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Illustration d'Henri Loppinet

Quête de sens : nouvelle mode ou impératif moral ?

“Ce que je recherche avant tout dans mon futur métier, c’est de m’épanouir et d’y trouver du sens” : voilà comment une part grandissante de jeunes étudiants définissent la réussite professionnelle. Une tendance récente – elle date principalement des années 2010 – mais qui est déjà devenu le slogan des nouvelles générations, à tel point que même les écoles et les entreprises s’y mettent : cours sur l’éthique dans l’entreprise, conférences sur la responsabilité sociale des entreprises (RSE) et la finance verte, postes de responsable de transition énergétique, labels ESG… Rien n’arrête cette frénésie de la quête de sens, à tel point que la notion tend à perdre toute signification. S’agit-il d’un cri de détresse face aux dangers du capitalisme moderne, ou bien seulement d’une mode qui permet d’être bien vu en société ? Tentons une brève analyse philosophique de ce nouvel engouement. 

Trouver sa voie

Il est tout naturel pour la jeunesse d’avoir une période de doutes sur son avenir, d’avoir la sensation d’être en chute libre dans un monde qui nous est étranger tandis que nous prenons conscience que nous n’avons aucune prise sur notre réalité. Cela peut durer de quelques mois à plusieurs années, et ça n’est en aucune façon un phénomène nouveau : de Descartes, qui sillonne l’Europe en alternant la vie militaire et les méditations métaphysiques, à Steve Jobs, ayant sérieusement envisagé de devenir moine bouddhiste après ses études, ce mélange de désorientation et de découverte du monde extérieur est une étape nécessaire pour entrer dans l’âge adulte . Si cette sensation de déroute semble accentuée chez les étudiants d’aujourd’hui, c’est en grande partie le fait de la liberté sans précédent dont on dispose désormais dans le choix de sa carrière : liberté sectorielle – double-diplômes et reconversions sont devenus monnaie courante -, liberté géographique avec les nombreuses possibilités à l’international, liberté de statut avec le développement de l’entrepreneuriat et des emplois dans les ONG. Ce n’est pas seulement de la quantité des possibilités offertes, mais aussi la vision qu’en a la société, qui a profondément changé : travailler au sein d’une association humanitaire est beaucoup mieux accepté qu’il y a vingt ans, et peut même être source d’un certain prestige social qui rivalise avec les voies royales traditionnelles dont les grandes entreprises du CAC40 sont l’archétype. 

Cette quête de sens n’est pourtant pas apparue par hasard, mais à un moment bien particulier de l’histoire récente. Elle fait en effet suite à une prise de conscience des limites du modèle capitaliste, qui aboutit à une sensation d’urgence non seulement climatique, mais aussi sociale et démocratique. La sensation d’un échec du modèle traditionnel, couplée à l’instinct classique de vouloir se démarquer des choix de ses parents, poussent les jeunes à rechercher une nouvelle approche du monde professionnel. Avoir un “impact” à travers son métier est de plus en plus perçu comme une nécessité par les jeunes générations, et non plus un luxe réservé à certains secteurs comme peuvent encore le penser les actifs d’aujourd’hui. S’il est vrai que le confort matériel reste important – en particulier pour les milieux les plus modestes – il semble davantage devenir une étape de la réussite plutôt que son aboutissement. À tel point que, plus qu’une nouvelle norme sociale, certains assimilent la volonté d’un métier qui ait du sens à un devoir moral qui s’imposerait à tous. il ne s’agirait donc une simple mode issue du courant “bobo”, d’individus qui veulent se montrer comme différents et supérieurs, mais d’une véritable nécessité voire d’une réaffirmation de la notion antique de vertu, appliquée cette fois-ci au monde professionnel. Autrement dit, la réussite se mesurerait moins au nombre de zéros sur la fiche de paie qu’au nombre de vies sauvées au cours d’une carrière ; et ce serait un retour à l’ordre naturel des choses, refermant la parenthèse malheureuse d’un capitalisme brutal et aliénateur.

