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Illustration d'Albane Toussaint

Pourquoi les États européens doivent plus investir dans le spatial

Alors que le budget de l’ESA est à son apogée, les contribuables européens pensent qu’ils cotisent trop pour les activités spatiales.

10 €. C’est la somme que paie annuellement, en moyenne, un contribuable européen pour financer les activités de l’Agence spatiale européenne (ESA). Cette somme reste très modeste, surtout lorsqu’on la compare aux 245 € que les habitants de l’UE pensent dépenser selon l’étude que notre agence spatiale a réalisée.[1]

Parallèlement, les déclarations du CNES estiment que chaque euro investi en rapporte une vingtaine. Ironiquement, ce sont les investissements dans l’espace qui ont les plus grandes retombées sur Terre.

L’espace ou le secteur qui facilite notre quotidien…

Oui, d’un pays à l’autre, le budget alloué à l’espace varie. Il peut même atteindre des montants astronomiques comme ce fut le cas durant le programme Apollo où le budget de la NASA représentait près de 4 % du budget fédéral américain (il est d’environ 0,5 % aujourd’hui). Mais force est de constater que les investissements ont porté leurs fruits et que les innovations indirectes liées à la recherche aérospatiale ont bouleversé nos modes de vie. 

Qui peut aujourd’hui prétendre vivre dans un pays développé sans utiliser de GPS ? Le développement des satellites est en effet à l’origine de nombreux services : les téléphones mobiles, les prévisions météorologiques, le guidage automobile, l’arrivée des voitures autonomes…

Grâce au prix d’un ticket de cinéma parisien pour chaque habitant, l’ESA bénéficie de fonds nécessaires pour le développement d’outils indispensables comme la création du système Galileo. La communication par satellite est devenue indispensable : sans satellite, « la planète entière s’arrête », assurait Jean-Yves Le Gall, président du Centre national d’Éétudes spatiales (CNES) lors de son entretien avec La Tribune[1]

En effet, environ 8 % du PIB européen repose aujourd’hui sur les systèmes de navigation par satellite. Ce serait 30 % en 2030 selon les estimations. 

Des constellations de centaines voire de milliers de satellites (cf. Starlink) prévoient d’ailleurs de fournir internet à l’échelle mondiale, ce qui aura des enjeux économiques et politiques considérables dans les pays émergents. À titre de comparatif, seuls un peu plus de 2000 satellites artificiels opérationnels orbitent en ce moment même autour de la Terre. 

… et qui sauve des vies

Comme le soulignait le cosmonaute européen Thomas Pesquet lors de son intervention sur le campus d’HEC, ce sont les observations réalisées grâce au spatial qui ont permis de mesurer l’ampleur et le le déroulement du réchauffement climatique qui est au cœur des débats actuels. Depuis l’espace, nous sommes aujourd’hui capables de « prendre le pouls de la planète »[3]. Étudier le climat sauve aussi des vies grâce à l’anticipation de l’arrivée d’incendies, de cyclones, d’alertes météo… Autant d’exemples et de données recueillies qui prouvent l’utilité du secteur.

Les progrès techniques découlant de la recherche spatiale ont également aidé la science. Quelques exemples dans le domaine de la santé. Les IRM sont aujourd’hui réalisées grâce à l’imagerie spatiale qui a contribué à l’évolution de l’imagerie médicale. On remarquera par ailleurs que les innovations spatiales confirment le concept de sérendipité : pour l’anecdote, à sa mise en orbite, le miroir du télescope américain Hubble n’était pas assez opérationnel et les clichés renvoyés sur Terre étaient trop flous. La NASA a donc mis au point un logiciel améliorant la netteté des images, logiciel aujourd’hui utilisé pour détecter les tumeurs cancéreuses à un stade précoce.  « On oublie parfois à quel point l’espace fait partie de notre vie quotidienne », ajoutait Thomas pesquet. 

Un marché atypique et très porteur

Investir dans la recherche spatiale est donc vraisemblablement un facteur de croissance endogène. Mais c’est aussi un moyen de faire rêver les amateurs en renforçant son attractivité. 

