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Prolégomènes à toute analyse future du bobo
Illustration de Radja Kahoul pour KIP

Prolégomènes à toute analyse future du bobo

En 1965, peu de temps après être sorti de l’École normale supérieure de Paris et avoir décroché une place de professeur de français dans un lycée de Nancy, Régis Debray décide de tout plaquer pour aller soutenir à Cuba le régime castriste. Après des tribulations en Amérique latine mouvementées, il est emprisonné en Bolivie, où il écrit ses mémoires qui seront publiées en 1976 sous le nom Journal d’un petit bourgeois entre deux feux et quatre murs. Là où d’autres auraient vu dans ses engagements le courage voire la témérité d’un révolutionnaire — bien plus que ceux qui au même moment proclamaient et planifiaient le bonheur universel en Assemblée Générale à la Sorbonne — Debray a préféré le terme de « petit bourgeois ». Car entre le confort mondain et l’engagement absolu, entre l’aventure et l’ennui, entre l’idéalisme et le pragmatisme désabusé, il faut choisir. Et notre expatrié révolutionnaire, ressortissant du 16e arrondissement, a choisi d’ériger son combat politique en absolu. Mais on ne renie pas ses origines, et utiliser le terme de petit bourgeois n’a d’autre objectif que de souligner l’incompatibilité entre l’idéalisme révolutionnaire et le quant-à-soi bourgeois. À la question « les valeurs bourgeoises sont-elles compatibles avec celles d’aventure, d’ouverture et d’idéalisme progressiste ? », Debray tranche. La réponse est non. Mais la langue populaire actuelle ne voit quant à elle aucun problème à assembler les contraires, à se contenter des contradictions qu’elle fait mine de dépasser, à se jouer des différences pour désigner un nouvel être humain, une mentalité dont seule notre époque a le secret : le « bobo ».

Pour désigner le fils illégitime du bourgeois rive gauche avec le libéralisme issu de Mai 68, il suffit de mettre un trait d’union entre ses parents (le bourgeois et le bohème)[1] sans se prendre la tête sur le fossé béant qui les sépare. Une contraction qui mène à une contradiction. D’où le résultat : un concept flou dans un oxymore foireux.

L’impasse sociologique : si, les bobos existent

Le bobo a fait couler beaucoup d’encre et a fait saliver beaucoup de journalistes. C’était prévisible : il est plus facile de parler d’un mot qui n’est que le germe d’une idée, que de proposer une idée neuve et construite. Pourquoi cet engouement ? Notre société actuelle « ne cesse de sécréter ses propres contestataires et les pousse en avant : objecteurs de substitution, rebelles de remplacement, succédanés de perturbateurs, ersatz de subversifs… »[2]. Le bobo fait partie de cette liste de contestataires postiches, mais il est le seul objet de risée autorisé, la pointe visible de l’iceberg de notre modernité si contradictoire.

Mais critiquer ce personnage, c’est inacceptable, selon les auteurs des Bobos n’existent pas. La sociologie, c’est l’art d’utiliser des mots compliqués, c’est-à-dire des mots scientifiques, c’est-à-dire de parler vrai. Forts de cette définition, les auteurs nous expliquent d’emblée que le terme de « bobo » veut tout et rien dire. Et on s’empresse d’ajouter qu’en fait, si ce mot ne signifie rien, c’est que c’est fait exprès, et que ce terme n’est rien d’autre qu’une « arme de délégitimation » utilisée par la droite de Sarkozy en 2007 et 2012 et par l’extrême-droite (les gens pas fréquentables). C’est aussi un terme qui ne désigne aucune population claire, aucun métier (le bas-Montreuil regroupe en effet des intermittents du spectacle, des professeurs, des cadres…), aucun groupe social précis.

Sauf qu’évidemment, le terme de « bobo » est une intuition plus qu’une théorie achevée. C’est un sentiment plus qu’un pamphlet de 500 pages. C’est une songerie plus qu’un Traité de morale. Et nos sociologues empressent de bâillonner cette idée en devenir au lieu de l’exploiter, car alors ce serait nous détourner des oppositions et clivages plus fondamentaux : ceux du fric et des catégories sociales. La nomenclature des CSP – catégories socio-professionnelles – est, c’est bien connu, la seule façon crédible d’aborder le réel et le genre humain. Nous avons décidément affaire à un véritable ouvrage de sociologie, c’est-à-dire par définition pauvre et partiel, car appliquant à la lettre la règle de Durkheim : tout fait social a comme causes d’autres faits sociaux. Et si en plus on ne voit le réel que comme des faits sociaux, on aggrave son cas, et on termine vite par avoir une pensée étriquée ainsi qu’une atrophie cérébrale.

