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Illustration de Radja Kahoul pour KIP.

Macron et les réformes : où en est sa « Révolution » ?

« Ce que nous avons à accomplir est une véritable révolution »[1] déclarait le Président en juillet 2017 devant le Parlement réuni en Congrès à Versailles.  Révolution, c’était également le titre de son livre, de piètre qualité il faut l’avouer, où il prophétisait, en cas d’élection, des changements radicaux pour le pays : transition numérique, réforme du marché du travail, nouveau plan pour les retraites, objectifs ambitieux de maîtrise du budget, baisse importante du taux de chômage (7 % en 2022) et la cerise sur le gâteau :  la fameuse « transition écologique ». Trois ans et des centaines de milliers de manifestants plus tard, la France a-t-elle véritablement vécu une « Révolution » ?

Révolution ou changement de cap ?

Nul doute que les grandes réformes d’Emmanuel Macron détonnent avec les trois quinquennats précédents et la couardise politique. La réforme de l’ISF, impôt supprimé et remplacé l’IFI a fait grand bruit pour un impôt plus symbolique que pratique (environ 5,5 milliards d’euros de recettes annuelles auparavant, contre 150 milliards d’euros pour la TVA par exemple). Cela n’était qu’un début. Ce prélèvement obligatoire propre à la France allait à contre-courant de tous les autres pays de l’OCDE et rapportait relativement peu et, en dépit des contestations contre cette « politique pour les riches », le gouvernement a tenu bon. Si le rapport du Sénat de 2019 ne peut pas encore véritablement statuer sur l’effet de la mesure, le nombre d’exilés fiscaux est au plus bas depuis 2003 et a été divisé par deux entre 2016 et 2017[2], dans un pays qui, rappelons-le, est classé 36e et bon-dernier du classement de la compétitivité fiscale internationale établi par l’OCDE .

Sur le chômage, force est de constater que le (premier) quinquennat d’Emmanuel Macron est marqué par une baisse sans précédent du nombre de chômeurs : il atteint aujourd’hui 8,5 %[3] de la population active et les prévisions de créations d’emplois continuent d’être dans le vert. Dès lors, l’objectif autrefois presque irréaliste de 7 % de chômage d’ici mi-2022 paraît à la surprise générale atteignable. Bien qu’il soit toujours difficile de mesurer avec précision l’impact des réformes sur l’emploi par rapport aux effets de la conjoncture, il n’y a pas de doute que celles-ci ont joué un rôle. La prochaine réforme de l’UNEDIC, visant à durcir les conditions d’obtention de l’assurance chômage (rappelons que la France a l’un des systèmes d’indemnisation les plus généreux de l’OCDE[4]), devrait permettre de continuer sur cette voie à condition de proposer parallèlement une politique ambitieuse de formation continue, qui, pour l’instant, laisse à désirer en France. Cette réforme risque mal de passer alors qu’à l’heure actuelle, aucune étude d’impact sur la précarité n’a été menée par l’administration publique (ou des tiers reliés).

Jupiter n’est pas intouchable

Car Jupiter, juché dans les étoiles, avait peut-être oublié qu’ici-bas sur Terre, la Rue peut faire obtenir gain de cause. Et malheureusement pour le Président, le terme « Révolution » ne prend pas toujours le sens qu’il lui donne. Le budget 2020 est le symptôme de cet échec. Le budget « gilets jaunes » ne prévoit pas de baisse du déficit structurel (quand bien même la situation très accommodante des taux négatifs sur les bons au trésor français ne pénalise pas la dette publique, qui s’élève à hauteur de 98 % du PIB). Il ne prévoit pas non plus de maîtrise des dépenses publiques et fait qui plus est des cadeaux fiscaux au nom du « pouvoir d’achat » avec une baisse de 27 milliards d’euros d’impôts, portant principalement sur l’IRPP, payé par un peu moins de 50 % des contribuables[5] et ne représentant que 3 % du PIB contre 9 % pour la moyenne des pays de l’OCDE. Emmanuel Macron a fait une croix sur la maîtrise des dépenses publiques alors que les taux faibles devraient motiver le gouvernement à être plus ambitieux. La réduction des dépenses publiques, actuellement supérieures de 30 % aux recettes, et la maîtrise du déficit structurel aujourd’hui à 2,2 % du PIB (bien que les mesures soient imparfaites) n’ont jamais été durablement engagées sur les trois derniers quinquennats. Cela représenterait une vraie « Révolution ». Mais il y a là un grand dilemme : faire la France, ou faire de la politique.

