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Ceci n'est pas un libéral
La Trahison des idées, Montage de Hugo Sallé pour KIP

Macron : la grande illusion libérale

L’une des dernières trouvailles en date du gouvernement, celle de privatiser les Aéroports de Paris et la Française des jeux, pourrait laisser planer l’ombre d’un doute. Emmanuel Macron serait-il « l’ultralibéral » continuellement vilipendé par la presse et par la classe politique française ? Ne vous laissez pas duper. La politique que le gouvernement conduit n’est pas libérale. À mon grand regret, elle révèle simplement que les Français méconnaissent le libéralisme.

Quand les Français faisaient le libéralisme

Les Français abhorrent le libéralisme. Pourtant, ce sont eux qui l’ont enfanté. Le libéralisme n’est pas une invention anglo-saxonne : il est une idée française qui germa au XVIIIe siècle. Avant d’être soumise à l’autorité napoléonienne, la France fut la Patrie de la Révolution libérale. Elle accoucha de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, texte fondateur des libertés individuelles. Les plus remarquables esprits libéraux ne furent ni anglais, ni américains. Ils furent français. L’économie doit à la France Turgot [1], Jean-Baptiste Say et Frédéric Bastiat [2] ; la politique Benjamin Constant, Alexis de Tocqueville et François Guizot [3].

Le libéralisme connut son heure de gloire lors du XIXe siècle et du premier XXe siècle [4]. Et depuis ? Plus rien. Ou presque. La tradition libérale française a disparu. Elle s’est envolée, noyée par le planisme introduit par le Régime de Vichy. Que reste-t-il du libéralisme, ici, si ce n’est une cohorte d’idées reçues, trompeuses et rabâchées à longueur de temps ?

Réhabiliter le libéralisme : ce qu’il est, ce qu’il n’est pas

Nul doute que les Français ont réduit le libéralisme à la portion congrue. Pire encore : ils ont dénaturé la pensée libérale. Voici quelques inepties :

(1) Le libéralisme est de droite. Ceux qui le pensent commettent l’erreur de réduire le libéralisme à sa dimension économique. Il est en effet soucieux d’entraîner le progrès social. Il porte donc des revendications traditionnellement réservées à la gauche. Aujourd’hui : la légalisation du cannabis, la mise en place d’un revenu universel ou la GPA. Voilà pourquoi le libéralisme est complexe : il transcende le clivage droite-gauche. Il n’est ni de droite, ni de gauche. Peut être est-il les deux à la fois.

(2) Le libéralisme est l’idéologie dominante. Les derniers présidents français furent tous, que ce soit Jacques Chirac [5], Nicolas Sarkozy [6], ou chose plus étonnante, François Hollande [7], taxés de mener des politiques libérales. Tous s’en défendaient, à juste titre. Soyons réalistes : les libéraux ne courent pas les rues. Pour voir un candidat libéral se présenter aux élections présidentielles, il faut remonter à 2002 ! Alain Madelin n’avait alors rassemblé que 3,91 % des voix. Le libéralisme, force politique majeure en France, qui pourrait raisonnablement y croire ?

(3) Le libéralisme privilégie les entreprises du CAC40 au détriment des travailleurs. Bien au contraire : les libéraux honnissent les corporations, les monopoles et les grands groupes.

(4) Le libéralisme est la loi de la jungle. Ce serait oublier que les libéraux ont façonné l’État moderne, duquel on doit, estiment-ils, attendre des régulations efficaces et protectrices.

Sans aucune cohérence intellectuelle, avec une simplicité alarmante, on fait donc coïncider le libéralisme avec les diminutions d’impôts chez les plus fortunés, la démolition du Code du Travail, la suppression de postes de fonctionnaires et le nivellement par le bas des salaires et des droits sociaux. Mais le libéralisme, ce n’est pas cela. C’est avant tout un désir : celui de donner à chaque individu les moyens nécessaires pour être autonome et responsable. C’est une attitude de respect à l’égard de l’indépendance d’autrui, de ses idées, de ses croyances et de ses actes. C’est surtout une éternelle quête des libertés.

Macron, un président à l’assaut des libertés

Le ministre Macron se comportait en libéral. Le candidat Macron semblait libéral. Mais, en dépit des apparences, le Président Macron est tout sauf libéral.

Pour commencer, les réformes économiques qu’il engage ne sont que partiellement libérales. Emmanuel Macron ne pousse jamais la logique à son terme. Par exemple, la SNCF a été refondée. Mais sa dette sera en partie réglée par l’État français [8]. Plus étatique encore : son statut public a été réaffirmé. Autre exemple : le Président Macron a évoqué un revenu universel d’activité. Voilà qui est une bien belle idée libérale : assurer l’indépendance de tous les citoyens. Toutefois, le revenu universel de Macron n’a rien à voir avec le revenu de base des libéraux : alors qu’il devrait être versé à tous, celui là est conditionné au niveau de vie et à l’engagement de retrouver un emploi. Dernier exemple : la réforme la plus controversée de la majorité, celle de supprimer 120 000 postes de fonctionnaires, ne s’accompagne pas d’un débat sur la fonction publique, pourtant primordial.

