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La menace terroriste va-t-elle exacerber les tensions religieuses en France ?

Le 7 mai 2015, suite aux attentats de Janvier, Emmanuel Todd publie Qui est Charlie, un livre qui fait polémique, car il y affirme que « l’esprit du 11 Janvier » serait une imposture : « Des millions de Français se sont précipités dans la rue pour définir comme besoin prioritaire de leur société le droit de cracher sur la religion des faibles » [1]. Les Français, dont les valeurs furent bafouées par les attentats de janvier, ne se seraient réunis non pas par ferveur patriotique, et pour faire corps devant la menace terroriste en affirmant l’unité de la Nation, mais par hostilité vis-à-vis du coupable présumé : l’islam. Le terrorisme terrifie, et semblerait donc insidieusement nourrir des tensions religieuses entre Français. La menace terroriste va-t-elle exacerber les tensions religieuses en France ?

Cette question et ce sujet sont scabreux, délicats, et sensibles mais les tensions sont déjà palpables au-delà de simples statistiques : selon Le Monde, le 19 juillet 2016, 28 % des Français considèrent l’islam comme une menace [2]. Ce chiffre est significativement élevé pour qu’on s’intéresse à ce sujet. La thématique de la laïcité (l’affaire du burkini pendant l’été 2017), celle des liens entre féminisme et islam, le nombre croissant d’alyah de Juifs français [3] semblent répondre à la menace terroriste : depuis 2013, dix attentats ont eu lieu sur le sol français. Concrètement, qu’est-ce qui nous attend ? D’un côté, on peut s’attendre à une plus grande fermeté vis-à-vis de l’islam. Qu’est ce que cela peut bien vouloir dire ? Il s’agirait d’impulser une réforme de l’islam, ou du moins la favoriser. Mais cela rentrerait déjà en contradiction avec les principes de la loi de 1905 [4], car l’État se refuse encore à s’adresser aux musulmans comme membres d’un groupe différent de la nation française (mais existe-elle encore ?). De l’autre côté, on pourrait laisser s’agrandir le fossé entre d’une part un discours sur le « vivre-ensemble » qui irait vers plus de multiculturalisme qui ne cesserait de condamner « l’identité française », et d’autre part une réalité fragmentée, où le communautarisme serait la norme, et où la menace terroriste (c’est-à-dire la peur de la mort au coin de la rue) alimenterait des tensions (d’où l’implosion de la société). La question « comment doit-on réagir ? » est éminemment politique puisqu’elle suppose au préalable un diagnostic, une identification claire du problème. Beaucoup de commentateurs mettent davantage l’accent sur la culpabilité de l’Occident, et de la France en particulier quant à sa présence armée au Moyen-Orient, ou bien quant à son ethnocentrisme et racisme envers les musulmans [5]. D’autres critiquent le politiquement correct et voient dans l’islamophobie un terme qui confondrait à dessein la haine du peuple de fidèles et la religion pour éviter toute critique et toute réforme de l’islam [6].

Quelle opinion avoir sur le sujet ? Quel rapport clairement établir entre l’islam et le terrorisme ? En effet, beaucoup de musulmans français ont arboré l’hashtag #NotInMyName pour prévenir tout risque « d’amalgame ». Comment dès lors l’État doit-il se rapporter à l’islam, quitte à s’écarter du principe de laïcité qui a tant fait pour la République ? La menace terroriste rebat les cartes : la nécessité d’une politique envers l’islam (qui est à la fois une politique intérieure et extérieure) se fait plus pressante qu’auparavant.

Quel lien établir entre le terrorisme islamiste et la thématique de l’islam en France ?

