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Illustration de Martin Terrien pour KIP.

Pourquoi les bobos dérangent

Je ne cherche pas à faire l’apologie des bobos mais je me fais ici leur avocat, car eux-mêmes ne se défendent pas.

Les bobos, tout le monde leur tape un peu dessus, à gauche comme à droite, à coups de blagues sarcastiques ou d’accusations teintées de haine.

Il est certainement plus aisé de les critiquer que de les définir. En effet, la contraction de « bourgeois-bohème » renvoie chacun à un imaginaire qui lui est propre, mais certainement pas à une caractérisation précise. Ce terme ancien – on le retrouve chez Maupassant – a suscité l’attention de nombreux sociologues. Il s’agirait d’un sociostyle*, théorisé en 2000 par l’américain David Brooks ; les bobos seraient nés de l’hybridation entre la classe supérieure des grandes villes américaines et la contre-culture des années 1960 et 1970. Les définitions se superposent et s’enchevêtrent : le bobo est progressiste, libéral, sensible aux questions sociales et écologiques, gentrificateur, aisé, il est lié aux milieux artistiques et intellectuels, il est faiseur d’opinion, il mange du quinoa, il fait du vélo, il fréquente des brocantes et des vendeurs en vrac… En bref, il est beaucoup de choses à la fois. Le bobo lui-même ne s’identifie pas comme tel, ou en tout cas ne le revendique pas.

Face à la tâche ardue de les définir, on voit même émerger une typologie des bobos : le e-bobo qui travaille dans une start-up branchée, le bobo-écolo qui observe avec des jumelles les faucons depuis sa tour de la Défense, le biobo vegan qui mange son pudding de chia dans un tupperware  à la pause goûter…

Cette espèce floue et apparemment inoffensive est pourtant la cible de critiques de tous bords politiques. Même les bobos – ou ceux qui s’apparentent à ce sociostyle – abhorrent ce terme.

Que nous a-t-il donc fait? Il serait hypocrite, bourré de paradoxes, porteur de valeurs incompatibles avec sa condition matérielle.

Mais je pense que quand on critique le bobo, on fait – trop – primer le côté bourgeois sur le côté bohème, ce dernier étant dénigré comme un simple apparat. Le Larousse nous dit qu’un « bohème » est « quelqu’un qui vit au jour le jour, en marge du conformisme social ». Rendons justice aux bobos, et rendons-leur leur bohème.  Les « vrais » bobos sont souvent liés aux milieux intellectuels ou créatifs, ils viennent de catégories socioprofessionnelles différentes, et on y retrouve finalement assez peu la haute bourgeoisie. Parmi les bobos, beaucoup sont des trentenaires citadins sans enfants, avec un revenu certes aisé mais pas faramineux.

Le problème, c’est que les bourgeois « tout court », ou « bonobos » (bourgeois non bohèmes), se sont emparés de certains attributs du bobo, sans pour autant que cela soit cohérent avec leur mode de vie. Cela peut concerner les vêtements, les goûts musicaux, certaines habitudes alimentaires… Par exemple, un « bonobo » ira poster sur Instagram son brunch vegan dans le 10ème avant de manger du jambon le soir-même, tandis que chez le « vrai » bobo, la consommation alternative et les prises de position politiques ne sont pas seulement ponctuelles et ostentatoires ; au contraire, elles sont le socle d’un style de vie cohérent avec des valeurs bien définies. 

C’est donc souvent à juste titre qu’on se moque ou qu’on s’agace de l’appropriation de certains de ces codes par la bourgeoisie, sans que cela se traduise par des engagements politiques ou privés réels et durables. Dans ce cas, on peut parler d’incohérences, d’hypocrisie, de vernis : il s’agit d’une sorte de pink and green washing  social.

Outre cette première distinction qui me semble essentielle, subsistent de nombreuses critiques envers ce sociostyle émergent.

La participation des bobos à la gentrification est incontestable, mais elle n’est pas volontaire. Par ailleurs, on ne peut pas accuser un individu aisé de s’installer dans un quartier modeste tout en critiquant les bourgeois qui s’enferment dans leurs ghettos dorés. Enfin, certains sociologues vont même jusqu’à qualifier les bobos de « défaiseurs de ghettos », amenant avec eux mixité sociale et dynamisme économique.

Une dernière raison explique la critique unanime des bobos. Ces derniers font mentir une lecture rassurante et simpliste de la vie politique française, selon laquelle on vote avant tout selon ses intérêts économiques. En effet, quoi de plus déstabilisant pour la droite libérale que des personnes qui partagent les intérêts économiques de la bourgeoisie soient partisanes d’une justice sociale renforcée ? De même, pour la gauche, le bobo rend obsolète la rhétorique de la lutte des classes.

Finalement, si les bobos dérangent, c’est peut-être parce qu’ils sont insaisissables, indéfinissables. Et c’est pratique : quand on tape sur le bobo, ça défoule et on ne fait de bobo à personne.


*sociostyle : groupe d’individus rassemblés selon des critères homogènes de styles de vie (manière de vivre, manière de penser, attitudes, opinions, valeurs, aspirations…)

Romain Moor

Romain Moor

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2023).
Contributeur occasionnel pour KIP.

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2023).
Occasional contributor for KIP.