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Idriss Aberkane
Idriss Aberkane, Montage de Hugo Sallé pour KIP

Idriss Aberkane : Faire décoller le cerveau

Nous avons rencontré Idriss Aberkane, essayiste, conférencier, consultant, auteur de Libérez votre cerveau en 2016.

KIP : Vous avez intitulé votre dernier livre Libérez votre cerveau : notre première question est très simple, qu’est-ce que cela veut dire exactement pour vous, quel est le message qui vous tient le plus à cœur dans cet essai ?

Idriss Aberkane : Mon message principal est une position philosophique, qui est que l’être humain est supérieur à toutes ses créations. Un tel postulat a des conséquences majeures : il implique que l’humanité (comme concept) est supérieure aux universités, l’humanité est supérieure aux États, l’humanité est supérieure à son économie. Si l’on prend le cas du transhumanisme, cette prise de position est un phare. En effet elle nous rappelle que l’homme n’est pas une création humaine ; le cerveau humain n’a pas été créé par l’homme. Libérer son cerveau, cela ne veut donc pas dire tirer profit de la technologie pour le faire accéder à une sorte de stade surhumain, car nous n’avons pas créé notre cerveau, nous ne le maîtrisons pas, et il serait par conséquent bien inconscient de vouloir le customiser.

Je voudrais donner l’exemple du culte du cargo. Ce culte est le fait de peuples d’Océanie qui voyaient pendant la Seconde guerre mondiale atterrir sur leurs îles perdues des avions américains, qui leur apportaient des bonbons et du chocolat. Certaines peuplades, y voyant sans doute une forme de Providence divine, ont fait un culte de ces cargos une fois la guerre finie : se rappelant qu’ils atterrissaient sur de longues pistes, ils ont eux-mêmes construit de telles infrastructures, espérant que les grands oiseaux d’acier reviendraient. Imaginons maintenant qu’un avion soit resté sur leur île. Au bout de quelques années, ils auraient nécessairement eu envie de le bidouiller, c’est humain. Quelle est la première chose qu’ils auraient faite ? N’aurait-ce pas été de lui couper les ailes, car elles empêchent de le déplacer entre les arbres ? Il en va exactement de même pour le transhumanisme avec le cerveau humain.

Le problème est que l’éducation est dans la même position que ces océaniens face à un avion. L’éducation ne sait pas faire décoller le cerveau, c’est un fait. Elle ne sait que le remplir. Lorsqu’un cerveau humain décolle, c’est de sa propre responsabilité. Notre éducation ne sait pas comment le cerveau fonctionne, elle croit que son système, qui est un système reproductible et donc standardisé, mène à l’émancipation de chacun. C’est un leurre. Et comme elle ne comprend pas la neuroscience, comme elle se trouve confrontée à son insuccès, elle pourrait être tentée de nous customiser le cerveau : c’est exactement l’exemple de la ritaline, qui est une drogue prescrite à outrance aux États-Unis, pour que les élèves puissent mobiliser leur attention de la manière que l’on attend.

Donc pour vous le système éducatif n’est en soi (c’est-à-dire comme institution) pas capable de faire décoller le cerveau humain ?

Je n’ai pas dit ça ; je porte un diagnostic actuel. Je ne dis pas que c’est impossible. Simplement le système éducatif est pour moi un système très arriéré technologiquement. Il ne prend pas en compte des découvertes récentes : on commence tout juste à parler d’ed-tech pour une éducation qui n’a quasiment pas progressé depuis 150 ans. C’est sans doute à cause de cela que la France fait pâle figure dans les classements internationaux.

Prenons le cas des mathématiques. La France n’a pas de classe moyenne en mathématiques. Il y a les très bons, ceux qui donneront des médailles Fields, les Villani. Et puis il y a la masse de laissés-pour-compte. Et cela a quelque chose de paradoxal parce que ce sont souvent les gens qui se disent à gauche qui refusent de voir cet état de fait. Normalement quand on est à gauche on se préoccupe des inégalités, et naturellement celles de revenus. Or aujourd’hui les inégalités de connaissance sont plus fortes que les inégalités de revenus, alors que les inégalités de connaissance sont normalement capables de corriger les inégalités de revenus – c’est le principe de la méritocratie. Et ceci, c’est une faillite qui ne peut être attribuée qu’à notre système éducatif.

Vous taxez donc l’éducation d’arriérée parce qu’elle est une institution qui reproduit le même modèle depuis des générations. Mais n’est-ce pas aussi parce que sa mission est de transmettre un héritage, et un héritage culturel, qui serait source de sagesse ? Vous parlez en effet dans votre ouvrage de neurosagesse : la sagesse n’est-elle pas justement cette capacité de s’imprégner d’une culture ?