Le fait même de poser pareille question est déjà, pour beaucoup, remis en question : établir un lien entre l’islamisme et l’islam serait faire un premier pas vers le désormais bien connu « amalgame » (c’est-à-dire ne pas assimiler l’islam à l’islamisme). Mais assimiler ne veut pas dire relier. Dans un article paru dans la revue Esprit de décembre 2016 sur le sujet « L’islam à livre ouvert », le docteur en histoire et en sciences politiques Hamit Bozarslan cherche à comprendre pourquoi le monstre de la radicalité a pris le visage de l’islam. L’islamisme est un fait politique récent, et il se distingue de l’islam comme religion, droit et doctrine d’État largement codifiée au cours d’une histoire longue de 14 siècles. Mais on ne peut pas comprendre la naissance, les mutations et les ramifications de l’islamisme en ignorant la religion dont il tire son nom. La généalogie de ce courant remonte pour lui au XXème siècle, avec la création des Frères Musulmans en 1928 par Hassan al-Banna. Sayyid Qutb appartint à ce mouvement et proposa une lecture révolutionnaire du Coran. Même si Ibn Taymiyya l’avait aussi fait dans un autre contexte contre les Mongols au XIVème siècle, entre 1300 et 1304, Qutb abroge de fait l’interdiction de recourir à la violence à l’intérieur de la maison de l’islam (dar-al-islam). Mais al-Banna comme Qutb étaient chacun, pour Bozarslan, des produits de l’attente révolutionnaire de leur temps. Ils appartenaient à l’intelligentsia arabe occidentalisée (Qutb était en effet économiste), étaient étrangers à l’establishment religieux, et avaient une connaissance de la doctrine religieuse superficielle. « L’islamisme était donc une rupture avec l’islam, mais en se faisant révolutionnaire au nom de cette religion, il établissait aussi de son plein grès ou à son insu, une continuité avec un passé musulman ». C’est ce pont, qui unit l’islam à l’islamisme, qui inquiète de nombreux Français : ils ont peur qu’il soit progressivement pris par de plus en plus de musulmans qui désireraient transformer leur pratique religieuse en lutte politique.

Mais pourquoi avoir si peur qu’ils prennent ce pont ? Car le wahhabisme dont relève la doctrine des Frères Musulmans est en fait implanté dans de nombreux pays du Moyen-Orient (l’Arabie Saoudite en a fait sa doctrine officielle en 1932). L’État étant laïc et s’interdisant de ce fait de financer la construction d’édifices religieux, ces pays financent la construction de nombreuses mosquées en France. Cette dernière se fait alors grâce aux dons des fidèles. De plus, la propagande véhiculée par l’État Islamique (EI) a beaucoup d’écho en France : parmi les 5 000 Européens (hommes et femmes confondus) partis au Moyen-Orient pour rejoindre l’EI, près de 1 290 étaient Français [7]. Aussi, des imams français sont entendus prêcher la haine de la France, et des mosquées sont régulièrement utilisées comme caches d’armes pour des djihadistes [8]. À ces faits divers s’ajoute un climat pesant pour certains Français [9], qui voient leur pays, leurs normes, leurs coutumes de plus en plus mis à mal par une exigence de « vivre-ensemble » qui remettrait en cause des fondements de la culture française : la mixité hommes-femmes, le libéralisme, la liberté d’expression et la laïcité. Ce thème est fortement étudié par certains intellectuels comme Georges Bensoussan [10], Alain Finkielkraut [11] ou encore Christophe Guilly [12]. L’ensemble de ces faits, les thèmes développés par ces intellectuels et par les médias donnent donc l’impression d’une « cinquième colonne ». Laurent Nuñez, directeur général de la sécurité intérieure, parle en effet d’une augmentation de « la menace endogène ». Cette tension est générée par un islam qui change (cf le pont qui est de plus en plus pris par les radicalisés djihadistes) et qui s’affirme (cf les livres de Bensoussan et les diverses polémiques sur le voile, l’islamophobie…). Ce résultat est bien évidemment l’objectif même des terroristes, dans la lignée du terrorisme révolutionnaire : il s’agit de faire peur (c’est la dimension psychologique de l’attentat qui importe) et de provoquer un climat de méfiance généralisé. À quoi amènerait ce climat ? À la guerre civile ?

Vers un dialogue entre l’État et les autorités islamiques en France pour prévenir la radicalisation djihadiste et inclure la société musulmane de France dans la nation

« La France est une culture maintenant musulmane. L’islam est une religion française. La langue française est une langue de l’islam. Vous avez la capacité culturelle de faire que la culture française soit considérée comme une culture musulmane parmi les cultures » [13] avait déclaré Tariq Ramadan. Ce dernier est en effet un apôtre du « vivre-ensemble » : l’acceptation de l’autre doit être réciproque, et nul n’a le droit d’interdire les pratiques religieuses d’une certaine communauté (il s’agit évidemment ici de l’islam). Un tel discours est néanmoins gênant : en déclarant que France et Islam seront prochainement synonymes, on gomme d’emblée la présence des autres religions (principalement le catholicisme et le judaïsme), on gomme le passé catholique de la société française et aussi la laïcité de l’État français. Il omet aussi de mentionner que ce devenir est aussi un projet pour l’idéologie djihadiste, qui voit dans la France une partie du dar-al-harb. Peut-on inclure l’islam dans la France sans que la France soit finalement incluse dans l’islam ?