La crise des valeurs

Cette volonté de trouver du sens dans son travail ne peut cependant pas se réduire à un simple déplacement de la réussite vers l’économie sociale et solidaire (ESS). C’est un malaise social et culturel bien plus profond qui est à l’oeuvre, et dont les origines sont bien plus anciennes que la seule génération des millenials. Hannah Arendt diagnostique dans La crise de la culture une fragilisation de l’autorité et de la tradition qui serait caractéristique de l’âge moderne. Elle nous explique que le propre de la modernité est d’avoir les armes pour mettre en doute les valeurs héritées du passé, sans parvenir à combler le gouffre qui s’est ouvert sous nos pieds. Par conséquent, les critères traditionnels du succès – réussite matérielle, accession à des métiers à forte reconnaissance sociale, vie de famille stable et épanouie – ont perdu de leur superbe et ne font plus autorité auprès des jeunes. Il en va de même des figures qui incarnent l’autorité : professeurs, parents, et même professionnels se présentant, volontairement ou non, comme un modèle de réussite; les étudiants d’aujourd’hui souhaitant avant tout être indépendants et tracer leur propre voie. C’est donc tout le cadre du monde professionnel qui est balayé, enfermant chacun dans une sorte de relativisme où le seul mantra qui demeure valable consiste à dire qu’il faut suivre ses envies et que tous les métiers se valent, du moment que l’on fait ce qui nous plaît.

Mais pire encore, c’est à une véritable crise des valeurs que l’on assiste. Qu’est-ce qu’une valeur ? Nous pouvons définir simplement le terme de “valeur” comme étant l’ensemble des principes qui font autorité pour une société donnée. Par exemple, la liberté et l’égalité sont deux valeurs fondatrices de la France républicaine, de même que le travail est une valeur de la bourgeoisie traditionnelle, ou encore le risque et l’initiative individuelle qui sont idéalisés dans la figure mythique du self-made man aux Etats-Unis. Ces principes fondateurs partagent un certain nombre de caractéristiques essentielles qui seules leur permettent de prétendre au statut de “valeurs”. Ils doivent d’abord être absolus, c’est-à-dire universels, intemporels et invariables. Autrement dit, ces principes sont considérés comme devant valoir de la même façon pour tous les hommes et en tout temps. Deuxièmement ils sont transcendants, ce qui a pour conséquence que l’on est prêt à consacrer sa vie pour défendre ces idéaux supérieurs si nécessaire. Enfin, ils font autorité, ce qui signifie qu’ils ne sont pas remis en question et disposent d’un statut en quelque sorte sacré au sein du corps social concerné. L’archétype de ces valeurs est donc l’Idée platonicienne, qui surplombe le monde sensible, s’applique à tous les hommes et jouit d’une autorité incontestée puisqu’elle est légitimée par une vérité absolue qui indique sa supériorité.

Or, que reste-t-il de telles valeurs aujourd’hui ? La tempête nietzschéenne n’a laissé derrière elle qu’un amas de ruines fumantes. Dans Le crépuscule des idoles, notre philosophe moustachu montre successivement les trois points suivants. D’abord, l’idée d’une vérité absolue n’existe pas, elle n’est qu’un fantasme de l’homme rationnel qui s’imagine que le monde réel suit nécessairement le fonctionnement de son esprit, tandis qu’en réalité “il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations”. Par conséquent, il n’y a jamais eu de principes absolus, seulement des jugements relatifs et susceptibles d’être révisés avec le temps. Deuxièmement, les principes absolus ne sont rien d’autre qu’une fuite de la réalité vers un monde imaginaire où Dieu, les Idées ou quelque autre autorité nous dit ce qu’il faut faire et nous récompense lorsque l’on a bien agi. Pour Nietzsche, ça n’est rien d’autre qu’une illusion que l’homme s’est bâtie pour se réconforter, un “monde des apparences” qui sert à brimer les volontés des plus forts en leur faisant croire qu’une entité supérieure les punira pour leurs actions jugées “mauvaises” par la masse des faibles. Conclusion, il n’y a pas de principes transcendants, mais uniquement des idées que l’on est allé chercher dans la réalité extérieure. Enfin, ces “valeurs absolues” de type platonicien sont l’émanation de l’état biologique des individus qui les ont mises en avant : Socrate est décrit comme un être malade et méprisant la vie, il suit que les valeurs qu’il prône rejettent le corps et ses désirs pour affirmer au contraire que l’homme doit se détourner de la caverne du monde matériel pour s’élever vers la vraie réalité; ces principes n’ont donc que l’autorité de leur auteur. Il en découle que le seul critère qui soit encore valable est celui de la force et de la puissance : un principe vaut parce que celui qui l’applique est plein de force vitale, tandis que l’être qui dépérit ne peut produire que des valeurs faibles.

