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Maurice Tchenio

Maurice Tchenio (AlphaOmega) : “Quel que soit votre domaine d’expertise professionnelle, vous pouvez avoir un impact social déterminant”

En créant Apax Partners en 1972, Maurice Tchenio devient l’un des pionniers du Private Equity dans le monde. En 2010, il décide d’utiliser son expertise en structuration et croissance des organisations pour servir l’intérêt général et crée la Fondation AlphaOmega, pionnier de la Venture Philanthropy.

KIP : Vous êtes l’une des figures du Private Equity en France. Comment avez-vous lancé ce concept ?

Maurice Tchenio : Diplômé d’HEC, je fais partie de la promotion 1965 et de la promotion 1970 de la Harvard Business School, où j’ai rencontré mes futurs associés. En 1972, nous avons créé ce qui deviendra Apax Partners. Les prémices du Private Equity ont commencé simultanément aux États-Unis, au Royaume-Uni et en France. A l’origine, nous voulions créer une structure pour effectuer des fusions-acquisitions entre la France et les États-Unis. C’est seulement en 1980 qu’ont été créés les premiers fonds significatifs de Private Equity aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en France. Nous avons introduit le premier fonds de ce type en France en 1983 et nous sommes devenus l’un des leaders mondiaux de ce domaine. En 2007, quand je levais notre 7e fonds, j’ai indiqué aux investisseurs que ce serait le dernier que je gérerai. Une fois le relai passé à mes associés, j’ai réfléchi à la manière dont je pourrai apporter ma pierre à l’édifice public, dans le pays qui m’a permis de réussir.

KIP : Pourquoi avoir créé AlphaOmega ?

Maurice Tchenio : J’avais pu mesurer l’efficacité du Private Equity pour structurer les entreprises et les faire grandir. Pourquoi ne pas transposer ces principes au secteur caritatif, aux associations qui créent de la valeur sociale ? J’avais pendant toute ma vie fait des dons à des ONG, mais j’avais remarqué combien leur manque de structuration pénalisait leur développement. J’ai donc eu l’idée d’appliquer mon savoir-faire à ce domaine de la société.

Avant de me lancer, j’ai fait un benchmark aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne. J’ai découvert que d’autres experts du Private Equity avaient eu la même idée que moi, et avaient déjà lancé des fondations pratiquant une philanthropie tournée vers la croissance, la Venture Philanthropy. En France, au contraire, rien de ce type n’existait. J’ai donc créé AlphaOmega, qui a obtenu le statut de Fondation Reconnue d’Utilité Publique après deux ans de procédure, en 2010.

KIP : Quelle est la spécificité de la Venture Philanthropy par rapport à d’autres formes de mécénat?

Maurice Tchenio : Il y a trois éléments clés à retenir : nous investissons dans la structuration des associations, sur le long terme, avec un fort niveau d’engagement financier et managérial.

La Venture Philanthropy part du principe qu’une association fonctionne comme une entreprise. Pour qu’une association se développe, il faut qu’elle soit structurée comme une entreprise, avec une équipe de direction solide, une vision stratégique, un plan de croissance, et les équipes, les outils performants pour le déployer. Or, l’immense majorité des mécènes préfèrent le financement de projets au financement des structures : ils considèrent celles-ci comme des frais de gestion. Nous avons une approche diamétralement opposée : nous affirmons que la meilleure façon de résoudre les problèmes sociaux à grande échelle, c’est de doter les acteurs sociaux les plus impactants de structures pour apporter leur solution sociale au plus grand nombre.

Pour transformer les structures, nous investissons sur le long terme. Aux termes d’un audit approfondi, nous accompagnons les associations pendant trois à cinq ans, pour leur permettre d’accroître significativement leur impact social et de trouver un modèle de financement pérenne.

Comme dans le Private Equity, j’ai choisi de concentrer notre action sur un secteur, pour en cerner les enjeux et sélectionner les acteurs sociaux capables de générer un impact systémique.  

Parce que l’éducation est pour moi le meilleur levier de croissance individuelle et sociétale, j’ai choisi d’accompagner dans leur changement d’échelle les associations leaders dans l’éducation et l’insertion professionnelle des jeunes issus de milieux défavorisés.

La Fondation sélectionne exclusivement les associations d’envergure nationale, qui accompagnent au minimum 7 000 jeunes défavorisés chaque année et disposent d’un budget annuel d’au moins 1M€. Notre stratégie consiste à accompagner un nombre restreint d’acteurs, pour maximiser le montant de notre don et notre niveau d’accompagnement (150 à 200K€/an sur trois à cinq ans), et avoir un impact significatif sur leur transformation.