En 2015, le philosophe français Pierre Manent, spécialisé dans la philosophie politique, a publié un livre intitulé Situation française. La publication fait suite aux attentats de Janvier, qui ont relancé le débat sur la laïcité, et la place de l’islam en France. Son analyse de la laïcité est plutôt originale : loin de la voir comme le remède à tous les maux, ou au contraire de la jeter dans l’opprobre, il la remet clairement dans son contexte. La laïcité (la neutralité de l’État vis-à-vis des cultes issus de la société) a été créée par les anticléricaux républicains pour évincer une fois pour toutes l’influence du clergé dans l’appareil politique. Car la France n’est pas un pays laïc (cela ne veut rien dire) : l’État est laïc, la société est de marque chrétienne (touchée aussi par la longue présence juive sur le territoire). Une société, qui plus est, ne peut pas être « laïque » (cela serait difficilement conceptualisable). Aujourd’hui, le problème (si on se permet d’utiliser ce mot) ne vient pas de l’État, mais de la société : c’est elle qui est directement visée par la menace du terrorisme, c’est aussi elle qui est psychologiquement tendue face à l’affirmation d’une religion, l’islam, dont les mœurs lui sont étrangers, voire parfois antagonistes. Ainsi, le problème ne vient plus de l’État (comme en 1905) mais de la société ! Donc comment la laïcité serait-elle apte à répondre au problème ? Pierre Manent suggère alors de procéder à plusieurs concessions (le port du voile par exemple) en échange d’un abandon du communautarisme, sans pour autant lâcher du lest sur d’autres domaines (la sharia, la présence féminine dans la vie publique). Bien entendu, la position de Pierre Manent, très théorique, fait débat puisqu’elle procède d’un abandon d’une partie de qui fait la République : la laïcité (à entendre comme un cadre démocratique où les citoyens se dépouillent de leurs attributs religieux pour faire corps, plus que comme une simple neutralité de l’État). Car lâcher du terrain sur ce point, c’est ouvrir la porte à des antagonismes qui, en pratique, ne pourront pas durer : un burkini à côté d’une nudiste, un commerce qui vend de l’alcool sous le regard farouche du commerçant d’en face dont la religion le lui interdit, la philosophie face à la théologie, la mixité heureuse face à la séparation stricte des sexes, la libre-parole face à la fatwa. Ce discours peut sembler simpliste, mais la réalité en donne des signes annonciateurs effrayants [14].

Cependant, de tels constats ne sont pas partout acceptés (voire « acceptables ») de part en part de l’échiquier politique. Beaucoup crient à l’islamophobie : c’est le cas d’Edwy Plenel, directeur de Mediapart, qui a publié en 2014 Pour les musulmans [15]. Dans un autre contexte, avec la montée du féminisme (sous des formes de plus en plus radicales) depuis les années 2000, la place de la femme dans l’islam est discutée : pour Tahar Ben Jelloun, le Coran ne fait jamais clairement mention du voile, si bien qu’il encourage les femmes à s’en libérer (car le voile réduirait la femme à son aspect purement sexuel et tentateur). Pour Rokhaya Diallo, à l’inverse, le voile est un moyen de revendiquer sa liberté. La définition de cette dernière est en effet relativiste : chacun est libre de faire ce qu’il veut avec son corps.

Ainsi, on sent bien que le combat théorique sur l’islam et la France bat son plein, et incorpore de nombreuses problématiques : y a-t-il une identité française ? Y a-t-il une montée de l’islamophobie [16] ? L’islam est-il féministe ? La gauche est-elle dans le déni ? L’extrême droite canalise-t-elle cette peur de l’Autre à son avantage ? Autant de questions qui s’imposent, mais dont la résolution est plus qu’urgente.

La menace terroriste, outre le fait qu’elle fasse planer la peur de mort, offre une idéologie radicale qui va dans le même sens que l’affirmation actuelle de l’islam dans les pays européens comme la France. Ce « pont » jeté entre l’islam (qui est une réalité vécue seulement à travers la dimension religieuse et privée) et le djihadisme (qui est une réalité vécue à travers toutes les dimensions possibles, y compris la dimension politique) pose un problème car il est pris par de plus en plus de Français, créant ainsi un climat tendu entre les religions en France. Ce malaise avec une identité qui nous est différente sous plusieurs aspects se double du malaise de ne pas accepter notre propre identité. Celle-ci est hantée par des souvenirs démoniaques qu’elle ne cesse d’invoquer comme pour les conjurer : le contre-révolutionnaire Joseph de Maistre, de Drumont, Maurras, Barrès, Brasillach ou Pétain… C’est pourtant, au risque de terminer sur une note plutôt tiède, seulement après avoir accepté l’idée qu’il existe bien une identité française opposable au djihadisme (mais qui doit être acceptée et dans une certaine mesure partagée par les résidents français) que les politiques face à la radicalisation djihadiste et concernant la thématique religieuse en France pourront être opérantes.