Mais Max Weber, un autre sociologue bizarrement un peu oublié dans l’ombre de Durkheim et Marx (les grands penseurs du holisme), rétorquait que le fait social a des causes inépuisables. Toute tentative d’explication à travers un unique prisme de lecture est vouée à l’échec, même s’il est inavoué. Ne pas en conclure que rien ne peut être expliqué, mais au moins que borner son esprit à un seul paradigme n’est pas très sérieux. D’où l’importance de mêler les approches. En clair, expliquer le bobo seulement à l’aide du concept de gentrification et d’analyser les idiosyncrasies des usagers « ultra-droitiers » du terme est un peu court (même si le livre fait tout de même 200 pages). Bref, la sociologie est une impasse. Il faut d’abord faire droit à l’intuition, à l’esprit qui se tapie sous le mot de « bobo », sans craindre d’opposer à nos savants universitaires un autre schéma que les CSP.

Définitions et paradoxes

· Le bourgeois (du vieux français « habitant du bourg ») est une espèce de mammifères évolués sédentarisés, du groupe des Homo-Sapiens Sapiens, qui aspire au confort, au luxe, et à l’admiration. Entre une vie pleine de jouissances, une autre à la quête d’honneur, et une dernière en retrait axée sur la contemplation et la réflexion, le bourgeois a choisi l’option numéro deux. Pour l’image et le prestige, rien de mieux que Saint-Germain des Prés, l’endroit est tout trouvé. Changer le monde ? Non. Il cherche à se « faire une situation », à avoir sa « place au soleil », d’où, historiquement, sa présence dans les Écoles créées au XIXème siècle (Centrale, l’ESCP…). La sécurité est son objectif. La sécurité matérielle, surtout. Et la sécurité morale ? Le bourgeois est-il un être pétri de valeurs, de principes, de religiosité ? En réalité le bourgeois est par définition un imposteur qui ne croit en rien. Un être vulgaire qui imite avec zèle ce qu’il n’est pas, c’est-à-dire la noblesse déchue de l’Ancien Régime. Il imite son bon goût, son art de vivre, ses valeurs, sa morale : il prône ainsi la modération, l’amour, le mariage, la bienséance, les bonnes mœurs. Et lundi, après la messe, il ira flamber au casino de Deauville, dire bonjour à Gatsby où le bonheur est quantitatif et se paie au comptant.

· Le bohème (du latin Boihemum, qui désignait une tribu celte d’Europe centrale) est une espèce précaire, toujours au bord de l’extinction, sans attache, et rappelle le désir d’errance propre à l’Homo-Sapiens (voire à l’australopithèque, soyons rigoureux). C’est un apatride, un errant, un vagabond. Il n’a que la vie, et ça lui suffit. Carpe diem aurait été sa maxime s’il avait été, pendant ses vertes années, assez patient pour s’asseoir plusieurs heures devant un professeur de latin. Il n’imite personne, il est lui-même, et ça lui va. Il se garde de tout jugement, de toute vérité définitive : il ne prend de la vie que ce qu’elle a à donner : ses joies, ses peines, surtout ses joies. L’errance lui offre la possibilité de tout recommencer. Errance géographique, errance spirituelle : il ne s’attache à aucun lieu comme à aucune norme, à aucun carcan, à aucune valeur, à part peut-être celle de l’hédonisme et de la joie de vivre, car tout plaisir est bon à prendre. Image d’Épinal ? Une fiction ? Oui. Mais une fiction active, créatrice ! Une fiction qui a inspiré Baudelaire fuguant dans Le Spleen de Paris pour observer ces bohèmes qui fêtent le fait d’être en vie, et qui demain seront partis, libres comme l’air. Ou comme André Gide qui déclare « Familles je vous hais », pour exprimer son envie d’emmener le gamin bourgeois avec lui « sur les routes ».

Les géniteurs sont donc présentés. Qu’en est-il du rejeton ? Qu’est-ce que le bobo ? Qu’a-t-il du père ? Qu’a-t-il de la mère ?