Cinquante et une années nous séparent de l’alunissage d’Apollo 11 qui marquait le plus grand exploit de l’humanité. Et si fouler le sol lunaire était assurément « un grand pas pour l’humanité », c’était aussi une grande étape franchie pour confirmer la superpuissance des États-Unis durant la guerre froide. Cette prouesse technique a renforcé le  soft power  des États-Unis. L’espace fascine. Repousser les limites humaines aussi. Six cents millions de téléspectateurs étaient devant leurs écrans pour voir le premier homme marcher sur la lune. Imaginons aujourd’hui les intérêts économiques, marketing mais aussi scientifiques d’un retour bien plus long sur la Lune en vue par l’ESA d’ici 2025, ou encore des premiers pas de l’homme sur Mars d’ici 2040… Continuer dans cette dynamique d’augmentation du budget de l’ESA facilitera la réalisation les projets européens tout en favorisant l’apparition d’autres innovations de rupture améliorant notre quotidien.

On mesure difficilement les données du seul secteur spatial, celui-ci étant intrinsèquement lié à l’aéronautique et la défense. En quelques chiffres, l’activité spatiale représentait environ 300 milliards de dollars en 2016. Pour Morgan Stanley, le secteur devrait peser 1 100 milliards de dollars en 2040. Côté budget, la France reste une exception en se plaçant à la 3ème place mondiale en termes de montants alloués au secteur, loin derrière la Chine et les États-Unis. Mais la France aura par exemple besoin de plus de budget si elle veut garder une certaine autonomie dans les missions spatiales européennes. 

Et certes, les différents marchés (satellites commerciaux, lanceurs…) se privatisent mais les barrières à l’entrée étant conséquentes, c’est principalement les États qui ont la mainmise sur le secteur (même Space X a perçu beaucoup de subventions américaines pour se financer). L’Europe a montré qu’elle savait aussi accompagner ses champions, à l’instar de Arianespace, mais elle devra être en mesure de promouvoir plus d’entreprises pour affirmer sa présence sur ces marchés prometteurs dans un monde hyper connecté où le besoin des satellites de communication et de géolocalisation va exploser.

En créant son Commandement de l’Espace, la France a, de son côté, reconnu l’importance de ce secteur d’un point du vue militaire où les rapports de force de demain dépendront de plus en plus des capacités spatiales et informatiques. 

Conclusion : continuons d’augmenter nos investissements spatiaux. Mais aussi et surtout, investissons mieux dans un secteur incontournable pour la préservation de notre planète, la recherche, la science mais aussi l’économie, le tourisme, la défense et l’indépendance européenne. Les consortiums européens fonctionnent comme Airbus, Thalès-Aliéna Space, Arianegroup l’ont prouvé. Dans un secteur où les coûts fixes sont considérables, il est crucial que l’Europe adopte une stratégie commune… et que chaque contribuable européen y contribue davantage tout en connaissant les retombées économiques et les (réels !) montants de leurs cotisations. D’ici là, réjouissons-nous du budget record (14,4 milliards pour les 4 prochaines années) récemment accordé à l’ESA. Ce budget permettra par exemple de mener à bien la mission Athena qui bouleversera notre compréhension des phénomènes et des lois mystérieuses qui régissent l’univers, comme le fonctionnement des trous noirs, et bien d’autres choses encore… Car oui, comme Jean-Yves Le Gall, président du CNES, le soulignait, « c’est un pas de géant pour l’Europe ». Un pas de géant pour la recherche spatiale européenne, un pas de géant pour les programmes spatiaux européens… donc un pas de géant pour les Européens. Et un pas de géant, pourquoi pas à terme, pour l’humanité. Alors une fois tous ces progrès constatés, nous devons continuer d’avancer !

Sources et renvois

[1]http://www.esa.int/About_Us/Corporate_news/How_much_do_European_citizens_know_about_space

[2]https://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/aeronautique-defense/20140120trib000810506/-sans-satellites-la-planete-entiere-s-arrete-jean-yves-le-gall-cnes.html

[3] https://www.hec.edu/fr/news-room/thomas-pesquet-prendre-le-pouls-de-la-planete

Chrys Vallier

Chrys Vallier

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2023).
Membre de KIP et contributeur.

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2023).
Member of KIP and contributor.

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