Bien que relativement anciennes (fin du XIXe siècle), ces thèses ont pris toute leur ampleur après qu’elles ont été en quelque sorte matérialisées par les atrocités des deux guerres mondiales puis par l’avènement de la société de consommation, qui ont montré respectivement que la morale peut être balayée par les actions humaines, puis que le seul critère d’une vie humaine est sa capacité à consommer, faisant perdre toute valeur aux principes éthiques traditionnels. Il est donc tout à fait logique que les jeunes d’aujourd’hui, confrontés simultanément à la défaillance du modèle capitaliste et à la remise en cause des valeurs fondatrices de nos sociétés, recherchent désespérément à mettre du sens là où il semble ne plus y en avoir.

Qu’est-ce que “réussir”?

Après l’échec flagrant positivisme scientifique – l’idée que la science peut apporter un progrès incessant et le bonheur à l’humanité – c’est une quête morale et spirituelle qui sous-tend la quête de sens des jeunes actifs et étudiants d’aujourd’hui. Mon métier n’aurait du sens qu’à la condition qu’il fasse avancer l’humanité, qu’il s’agisse d’un progrès technique, artistique ou éthique. Il s’agit d’une tentative de synthétiser les différentes perceptions du succès qui ont pu être proposées au cours de l’histoire : succès antique qui consiste à accomplir de grandes actions, succès chrétien qui réside dans le sacrifice pour autrui, succès républicain qui fait l’éloge des “grands hommes” qui ont fait avancer la nation et ont marqué l’histoire, succès de la société de consommation où l’on est appelé à jouir de la vie et de ses plaisirs, succès philosophique enfin qui exige que nous recherchions la vie bonne et tentions de la mener. Du succès antique, on retient l’idée de grands exploits que l’on transpose cependant au niveau du groupe et de la communauté : on dit que l’on a réussi lorsque le groupe a accompli une grande action. Les succès chrétien et républicain sont très nettement sont au coeur de cette nouvelle conception, puisqu’il s’agit de faire avancer l’humanité en usant de son temps et de ses talents pour autrui. La vision moderne de la réussite, qui met en avant la jouissance matérialiste, est également présente, puisqu’il s’agit de permettre aux autres d’accéder aux plaisirs de l’existence, au bien-être et à l’épanouissement de leurs talents propres. Enfin, le point de vue philosophique est la structure sur laquelle repose le tout, puisque c’est sur des notions de Bien et de morale que s’appuie ce succès post-moderne. 

Que penser de cette tentative de redéfinir le succès dans nos sociétés contemporaines ? Plusieurs fragilités rendent à mon sens caduque cette entreprise. La plus importante d’entre elles est que l’on ne résout nullement la difficulté posée par la pensée moderne, à savoir que les notions de Bien, de morale et de sens ont été sévèrement remises en question au cours du siècle dernier au point de perdre l’essentiel de leur autorité et de leur légitimité. Cela s’est traduit par une alternance de nihilisme et de relativisme, c’est-à-dire soit le rejet de l’existence d’un concept tel que la “morale” qui nous dicterait ce qu’il faut faire, ou alors une morale qui dépendrait des goûts de chacun et ne vaudrait par conséquent que bien peu de choses. Il paraît donc difficile, dans de telles conditions, de proposer une idée de succès qui fasse consensus. Autre point noir, ce succès ne fait référence à aucune autorité supérieure si ce n’est la morale elle-même : il n’y a ni Nature, ni Dieu, ni Nation, ni Révolution, ni tout autre idée transcendante qui serve de point de repère et de guide à notre quête de sens; la morale ne vaut que pour elle-même et se génère pour ainsi dire à partir de rien. Enfin, il n’y a aucun système de récompense qui soit mis en place par cette nouvelle philosophie du succès. Là où l’on promettait l’accès au paradis chrétien, la glorification posthume et l’entrée dans l’histoire dans la vision républicaine, ou encore la jouissance des biens matériels dans la société de consommation, il n’y a ici aucun bien véritable à rechercher si ce n’est celui des autres. Même le bonheur, élément central dans les perceptions antique et philosophique de la réussite, est relativement absent du succès contemporain, puisqu’il s’agit de rendre les autres heureux avant tout en mettant de côté ses propres désirs. 

Le constat est sans appel : chacun continue à chercher sans jamais trouver ce qui lui convient, les dépressions et le sentiment de malaise social se multiplient chez des jeunes déçus du monde professionnel qui les attend, et les conseils que l’on nous donne se limitent désormais à des slogans vides et clichés qui ne peuvent que nous rendre insatisfaits et nous faire sentir coupables de ne pas réussir. À l’ère du développement personnel et des vidéos de motivation qui pullulent sur Youtube et les réseaux sociaux, comment s’y retrouver dans ce labyrinthe de doctrines qui nous proposent toutes une vision différente de la vie idéale ?