Le bobo n’est pas un bourgeois. Il ne cherche en aucune façon à simuler le formalisme et les bonnes manières de la noblesse. Il préfère être lui-même, sûr d’avoir compris la leçon du XXe siècle selon laquelle l’aliénation est la cause de tous les maux. Il veut être nature, authentique, même s’il méprise paradoxalement le beauf, tout de même trop proche de sa vile nature, comme le bourgeois le faisait de l’ouvrier et du misérable, dont il se moque le soir à heure fixe en écoutant France-Inter ou le Quotidien. Ses valeurs, quant à elles, sont réduites à des slogans tout droit sortis d’ouvrages de développement personnel : « être soi-même », « oser être heureux », « ne comptez pas les jours, faites que les jours comptent » etc. Le bobo a partie liée avec la gentrification, comme se contentent de le mentionner nos éminents sociologues : il prend donc possession de l’environnement urbain, et gratte le territoire. Il a aussi établi son Empire sur la Culture. La politique culturelle municipale s’y met donc aussi, et les mairies assènent ses meilleurs slogans, comme « se réapproprier nos villes », chose qui ne peut avoir de sens que pour celui qui croit avoir perdu sa ville, et souhaite la reconquérir sous le mode épique de l’aventure burlesque. Un peu comme ce que disait le concepteur de la première Nuit Blanche parisienne en 2002 : « Nous voulons que les Parisiens soient cette nuit comme des touristes dans leur propre cité ». Tout se passe comme si le bobo avait comme passé le bourgeois (sédentaire et sûr de connaître sa ville et son quartier) et comme futur le bohème (qui arpente avec étonnement et naïveté la ville, ce territoire qui lui est si étranger). Bref, on nage en plein délire.

Mais le bobo n’est pas un bohème. L’imprévu radical (c’est-à-dire la réalité) le terrifie. En vacances, il préfère suivre le « circuit aventure » proposé par l’office de tourisme, ou bien, pour le bobo digital native, se retrancher dans un pays exotique, reculé, loin de toute civilisation, un guide du routard dans le sac à dos de rando (les valises, c’est has been), avec toutefois un pied à terre dans un Airbnb. Imprévisibilité maîtrisée. Réalité cautionnée par le plaisir. Conscience naturaliste conjuguée au goût pour le confort urbain. Le bobo fait fi des contradictions, il vaut mieux qu’elles, il les dépasse, les enjambe, et exerce son esprit à ne plus les voir.

Une tentative de conclusion

Au fond, qu’est ce que le bobo ? Est-ce un être de mauvaise foi conscient de ses contradictions ? Est-ce, comme le pensent nos grands sociologues, spécialistes de la chimie sociale (et de tout ce dont « social » est le supplétif), une critique gratuite sans aucun fondement proférée lors de meetings électoraux ?
Peut être aurait-on plus de chances en faisant un pas en arrière et en arrêtant de parler sociologie. Le bobo est un type[3] auquel s’ajoutent d’autres adjectifs : cool, fun, festif, sympa, citoyen, écolo, ouvert. Le bobo n’est pas réductible à une CSP parce qu’elle n’émane pas d’une « place dans les rapports de production ». C’est l’histoire des idées qui nous raconte la généalogie du bobo. Désabusé, il est né de la désillusion et de la démystification qui a fait suite aux grands totalitarismes, à la prise de conscience environnementale, à l’aspiration au progrès moral et à la paix dans le monde.

Mais ses idées divergent de la réalité immuable de toute communauté humaine, qui pour se faire doit se fermer, qui pour inclure doit exclure. Le bobo veut embrasser le monde, mais la réalité est trop contraignante pour cela (il faudrait sortir du ghetto, résoudre les problèmes sociaux, nationaux, économiques existants…), il préfère alors vivre au-delà du réel, dans le merveilleux, dans la fiction toujours répétée d’une aventure. D’où son nomadisme, son dynamisme, sa quête d’expériences pour fuir une identité fixe. L’important est de bouger, quitte à faire du surplace dans sa banlieue chic, pour ne pas voir ses paradoxes.

« Être nomade des métiers – comme des lieux, comme des états civils et comme, s’il était possible, de soi-même – c’est tenter de se placer, en face du réel, dans les conditions du merveilleux ».
André Malraux, Le Démon de l’absolu

Sources et renvois

[1] David Brooks: Bobos in Paradise : The New Upper Class and How They Got There 2000
[2] Philippe Muray, Après l’Histoire 1
[3] Définition du CNRTL : Modèle idéal, conceptuel, d’une classe d’objets ou d’êtres réels, défini par un ensemble de qualités, de propriétés, de caractères essentiels.

Fiodor

Fiodor

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris.
Contributeur régulier pour KIP.

French student in Master in Management at HEC Paris.
Writes regularly for KIP.

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