Même si le montant de nos dons est parmi les plus élevés dans le paysage philanthropique français, lorsque l’on finance des salaires et des outils, 200K€ annuels ne suffisent pas à transformer une organisation. Nous cherchons donc à générer un effet de levier de 3 :1 en mobilisant des mécènes financiers et de compétences qui souhaitent nous aider à accélérer nos plans de transformation. Nos partenaires voient la Fondation AlphaOmega comme un garant de l’efficacité de l’argent et des compétences investies. Lorsqu’Oliver Wyman ou le BCG (Boston Consulting Group) élaborent les plans de croissance de nos associations via des missions pro bono, ils comptent sur nos équipes pour soutenir les associations dans la mise en œuvre des chantiers identifiés.

KIP : Quels sont les résultats aujourd’hui ?

Maurice Tchenio : À l’aube de nos 10 ans, nous avons atteint nos objectifs initiaux : nous avons constitué un portefeuille de 6 associations leaders dans leurs domaines respectifs, à chaque période charnière du parcours éducatif. Elles accompagnent 180 000 jeunes, depuis l’acquisition des fondamentaux en maternelle jusqu’à l’insertion professionnelle.

Nos associations travaillent toutes en étroit partenariat avec l’Education nationale pour pallier les inégalités sociales, territoriales et culturelles qui grèvent les chances de réussite des jeunes d’origine modeste.

L’expérience nous montre, au quotidien, que la Venture Philanthropy répond à l’immense besoin de structuration du secteur associatif. Des solutions aux problèmes sociaux existent. Encore faut-il pouvoir les apporter au plus grand nombre.

Jamais nos associations n’auraient pu se développer aussi efficacement sans l’appui de l’ensemble de nos investisseurs et mécènes de compétences. Je tiens à les remercier chaleureusement pour leur indéfectible soutien.  

KIP : Comment avez-vous réussi à convaincre les cabinets de conseil de vous aider gratuitement ?

Maurice Tchenio : Les cabinets de conseil veulent attirer les meilleurs talents. Et je ne vous surprendrais pas si je vous dis que beaucoup de ces talents veulent donner du sens à leur travail. Je peux vous assurer qu’établir le plan de croissance d’une association qui gère 80 millions d’euros de budget et 15 000 bénéficiaires par an est tout aussi passionnant que de le faire pour une banque ou une SSII ! Les consultants qui s’investissent pro bono à nos côtés sont toujours surpris de constater à quel point les problématiques sont similaires à celles du secteur privé ! Et c’est extrêmement valorisant pour eux que mettre leur expertise professionnelle au service d’un acteur social à fort impact.

KIP : Vous avez parlé d’ « investisseurs » pour votre fondation : est-ce qu’ils touchent un retour ?

Maurice Tchenio : Ils touchent un retour à double titre. Notre modèle philanthropique nous permet de garantir à nos investisseurs un bon retour financier, mais aussi un fort retour social.

Nos investisseurs placent leur argent dans des fonds de Private Equity labellisés ISR. Mais contrairement à un placement classique, ils acceptent de partager leur performance. Au-delà d’un certain seuil, la plus-value générée finance notre action philanthropique. Il s’agit ici de don, mais nous préférons parler d’investissement social, car nous nous engageons auprès de nos investisseurs à fournir un fort retour social sur investissement.

Nous définissons des KPI’s à la fois quantitatifs et qualitatifs avec nos associations. Nous mesurons notre performance en termes de nombre de jeunes accompagnés, de maîtrise de la lecture, de taux d’insertion professionnelle, etc. Mais nous mesurons également l’impact de leur action sur la confiance en soi des jeunes, leur capacité à oser, à rebondir après un échec, toutes les soft skills qui leur permettront de naviguer dans un monde professionnel en mutation.

KIP : Sur quel seuil de performance vous engagez-vous ?

Maurice Tchenio : Ces informations sont communiquées uniquement à nos investisseurs potentiels.

KIP : Favoriser la structure par rapport au projet, c’est une approche originale. Est-ce difficile de convaincre des investisseurs ?

Maurice Tchenio : Nos investisseurs sont des grands patrons. Ce sont des gestionnaires avisés. Ils comprennent combien il est crucial d’aider le secteur caritatif à se structurer. Aujourd’hui, les gilets jaunes réclament plus de justice sociale, mais les finances publiques sont gelées et notre taux d’imposition est déjà l’un des plus élevés d’Europe. Il existe en revanche une énorme marge de progression dans l’efficacité de la dépense publique. Le monde associatif est financé à 80% par de l’argent public. Les fonds privés ne pourront jamais remplacer les fonds publics. Mais en concentrant nos investissements sur la structuration des associations, nous leur permettons d’optimiser leur fonctionnement pour toucher un plus grand nombre de bénéficiaires. Par effets induits, la Venture Philanthropy est un facteur d’optimisation de la dépense publique.