Retrouver du sens

Comment envisager une sortie de cette crise des valeurs ? Je ne propose ni un substitut ni une nouvelle révélation qui s’imposerait à tous, mais plutôt quelques pistes qui pourraient à mon sens relancer la réflexion à ce sujet. 

Nous ne pouvons pas revenir en arrière. Inutile de tenter de faire comme si l’on avait rien vu, comme si cet effondrement des valeurs et de la tradition n’avait pas eu lieu. Cela s’est produit, et nous ne pouvons pas nous raccrocher à la conception pré-moderne de principes absolus et transcendants qui régiraient notre vie. Il me semble que nous n’avons d’autre choix que d’embrasser l’incertitude que nous avons mise en pleine lumière dans tous les domaines de l’existence, jusqu’aux sciences elles-mêmes avec l’avènement de théories quantiques probabilistes. Mais cela ne signifie pas pour autant que nous devions sombrer dans la mode du relativisme et des fake news, qui affirment qu’il n’y a pas de faits certains et que par conséquent tout se vaut. Il y a d’abord un certain nombres d’axiomes indépassables, tels que les notions de vérité, de logique, de Bien… qui se doivent d’exister de manière absolue du fait de l’ardente nécessité de leur existence. En effet, dire que la vérité n’existe pas, ou encore qu’elle est relative, c’est se contredire de manière immédiate en ôtant toute valeur à cette même phrase, puisque l’argument repose encore implicitement sur l’idée d’une vérité absolue et la présuppose nécessairement. En revanche, il est manifeste que cette vérité demeure à jamais infiniment éloignée de nous, en ce sens que nos théories morales, politiques et scientifiques sont toutes potentiellement fausses et sont d’ailleurs régulièrement réfutées ou du moins modifiées. Si des lois aussi vraisemblables que celles de Newton ont été mises à mal par les théories d’Einstein, il est clair que nos intuitions morales sont ô combien fragiles et sujettes à caution. Il nous faut accepter cet état de fait en s’ouvrant à cette incertitude inhérente à l’existence et qui affecte l’ensemble de nos connaissances. Par conséquent, nous ne devons ni nous enfermer dans des vérités jugées indubitables – “il faut suivre la Loi divine pour être heureux” – ni sombrer dans le relativisme – “chacun ses goûts, chacun sa vision du bonheur” -, mais plutôt embrasser la quête même du Bien et de la vérité en la considérant comme un aspect de la réussite. Autrement dit, c’est le fait même de se chercher qui est l’état naturel de l’homme, pas la certitude et l’ataraxie. 

Deuxièmement, s’il est vrai que nous ne pouvons plus nous fonder sur des valeurs absolues et indubitables, il demeure un domaine capable de nous servir de point de départ dans la façon de mener notre vie. Il s’agit de la nature humaine, c’est-à-dire de ce qui nous convient essentiellement, on pourrait dire biologiquement. Par exemple, aucune existence ne peut être bonne si l’on ne mange pas à sa faim, ou si l’on sombre dans des excès de différentes natures – drogues et addictions en tout genre -, ou encore si l’on n’a pas une vie sociale suffisamment développée. Bien entendu, ces attributs varient d’un être humain à un autre, mais ce ne sont là que des différences de degré et non de nature. Si ces critères ne sont pas suffisants, ils peuvent néanmoins nous éclairer dans nos choix : tout être humain recherche le savoir, la reconnaissance de ses pairs, le Beau, le Juste, et bien que leurs définitions soient sujettes à des désaccords, leur principe semble ancré dans notre essence. Il existerait donc, pour reprendre les thèses aristotéliciennes de l’Ethique à Nicomaque, un certain nombre de vertus qui seraient des conditions du succès, et qui se définissent selon le philosophe comme des dispositions de notre caractère – acquises par l’habitude et par l’exercice de notre volonté – donnant lieu à des actes qui visent un juste milieu. Ce “juste milieu” est simplement ce qui convient à notre nature, non pas en tant que moyenne entre deux extrêmes, mais comme un sommet qui correspond à ce qu’il y a de mieux en nous et pour nous : le courage comme juste milieu entre la lâcheté et la témérité; la justice comme milieu entre l’égoïsme (tout prendre pour soi) et le sacrifice (tout donner aux autres).

