un Ministre au ministère, c’est comme un conducteur qui tient le volant. Il ne peut pas ouvrir le capot alors qu’il conduit ni même se permettre d’arrêter le véhicule (une échéance de 5 ans est tout de même très courte). Ouvrir le capot mettrait en péril sa carrière. C’est donc rare que des Ministres changent en profondeur le système en place, d’autant plus que s’ils le faisaient, ils ne s’en remettraient sûrement pas. Car, même si ça marche, le succès ne met pas à l’abri d’un remaniement. Sinon, c’est cuit pour lui. Il s’agirait pourtant de s’intéresser à des choses plus fondamentales dans tout le système. Un haut fonctionnaire de l’Éducation nationale, par exemple, est là pour 25 ans. Il en a vu passer, lui, des quinquennats. Et ce sont ces gens-là qui ont des préconceptions sur l’éducation qui sont très difficiles à changer.

Prenons par exemple le cas de Céline Alvarez [1] : pour moi elle a raison. Sur ce qu’elle a écrit. Et ce qu’on dit sur elle est tout à fait faux : elle n’a pas été virée de l’Education nationale. Les plumes qui ont répandu ces fausses nouvelles sont responsables et c’est scandaleux. Elle a démissionné de l’Éducation nationale car elle considérait qu’elle n’était pas suivie par sa hiérarchie pour un résultat qu’elle considérait, à raison, être révolutionnaire. Car en effet, apprendre à lire, écrire, compter et diviser d’une autre façon à des enfants de 4-5 ans dans des zones éducatives prioritaires, c’est une révolution. Normalement, elle aurait dû être promue grande consultante. On aurait dû tout de suite mettre fin à nos anciennes méthodes et copier ce qu’elle vient de faire. Mais, à l’inverse, on a dit que sa méthode n’était pas reproductible. Donc elle a dû arrêter, et bien sûr on ne l’a pas étendue ailleurs. Selon les statistiques nationales, les gens à qui elle a appris à lire et écrire ont beaucoup plus de chances de finir en taule à l’âge adulte. On a refusé de leur donner une chance, ce qui est un comportement immonde, et je pèse mes mots. Aucun ministre ne pourra changer ce genre de comportements. A part quelqu’un comme Nelson Mandela, c’est-à-dire des gens qui en imposent. Mais c’est rarissime. Un Ministre classique, lui, a une trousse à outils qui ne lui permet pas de faire ça. Et les gens comme Céline Alvarez sont persécutés, c’est le bon terme. Alors qu’elle a fait quelque chose que personne n’a jamais fait en France. Cela aurait dû devenir une best practice. Mais il y a des gens qui ont une mentalité de brontosaure dans la tête sur lesquels les ministres n’ont aucun effet.

Mais la réforme est en réalité un faux problème, car il s’agit surtout de culture. Pourquoi est-ce que la France n’a pas de Silicon Valley ? Parce qu’on ne supporte pas l’échec. Comme l’a dit Steve Jobs : en France, il ne vaut mieux avoir rien fait plutôt que d’avoir échoué. Par exemple, il y a encore des prépas en France qui attribuent des notes négatives : c’est un peu comme si on disait à l’élève : tu aurais mieux dû rendre copie blanche. Les notes négatives sont un scandale pédagogique : on n’a pas fait décoller le premier avion avec des notes négatives. Cela amène à faire une distinction nécessaire entre la note et la correction : ce n’est pas la même chose.

Donc le système des notes est un mauvais système ?

Non je parle des notes négatives. Mais plus généralement, je pense que l’usage que l’on fait de la note est mauvais. La variable essentielle de l’apprentissage c’est la correction, pas la note. Ce n’est pas la même chose.