Mon point de vue sur la sagesse est que c’est d’abord la connaissance de soi. Ce n’est pas moi qui le dis : c’est Zoroastre, Platon, Socrate, Aristote, Saint Augustin, Plotin, etc. La connaissance de soi est le chemin vers la liberté et vers la sagesse, qui sont coextensives : comme l’a dit Idriss Shah, « la notion de choix ne veut rien dire si les gens choisissent ce qu’ils ont été conditionnés à choisir ». Et c’est là le paradoxe actuel : on a le sentiment d’être libres alors que les gens n’ont jamais été aussi peu versés dans la connaissance de leur cerveau.

Ainsi on ne sait généralement pas que lorsqu’on note des individus, ceux-ci performent moins bien. Ca a été prouvé. Quand on donne une récompense à des gens pour une tâche, ils sont moins performants : qui sait ça ? On a, il y a 50 ans, réalisé le fameux test de la chandelle, qui a montré que, lorsqu’on donne un problème à résoudre à 100 personnes auxquelles on promet 100 dollars, et le même problème à 100 personnes auxquelles on promet une poignée de main, le second groupe réussit le mieux. La note n’améliore en fait les performances que dans le cas des exercices corrigés. Dans le cas des situations nouvelles, la note est contre-productive.

Mais comment alors faire reconnaître le travail de chacun ? La reconnaissance n’est-elle pas le meilleur carburant pour l’action humaine ?

Je ne crois pas qu’elle soit nécessaire. Richard Francis Burton a dit : « n’attends d’applaudissements que de toi-même ». La reconnaissance est pour les petits enfants. Le principe de l’âge adulte est justement de n’en tenir plus compte. Le fameux mathématicien russe Grigori Perelman, dont Villani lui-même dit qu’il ne possède pas même le quart de ses connaissances, a refusé la médaille Fields et le prix du millénaire. L’ambition est vis-à-vis de soi.

Je suis désolé mais je ne comprends pas très bien comment cela peut fonctionner, à part pour quelques individus exceptionnels…

C’est parce que vous sortez de prépa…

(Rires) C’est possible…

En fait, les gens qui ne marchent pas à la reconnaissance ne se voient pas parce qu’ils sont écrémés de notre système industriel de promotion sociale. Mais il y en a plein, et ils ne se préoccupent absolument pas de ce qu’autrui pense d’eux. Ce sont les premiers à s’opposer aux abus de pouvoir, notamment dans les dictatures qui marchent justement à la reconnaissance.

La source de motivation la plus forte est à mon sens la soif de sagesse et de liberté. Le problème c’est qu’un individu désire deux choses : ce qui est bon pour lui, et ce qu’il veut. Et les deux ne se rejoignent pas toujours. Je crois en ce sens que la métaphore platonicienne du chariot ailé est très juste : l’homme est sur un chariot conduit par deux chevaux, l’un blanc, l’un noir. Le blanc dit : « donne-moi ce dont j’ai besoin ». Le noir dit : « donne-moi ce que je veux ». C’est toute l’opposition entre la nutrition et le goût.

Le fait est que l’immense majorité des gens marche à « donne-moi ce que je veux ». Et c’est là-dessus que marche le marketing : Philip Morris en Afrique a créé une marque de cigarettes qui s’appelle Visa, et qui utilise des emballages de la couleur d’un passeport français. Cela marche très bien parce que le cerveau des gens assimile le paquet à l’idée positive d’une possible émigration – évidemment, tout ceci est inconscient et pulsionnel. Or ce produit n’est pas bon pour moi. Ce qui est bon pour moi, je dois le découvrir par moi-même – c’est l’autonomie. Et l’autonomie, c’est la capacité à désinstaller des logiciels. Ce à quoi l’école ne nous prépare pas.

On appelle l’adolescence l’âge bête parce qu’on apprend à désinstaller des logiciels ; et on désinstalle parfois les mauvais, on se trompe, on trébuche. Mais on se rend compte en tout cas que l’on peut avoir des droits d’administrateur sur son cerveau. Pour le faire décoller. Ce décollage-là, c’est pour moi la condition même de notre liberté, et cela doit être l’ambition première de notre système éducatif.

La suite de cet entretien est disponible ici.

Illustration : Montage de Hugo Sallé pour KIP

Yann Sassi

Yann Sassi

Étudiant français en Master in Management (H2021) à HEC Paris.
Contributeur régulier.

French student in Master in Management (H2021) at HEC Paris.
Regular contributor.

Damien de La Rocque

Damien de La Rocque

Étudiant français en Master in Management (H2021) à HEC Paris.
Vice-Président de KIP 2017-2018.

French student in Master in Management (H2021) at HEC Paris.
KIP Vice-President in 2017-2018.

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