KIP
Illustration d'Henri Loppinet

Quand le sport nous apprend à oser

“Apprendre à oser”, la devise de HEC, s’applique parfaitement au sport. En effet, il est évident que chacun apprend dans le sport, et ose à sa manière. Chacun apprend à se dépasser. Chacun apprend des valeurs, des règles de conduite. Chacun ose essayer, rater et réessayer. 

C’est qu’il convient d’insister sur la présence dans le titre de ce « NOUS ». Que représente-t-il ? La question dépasse soudain le « CHACUN ». Elle me dépasse alors moi comme elle te dépasse toi, comme elle dépasse chacune de nos petites consciences particulières pour toucher quelque chose de plus profond en NOUS, pour toucher un peu à ce que nous sommes.

Vous l’aurez compris, c’est donc toute l’audace que l’être humain – dans sa généralité – entretient avec le sport que j’aimerais célébrer ici. On entend souvent dire que le sport doit être pratiqué pour être en bonne condition physique et mentale. Aussi nous oblige-t-on à en faire à l’école depuis tout petit. Mais en réalité, le sport est plutôt un défi lancé à notre propre condition.                                                                                                                                                

Quand on y réfléchit bien, un premier exemple célèbre est évidemment le football, un sport bien plus noble qu’il n’y paraît. C’est à ma connaissance un des très rares exemples dans l’histoire d’une activité où l’homme s’interdit spécifiquement et exclusivement l’usage de ses mains pour mieux se servir du reste de son corps (ou du moins semble l’interdire dans la mesure où l’on connaît toute l’importance que les bras jouent dans l’équilibre au foot). Quel défi plus étrange l’homme pourrait-il se lancer à lui-même ? Il se prive en effet dans le football de ce qui fait en grande partie de lui un homme, à savoir l’intelligence de ses mains. Il se met en difficulté, et c’est tout à son honneur. Mais le fait de se priver des mains lui permet en contrepartie de se retrouver dans la même harmonie avec son corps que dans d’autres sports comme la natation ou la danse… C’est tout logiquement d’ailleurs que les premiers grands artistes de l’histoire du foot furent des brésiliens danseurs de capoeira. Lorsque la pratique du football leur fut ouverte au Brésil dans les années 1930 (dans un pays encore largement raciste), ils osèrent alors utiliser leur art sur le terrain pour esquiver les tacles agressifs des joueurs blancs dont la seule envie était manifestement de leur faire mal. Et c’est ainsi, pour la petite histoire Jamy, qu’est né l’art du dribble (true story). 