Car Emmanuel Macron s’est confronté, comme beaucoup de dirigeants avant lui (et comme beaucoup après lui) à un dilemme politique : réformer ou être réélu. L’ambitieuse réforme des retraites est symptomatique. Le Président a promis aux Français une réforme de grande ampleur mais en posant un triangle d’incompatibilités : (1) les dépenses de retraites seront maintenues à 14 % du PIB, (2) les pensions ne seront pas dégradées et (3) l’âge de départ à la retraite ne bougera pas. Alors que les faits (le ratio actifs/retraités, aujourd’hui à 1,7, devait atteindre 1,2 en 2050[6]) conduisent naturellement à une réforme plus profonde qui fera nécessairement des perdants aujourd’hui pour faire des gagnants demain, le Président fait lui le choix des faits politiques: un électeur qui vous donne sa voix est un électeur content. Un droit acquis ne se supprime pas.

Des réformes à former

Il faut toutefois reconnaître que, contrairement à ses médiocres prédécesseurs, Emmanuel Macron a déjà beaucoup fait, chose à laquelle les Français n’étaient plus habitués. Mais nul doute que beaucoup reste encore à faire notamment sur la politique fiscale. La France est encore le pays de l’OCDE appliquant le plus d’impôts de production (72 milliards d’euros  par an, soit 7 fois plus qu’en Allemagne proportionnellement au PIB) ce qui pèse sans aucun doute sur la compétitivité et l’emploi. La C3S (Contribution Sociale de Solidarité des Sociétés), qui contraint les entreprises réalisant un chiffre d’affaires hors taxes imposable de plus de 760 mille euros par an à s’acquitter de 0,16 % d’impôts de production prélevés sur leur chiffre d’affaires , est le symptôme le plus révélateur de la « spécificité » absurde française puisque l’entreprise est taxée avant même qu’elle n’ait dégagé de la valeur. Bruno Le Maire a cependant promis une baisse des impôts de production « à deux chiffres » à partir de 2022, . Reste à voir si le gouvernement résistera cette fois-ci à la tendance comptable de Bercy de toujours équilibrer les dépenses et les recettes. De même, il faudra sans doute plus d’un simple quinquennat pour finaliser la réforme des retraites, dont les premières réactions des forces de l’immobilisme se sont déjà faites sentir.

La patience a beaucoup plus de pouvoir que la force, comme le disait Plutarque…

Emmanuel Macron a joué le jeu de la politique « politicienne » avec le terme de « Révolution », ralliant par-là la jeunesse et les déçus de l’immobilisme de droite comme de gauche. Mais la Révolution n’aura pas lieu. Le ou la « Thatcher » français n’arrivera pas. La France n’est pas prête à regarder son avenir en face. C’est pourquoi ceux qui croient en une réforme profonde du déficit structurel d’un pays engagé depuis des décennies dans une inertie de la dépense seront éternellement déçus.

Mais à y regarder de plus près, avons-nous mieux sur le papier ? Avons-nous déjà connu un Président de la République qui, même s’il propose des réformes incomplètes et vacille par recherche du consensus, propose tout de même des réformes que personne n’avait eu le courage de mener ? Si Jupiter s’est faite plus petite, elle orbite toujours plus vite que les planètes précédentes. Personne ne pourra réformer la France en cinq ans, si tant est qu’elle puisse être réformée. Alors peut-être pouvons parier sur un contrat de dix ans ?

Dans tous les cas, nous n’avons pas mieux.

Sources et renvois

[1] Discours d’Emmanuel Macron devant le Congrès à Versailles, lundi 3 juillet 2017. https://www.lesechos.fr/2017/07/macron-ce-que-nous-avons-a-accomplir-est-une-veritable-revolution-175163

[2] Les Experts, BFM Business, 02/10/2019, sujet 1 : “Réforme de la fiscalité du capital” avec Nicolas Doze, Philippe Askénazy et Guillaume Dard. https://bfmbusiness.bfmtv.com/mediaplayer/video/les-experts-mercredi-2-octobre-2019-1191192.html.

[3] Dépêche INSEE n°208, 14/08/2019. https://www.insee.fr/fr/statistiques/4201123

[4] “Assurance chômage : le système français est-il vraiment l’un des plus généreux d’Europe ?”, 18/06/2019, BFMTV. https://www.bfmtv.com/economie/assurance-chomage-le-systeme-francais-est-il-vraiment-l-un-des-plus-genereux-d-europe-1714646.html.

[5] Toutes les statistiques sur l’IRPP dans cet article très concis : https://www.cbanque.com/actu/69055/impot-sur-le-revenu-en-6-chiffres .

[6] https://www.fonction-publique.gouv.fr/fonction-publique/carriere-et-parcours-professionnel-94.

Diogène

Diogène

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris.
Contributeur régulier pour KIP.

French student in Master in Management at HEC Paris.
Writes regularly for KIP.