Le jeu, par exemple, corrige. Il est l’outil d’apprentissage le plus performant dans la nature. Et ce n’est pas anodin. Les animaux aussi jouent pour apprendre, les prédateurs y compris. Un bébé tigre joue aussi pour apprendre, et sans ça, il ne pourra pas survivre dans son environnement. La nature est en effet bien plus sélective que le concours de Polytechnique ! SI vous échouez dans la nature, vous ne revenez pas l’année prochaine pour réessayer… Le comportement d’apprentissage que la nature mobilise c’est le jeu. Alors que dans une copie d’examen : aucune correction, juste une note. Et quand la correction tombe, c’est deux semaines après, de façon hors contexte. Alors que le jeu, lui, corrige deux fois par seconde. En réalité, la note et la correction n’ont pas la même fonction. La note sert à sélectionner quand il n’y a pas assez de place pour tout le monde. : quand il y a trop de monde, on recourt à la sélectivité. Au Moyen-Âge, le précepteur ne notait pas, puisqu’il était payé par le comte de Machin ou le Duc de Bidule pour éduquer son fils. Le Duc se fichait des notes : son fils lui succédera dans tous les cas. La note apparaît au moment de la révolution industrielle quand il a fallu assigner des gens à un nombre limité de places. Elle a servi de colonne de décantation pour discriminer. Et ça, ça date de Napoléon. La correction, c’est en revanche quand on doit apprendre. L’exemple du soldat est très révélateur : on le corrige, on ne le note pas. Et c’est évident : il se fait certes engueuler par le sergent instructeur, mais c’est efficace, car celui-ci passe aussi son temps à le corriger. Parce que dans tous les cas le soldat ira au front. Le problème, pour revenir à ce qui nous concerne, c’est que l’amateur dans le domaine éducatif confond les deux.

L’école, quand elle note, se déconnecte de la vraie vie, et n’est plus du tout efficace : l’école n’a pas d’autorité sur la vraie vie. L’histoire nous le démontre : dans les années 40, quand la France a connu sa plus grosse raclée de son histoire, qui étaient les architectes de cette défaite ? C’étaient les majors de Saint-Cyr. Maurice Gamelin [2], était ultra-bien noté à Saint-Cyr : ses professeurs disaient « lui, il ira loin ». Et bien la vraie vie lui a dit non. Moi, la vraie vie, j’ai déjà plus d’autorité que Saint-Cyr. De deux, je l’ai testé, et il ne valait pas un clou votre Gamelin, malgré sa légion d’honneur et ses bonnes notes. Ça c’est la vraie vie. Donc la vraie vie est supérieure à la vie notée, c’est un fait, la nature nous le démontre tous les jours. On peut avoir « excellent » dans la vie notée et être une brêle dans la vraie vie et vice versa. C’est donc aussi pour cette raison que placer à un certain poste un polytechnicien seulement parce qu’il est de Polytechnique, et appliquer une grille de salaires, est en réalité inadapté et plutôt débile.

Illustration : Montage de Hugo Sallé pour KIP

Sources et renvois

[1] Céline Alvarez était enseignante en maternelle à Gennevilliers (zone d’éducation prioritaire), et a présenté en 2016 dans son livre Les Lois naturelles de l’enfant de nouvelles techniques pédagogiques expérimentées dans sa classe pendant 3 ans, qui auraient abouti à un développement impressionnant de la personnalité et des compétences cognitives des enfants.
[2] Maurice Gamelin a commandé l’armée française pendant la « drôle de guerre » de 1939-1940. N’ayant pas compris la nouveauté stratégique permise par les chars, il a persisté à croire que la guerre sera, comme 15 ans avant, une guerre de position, alors qu’elle s’avéra être une guerre de mouvement.
Damien de La Rocque

Damien de La Rocque

Étudiant français en Master in Management (H2021) à HEC Paris.
Vice-Président de KIP 2017-2018.

French student in Master in Management (H2021) at HEC Paris.
KIP Vice-President in 2017-2018.

Yann Sassi

Yann Sassi

Étudiant français en Master in Management (H2021) à HEC Paris.
Vice-Président de KIP.

French student in Master in Management (H2021) at HEC Paris.
KIP Vice-President.

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