Cependant, à bien des égards, la tâche du footballeur reste encore aisée. Nous ne risquons pas grand-chose à rentrer démunis, privés de nos mains, sur le terrain. Un peu de ridicule pour certains peut-être. Mais le ridicule ne tue pas. Certains sports extrêmes, en revanche, si. Les sports extrêmes, que l’on peut définir comme des activités sportives plus ou moins dangereuses, constituent ainsi dans leur ensemble une énigme. Pourquoi diable vouloir aller toujours plus vite, toujours plus haut, toujours plus loin ? Quel plaisir peut-il y bien avoir à se mettre en danger ? Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les Professeurs Eric Brymer et Robert Schweitzer ont montré dans un article publié dans le journal Psychology of Consciousness que la plupart des sportifs de l’extrême n’étaient pas particulièrement des drogués du risque ou de l’adrénaline. Selon eux, ils chercheraient davantage dans les sports extrêmes à se connaître eux-mêmes, à tester leurs limites et à voir ce qu’il peut y avoir au-delà. Si les sportifs de l’extrême ont tant de mal à exprimer leurs motivations, c’est que leur expérience a bien quelque chose à voir avec la transcendance de la condition humaine. L’être humain ne peut pas voler ? Il invente le BASE Jump pour raser les montagnes. L’être humain ne peut pas marcher sur l’eau ? Il invente le surf pour glisser sur des vagues de 10 mètres. L’être humain subit les lois de la gravité et s’écrase toujours plus lamentablement qu’une pomme ? Il saute dans le vide depuis des avions équipé de son parachute… La liste n’en finit pas, des montagnes que l’on gravit en escalade aux abysses que l’on caresse en plongée sous-marine. La Terre n’est pas à nous mais nous nous frottons à elle et à la condition dans laquelle elle nous a plongée. Et, en effet, de tous ces défis transcendantaux que nous lançons à notre propre condition, les mots ne peuvent pas en être les témoins. La transcendance se vit sans s’expliquer et demeure tel un mystère. C’est cette incompréhension que l’on écarte sagement lorsque l’on apprend à oser. Et comme nous ignorons tout de ce qui se passe au-delà de nos limites, l’attirance pour les sports extrêmes vient donc toujours et tout naturellement de la curiosité, ni plus ni moins.                                                                                                                                                                              Toutefois, certains se demanderont peut-être « tout cela est-il bien sage ? ». Évidemment que non. Mais, la sagesse est une folie, et la folie une sagesse. La sagesse n’est pas le fait d’être prudent, de la même manière que la folie n’est pas le fait d’oser à tout va. La sagesse est dans le fait de vivre sa vie, et si comme le disait le philosophe Alain dans Propos « penser c’est dire non », alors vivre sa vie c’est un peu aller contre. Aller contre : voilà donc venu le temps de rendre finalement hommage à ceux qui illustrent sans aucun doute mieux que quiconque ce qu’apprendre à oser dans le sport et ailleurs signifie, ce que c’est que d’aller contre et ce que c’est que de vivre. Ce sont les sportifs paralympiques. La leçon qu’ils donnent est exactement la même qu’un enfant des favelas qui rêve de s’en sortir, qu’un Nelson Mandela dans sa prison qui rêve d’en sortir, qu’une femme qui se sent encore discriminée et qui milite pour l’égalité, ou que des écologistes qui se battent pour une planète en danger. Et même que n’importe quelle personne déterminée à surmonter les obstacles que la vie a déposés devant elle…. Ces personnes vont contre pour mieux être pour. D’ailleurs, nombreux seront sans doute les personnes à avoir réalisé en travaillant sur la question du sens que le sens profond – ou du moins l’engagement – que l’on trouve à son action naît la plupart du temps d’un échec, d’une opposition, voire d’une rébellion face à une situation donnée ou une impasse. Et ce que montrent particulièrement bien les sportifs handicapés en l’occurrence, c’est que ces personnes osent aller contre leur handicap même quand cela peut paraître absurde aux yeux des autres. Il est frappant de voir à quel point le sport chez les personnes handicapées naît souvent de leur nouvelle situation de handicap, voire même du refus de cette situation et du nouveau regard que les autres portent sur eux. Il faut en effet de l’audace pour se mettre à courir après avoir perdu ses jambes comme il en faut pour se mettre à nager après avoir perdu ses bras, ou se mettre au foot après avoir perdu la vue.            

Tout ça pour voir que le sport est une véritable leçon de vie, ou plutôt des leçons de vie, notamment parce qu’il est une question d’audace. Car, sans même être forcément handicapé ou aller jusqu’à s’essayer aux sports extrêmes, il faut de l’audace pour apprendre à oser, pour surmonter les obstacles qui nous encombrent, pour vivre sa vie et pour rencontrer les personnes qui nous y aideront. Car sinon, à supposer que nous n’allions jamais contre ni jamais avec personne, nous serions décidément pareils à la feuille morte, inertes, à se laisser emporter là où le vent voudra bien nous emmener, à errer dans la petitesse d’un monde clos sans rien comprendre ni nulle part où aller.

Xavier Tricot

Xavier Tricot

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2023).
Membre de KIP, intervieweur et contributeur.

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2023).
Member of KIP, interviewer and contributor.

Commenter cet article