KIP : Finalement, vous avez mis en place un système d’incentives propre au Private Equity dans le monde des associations.

Maurice Tchenio : Exactement. Les associations sont gérées comme des entreprises, même si les indicateurs de performance sont adaptés à cet environnement.

KIP : Avez-vous essayé d’en parler aux pouvoirs publics, de leur dire que ce n’est pas nécessairement de plus d’argent dont les associations auraient besoin, mais d’une meilleure allocation des ressources ?

Maurice Tchenio : Oui, bien sûr. C’est un discours que nous leur tenons. Nous leur disons que pour tel projet, ils dépensent tant d’argent, mais qu’avec le même montant, ils peuvent faire beaucoup mieux, ou alors qu’ils auraient pu dépenser bien moins. C’est un discours aussi simple que cela.

KIP : Est-ce qu’ils l’entendent ?

Maurice Tchenio : Oui, mais c’est à nous d’en faire la démonstration. Quand nous avons lancé le Private equity, j’étais seul à crier dans le désert. Maintenant, France Invest compte bien 200 firmes de Private Equity : nous avons créé une vraie industrie, un écosystème avec toute une série de professions, grâce aux banques d’affaires et aux cabinets de conseil qui gravitent autour de notre métier.

De la même manière, il est nécessaire que nous soyons beaucoup plus nombreux à faire de la Venture Philanthropy, que nous suscitions des vocations parmi les jeunes pour créer un véritable écosystème tourné vers la performance du secteur associatif et social. Nous commençons à convaincre de plus en plus de mécènes que le réservoir de croissance sociale réside dans le fait d’optimiser le fonctionnement des acteurs sociaux à fort impact. Prenez la digitalisation par exemple : c’est un levier de croissance formidable pour les acteurs associatifs comme pour les acteurs privés. Mais cela nécessite des investissements !

KIP : Le Private Equity a bien marché. Pensez-vous que la marge de progression est la même pour la Venture Philanthropy ?

Maurice Tchenio : Oui, bien sûr ! Nous avons 40 ans de retard, mais il y a un boulevard.

J’ai créé mon premier fonds en France avec 100 millions de francs (soit 15 millions d’euros) alors qu’en caricaturant à peine, c’est ce qu’il faut dépenser aujourd’hui pour faire des due diligence. Aujourd’hui, les plus grands fonds levés sont des fonds de 20 milliards de dollars et le moindre petit fonds qui se crée fait 100 millions d’euros, donc on a changé complètement d’échelle.

Dans la Venture Philanthropy, tout est à faire. Et on a besoin de l’énergie et du savoir-faire de chacun d’entre vous ! Tout comme les start-ups, les associations ont besoin d’experts en stratégie, en finance, en droit, en digital, en communication. Quel que soit votre domaine d’expertise professionnelle, vous pouvez avoir un impact social déterminant.

KIP : Comment vous est venue l’idée du Private Equity? Est-ce cela existait déjà ?

Maurice Tchenio : Tout a démarré aux États-Unis, comme souvent. Pour faire un parallèle, il a toujours existé dans l’histoire économique les entrepreneurs d’un côté, et ceux qui avaient de l’argent de l’autre. On prend souvent l’exemple de Christophe Colomb, qui a trouvé des financiers pour financer son voyage.

Créer une entreprise, c’est prendre un risque ; il faut des fonds propres et non des prêts. Mais pendant longtemps, la Bourse était le seul mécanisme pour apporter des fonds propres. Or beaucoup d’entreprises de taille moyenne n’y avait pas accès, malgré leur potentiel de croissance. A l’inverse, de nombreux investisseurs ne savaient pas où investir, et distribuaient leur argent un peu au hasard, sans garantie de retour sur investissement. Le Venture Capital et le Private Equity ont été créés pour répondre à ce besoin d’intermédiation. Grâce à ces intermédiaires professionnels, les fournisseurs de capitaux savent maintenant investir leur argent et apporter de la valeur ajoutée aux structures qu’ils financent. Ce mécanisme a permis l’éclosion de l’écosystème start-up.

La Venture Philanthropy suit la même logique dans le domaine du financement de l’action sociale. On a d’un côté les entrepreneurs sociaux qui veulent apporter des solutions aux problèmes de société, et de l’autre des donateurs, publics ou privés, qui veulent s’assurer qu’on utilise efficacement leur argent. La Venture Philanthropy permet de faire l’intermédiation, et garanti l’efficacité des fonds investis, comme le fait le Private Equity dans le secteur privé. Mais il faudra des années pour générer un changement comparable. Lorsqu’on raisonne en termes de coûts évités pour la société, on comprend combien la prévention des risques sociaux est un investissement porteur.