Illustration : Montage de Hugo Sallé pour KIP

Sources et renvois

[1] Cité dans Alain Finkielkraut, La Seule Exactitude, 2015
[2] Cité dans Pascal Bruckner, Un Racisme imaginaire, islamophobie et culpabilité, 2017
[3] 5 000 Juifs français auraient fait leur alyah en 2016 selon Le Nouvel Obs.
[4] Emmanuel Macron, lors de son discours télévisé, a expliqué qu’il s’agissait surtout de réduire l’influence de pays étrangers (surtout wahhabites) sur le financement de mosquées et la formation des imams français.
[5] Vincent Geisser, « Les poupées Barbie de l’Islam light : exhibitionnisme et érotisme victimaires », Oumma, 11 février 2008
Selon l’auteur, l’émancipation de la femme musulmane serait en réalité surtout un fantasme occidental pervers plus qu’une aspiration réelle des femmes musulmanes.
[6] C’est le sujet principal du livre de Pascal Bruckner Un Racisme imaginaire, islamophobie et culpabilité.
[7] D’après un rapport remis au commissaire de l’UE à la sécurité et publié le 31 juillet 2017.
[8] Des munitions de kalachnikov ont été trouvées en Seine et Marne dans une mosquée en décembre 2014.
[9] Le cas des Juifs français est particulièrement révélateur : 7 000 Juifs auraient fait leur alyah depuis les attentats de l’Hypercacher en janvier 2015.
[10] Georges Bensoussan, sous le pseudonyme d’Emmanuel Brenner, avait publié en 2002 Les Territoires perdus de la République qui est un recueil de témoignages d’enseignants dans des quartiers difficiles. Ils sont amenés à faire face à des jeunes issus de l’immigration munis de références complètement différentes : une femme qui se montre est une « tepu », l’enseignement de la Shoah est très complexe eu égard à l’antisémitisme virulent de ces quartiers, la violence y est aussi monnaie courante. Bensoussan publie en 2016 Une France soumise, un ouvrage qui recueille cette fois des témoignages d’enseignants, de maires, de membres de personnel hospitalier ou de citoyens lambda pour décrire une réalité qui ne s’est pas améliorée, et qui tend vers la sécession plus que le « vivre-ensemble ».
[11] Alain Finkielkraut est un philosophe particulièrement intéressé par le thème de la culture, de la transmission, et de l’identité (dans la lignée d’Hannah Arendt). Il a publié en 2003 Au Nom de l’Autre, réflexions sur l’antisémitisme qui vient, court texte dans lequel il expliquait que l’antisémitisme classique du XIXème siècle et du XXème siècle a progressivement été remplacé par un antisémitisme provenant des couches populaires d’immigrés plaquant le conflit israélo-palestinien sur le paysage français. Plus tard, dans L’Identité malheureuse et dans La Seule Exactitude, il étudie la fragmentation française (surtout autour de la thématique du voile et de la tradition « galante » française) et soutient qu’au lieu de se déposséder de soi-même pour faire patte blanche, il faut conserver, et pourquoi pas offrir, sa culture à l’autre.
[12] François, « Christophe Guilluy, le géographe parisien qui criait dans le désert français », KIP, 5 décembre 2017
[13] Tariq Ramadan, discours de clôture aux rencontres de l’UOIF (Union des Organisations Islamiques de France) à Lille, 7 février 2016. Cité dans Le Racisme imaginaire, islamophobie et culpabilité de Pascal Bruckner.
[14] En pratique, l’ancien Ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve avait lancé un projet de formation des imams : il s’agissait de demander aux imams de valider un certain nombre de diplômes attestant des connaissances des valeurs de la République. Il s’agit bien entendu là d’un moyen de contourner la limite posée par la loi de 1905 pour avoir une prise sur le domaine cultuel en France.
[15] Après avoir entendu A. Finkielkraut dire à la radio qu’il y avait « un problème de l’islam en France », il a pris la plume, s’inspirant de l’article d’Émile Zola intitulé « Pour les Juifs ». Les musulmans seraient victimes d’une répression, on leur interdirait la pratique de leur foi, et on les obligerait à se déposséder d’eux-mêmes, en adhérant à des valeurs différentes.
[16] Sur cette question, le philosophe Pascal Bruckner donne une réponse plutôt tranchée dans son livre Le Racisme imaginaire. Islamophobie et culpabilité. Le terme confondrait à dessein la haine des musulmans et la critique de la doctrine, réduisant ainsi au silence les réformateurs intérieurs de l’islam et les autres observateurs.
Fiodor

Fiodor

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris.
Contributeur régulier pour KIP.

French student in Master in Management at HEC Paris.
Writes regularly for KIP.