Troisième point, les valeurs ne valent que par adhésion à celles-ci, et non pas parce qu’elles s’imposent par la force. Autrement dit, si aucune valeur n’est démontrable, c’est justement parce qu’une démonstration de type mathématique retirerait tout poids à celle-ci, puisqu’une démonstration n’est rien de moins qu’un asservissement par la raison. S’il existe un certain  nombre d’arguments pouvant donner lieu à un débat, la valeur d’un principe se réduit fondamentalement à une décision libre quant à l’adhésion à celle-ci. Bien que j’aie dans ma nature une certaine inclination à adhérer à certaines valeurs, c’est d’abord parce que je les choisis librement (ce qui n’exclut pas que je puisse être partiellement influencé) que j’estime que la justice, la liberté, l’amour… ont une valeur universelle, que je suis prêt à me consacrer à elles et que je considère que tout le monde devrait en faire autant. Par conséquent, le succès et le bonheur dépendent essentiellement d’un choix libre et éclairé de ma part ; il est donc à rechercher fondamentalement en mes jugements et non dans une doctrine extérieure que je devrais suivre aveuglément. Ce choix éclairé suppose cependant une connaissance et des expériences concrètes de ces différentes valeurs, afin de les mettre à l’épreuve et de pouvoir les estimer en toute connaissance de cause. Cette conception des valeurs nous conduit donc à chercher à étendre nos connaissances et à multiplier les expériences, de sortir de notre zone de confort, afin d’éviter le plus possible d’être influencé par des préjugés liés à notre culture ou à notre éducation.

Enfin, au-delà d’une simple adhésion à certains principes, nous disposons d’une capacité à créer des idéaux fondamentalement nouveaux, une possibilité de transcender et de réinventer notre nature en conférant une signification nouvelle à nos actions. De la même façon qu’un peintre crée du sens et le donne à voir sur ses toiles, notre liberté nous permet – et nous impose – de fonder des conceptions de la réussite inédites et propres à nous-mêmes : il s’agit de projets uniques à chacun et qui impliquent tous la création de quelque chose d’inexistant, qu’il s’agisse d’un famille, d’une entreprise, d’une oeuvre, d’un événement, d’une stratégie… Cette créativité est inscrite dans notre nature et ne peut être dictée par personne d’autre que nous-mêmes. Ce qui ne signifie pas que d’autres puissent adhérer à notre vision pour en faire une conception du bonheur à l’échelle d’une communauté d’individus, voire d’une culture. Il serait en effet bien triste de résumer le succès à une simple application impersonnelle et aveugle de principes transcendants qui ne nous laissent aucune marge de manoeuvre ; cette capacité créative représente pour nous l’opportunité de nous approprier le bonheur et de lui accorder un mouvement dynamique.


Quelle conclusion apporter quant à la frénésie actuelle de la quête de sens ? Vous vous en doutez, je ne vous dirai pas de poursuivre telle voie plutôt que telle autre, ou de vous comporter de telle façon si vous souhaitez connaître le bonheur et le succès. Il ne s’agit nullement de reconstruire les valeurs rationnelles et absolues de Platon, ni les idéaux révélés de la religion ; mais le contraire n’est pas davantage pertinent, car il consisterait à considérer que chacun doit librement suivre ses goûts sans qu’aucune hiérarchie entre les types de vie soit possible. Notre nature nous incite à suivre certaines vertus, qui sont comme des conditions nécessaires mais non suffisantes de la réussite. À côté de ces principes qui doivent faire consensus, c’est à chacun d’accepter la quête du bonheur qui est la sienne en choisissant librement d’embrasser certaines valeurs, et en finissant par créer les siennes, par forger au fur et à mesure le sens de sa propre vie à travers des idées et des projets qui lui sont propres, qu’ils fassent partie du monde professionnel ou non. C’est à chacun qu’il revient de construire cette stabilité perdue à l’âge moderne, qu’il doit bâtir autour de principes librement choisis, de structures et d’idéaux créés par lui-même, sans nier la primauté de notre nature et du monde extérieur. Dans cette perspective, nous devons nous donner les moyens de nos ambitions en multipliant les expériences et en développant ses capacités. Et pour que tout ceci soit possible, il faut rêver, et progresser de manière pragmatique vers ce nouveau moi-même que je souhaite engendrer.

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David Diniz

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2022).
Membre de KIP et contributeur régulier.

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2022).
Member of KIP and regular contributor.

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