KIP : Avez-vous été reçu et critiqué comme un “financier donneur de leçons” par le monde associatif ?

Maurice Tchenio : Bien sûr, souvent de la part de gens qui sont à l’extérieur du processus. Le monde associatif est complètement différent de celui des financiers : nous n’avons pas le même vocabulaire, les mêmes codes. Mais nous n’obligeons personne à nous rejoindre. Le partenariat avec nos associations est performant parce que nous partageons la même ambition : accompagner un nombre significatif de jeunes défavorisés vers la réussite scolaire et professionnelle, pour que la mobilité sociale redevienne une réalité en France.

C’est intolérable qu’à notre époque, votre lieu de naissance détermine à ce point votre trajectoire de vie. 1,8 million d’élèves issus de milieu modeste sont en difficulté scolaire, auxquels s’ajoutent 1,9 million de jeunes sortis du système éducatif sans qualification ni diplôme. Le taux de chômage des jeunes issus de quartiers défavorisés est de 45%, contre 20% en moyenne. Si AlphaOmega peut contribuer à aider un nombre plus significatif de jeunes défavorisés à s’insérer dans la vie active, alors je veux bien essuyer quelques critiques !

KIP : Pourquoi se concentrer sur la France ?

Maurice Tchenio : C’est la France qui m’a permis de réussir. Je dois énormément à l’école.

D’autre part, il y a un aspect purement pragmatique : certes, avec 1 000 dollars, on fait plus au Bangladesh qu’en France, mais on ne peut pas faire de la Venture Philanthropy en étant séparé de l’association par plusieurs milliers de kilomètres. Nous travaillons au quotidien avec nos associations. C’est un métier qui se fait à l’échelle locale. Le modèle, lui, est en revanche applicable partout dans le monde, comme le Private Equity. Mais il doit s’implanter localement.

KIP : Quel pourcentage d’associations acceptez-vous d’aider parmi toutes celles qui viennent vous voir ?

Maurice Tchenio : Les associations connaissent nos critères. Elles sont très peu nombreuses à avoir atteint la taille critique que nous demandons. Et toutes ne souhaitent pas passer à l’échelle nationale, ou doubler de taille en quelques années. C’est un projet managérial qui nécessite d’embarquer toute la structure. Cela demande une énergie considérable.

Nous suivons sur plusieurs années les associations dont nous avons identifié le potentiel mais qui n’ont pas encore atteint le stade de maturité nécessaire pour être intégrées à nos phases de sélection.

KIP : En pratique, ce sont les associations qui viennent vers vous ?

Maurice Tchenio : Nous sommes dans une démarche de veille permanente sur notre secteur. Nous avons la même démarche que dans le Private Equity : nous analysons tout l’univers des associations pour identifier celles qui remplissent nos critères. Nous rencontrons leurs dirigeants pour choisir celles qui ont le plus de potentiel. Dans le Private Equity, on essaie en permanence d’identifier les secteurs porteurs, les sociétés performantes dans ce secteur. Il ne faut pas être dépendants du hasard mais, au contraire, proactif, et essayer de convaincre les organisations de leur potentiel de croissance.

KIP : Quelle est la prochaine étape pour AlphaOmega ?

Maurice Tchenio : Après avoir doté nos associations de plans de croissance ambitieux, nous devons les aider à déployer leurs chantiers opérationnels. La digitalisation est notre enjeu majeur, pour optimiser les process et permettre aux équipes de se consacrer à l’accompagnement de plus de bénéficiaires.

En revanche, la mise en œuvre est beaucoup plus complexe que dans le Private Equity. Trouver des mécènes de compétences prendra toujours plus de temps que de payer une mission pour répondre à nos besoins dans les meilleurs délais. Mais notre équipe s’y emploie avec une énergie formidable. Nous sommes vraiment portés par l’ambition sociale de nos associations. Nous travaillons également intensément pour fédérer le monde de la finance autour de notre projet et accélérer notre impact. Les retours sont enthousiasmants.

Enfin, nous travaillons avec les pouvoirs publics pour identifier comment mieux accompagner les acteurs associatifs dans leur développement. L’optimisation des dépenses publiques est un sujet porteur. Et la Venture Philanthropy est un formidable outil pour cela !

Lukas Huberty

Lukas Huberty

Étudiant français en Master in Management (H2021) à HEC Paris.
Contributeur régulier.

French student in Master in Management (H2021) at HEC Paris.
Regular contributor.

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