Pas de doute, la politique sociale d’Emmanuel Macron n’est aucunement libérale. Si le candidat Macron se disait favorable à la légalisation du cannabis [9], le président Macron lui préfère une politique de « tolérance zéro ». Une amende forfaitaire à caractère délictuel pénalisant les consommateurs [10] fut adoptée en janvier 2018. Le gouvernement, quant à lui, s’est lancé dans une féroce campagne de répression à l’égard du cannabis CBD, qui ne contient pas de tétrahydrocannabinol (le THC, la substance psychoactive du cannabis, interdit par la loi) mais du cannabinol, molécule non prohibée. Mes amis fumeurs de joints, que je salue, auront encore à patienter avant faire tourner leurs pets en toute légalité.

N’en déplaise à la droite, la loi qui renforce la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme est sécuritaire. Et qui dit sécuritaire, dit liberticide. Elle fait des mesures d’exception de l’État d’urgence la norme. Les contrôles, les perquisitions et les assignations à domicile se multiplient. Plus grave : cette loi nuit à l’équilibre des pouvoirs en France, déjà contestable du fait des institutions de la Ve République. La répression n’est plus que dans les mains des juges : les préfets, les services de renseignement et le Ministère de l’Intérieur ont désormais leur mot à dire.

Emmanuel Macron s’attaque enfin aux libertés des étrangers sur le sol français, considérablement réduites par la loi asile et immigration : celle-là facilite l’expulsion des migrants. À la lumière des violences auxquelles ils seront exposés s’ils restent [11] sur le territoire français, cela vaut peut être mieux pour eux. Être gazé ou trainé aux frontières, voilà le triste dilemme que réserve la Patrie des Droits de l’Homme aux malheureux.

Pour une reconquête française des libertés

Dans un pays miné par un incessant délire égalitaire, davantage de liberté serait bienvenu. Après avoir vu, pendant des siècles, leurs richesses être accaparées par une noblesse dirigeante, les Français se ruèrent vers l’égalité, omettant dans leur course toute considération pour les libertés. La nostalgie, voire la fascination qu’ils éprouvent pour leurs régimes autoritaires et leurs empires témoignent du dédain dont ils font preuve pour elles. Pourtant, je crois qu’ils firent fausse route. Étendre la liberté, c’est affermir l’égalité. [12]

Un sursaut libéral en France est-il encore envisageable ? Face à la farouche tradition colbertiste, aux inquiétudes sociales et à la méfiance naturelle des Français à l’égard du libéralisme, rien n’est moins sûr. Il ne serait pas moins utile, tant les libertés sont au cœur des enjeux de demain (données, droit de disposer librement de son corps, intelligence artificielle). Même s’il n’y a pas de sursaut, par souci de cohérence, le libéralisme gagnerait quand même à être mieux (re)connu.

Toutefois je n’ai guère d’espoir. La France n’est plus la Nation de la Révolution libérale. Emmanuel Macron est en marche. Et les libertés, elles, vont à reculons.

Sources et renvois

[1] Économiste et homme d’État, Turgot (1721 – 1781) était le contrôleur des Finances du roi Louis XVI. Il lui conseilla de rationaliser et de limiter les dépenses publiques du royaume afin d’éviter la banqueroute. Pour Turgot, hors de question d’élever les impôts.
[2] Économiste et homme d’État, Frédéric Bastiat (1801 – 1850) influença la pensée minarchiste, courant partisan d’un État minimal, c’est à dire souhaitant le réduire à ses fonctions régaliennes (police, armée, justice).
[3] Homme d’État, Président du Conseil, François Guizot (1787 – 1874) fut l’artisan du développement économique de la France sous la Monarchie de Juillet (1830 – 1848). On lui doit ces mots, restés célèbres : « enrichissez-vous ! ».
[4] Le « premier vingtième siècle » désigne la période qui s’écoule de 1900 à 1945.
[5] Entre 1993 et 1997, le taux de prélèvements obligatoires passa de 42,2 % à 44 % du PIB. Jacques Chirac disait lui-même : « je suis convaincu que le libéralisme est voué au même échec que le communisme et qu’il conduira aux mêmes excès ».
[6] Sous Nicolas Sarkozy, ce n’est pas moins d’une trentaine de taxes et d’impôts qui furent créées.
[7] François Hollande s’est rendu responsable de l’augmentation de la dette française, passant de 90,6 % du PIB en 2012 à 98,9 % du PIB en 2017.
[8] L’État français s’est engagé à reprendre 35 milliards d’euros de dette de la SNCF (sur un total de 54,5 milliards d’euros) : 25 milliards en 2020 et 10 milliards en 2022.
[9] C’est tout du moins l’idée qu’il défendait dans son livre programmatique Révolution. Et celle qu’il étayait sur le plateau de France Inter en septembre 2016. Il arguait : « aujourd’hui le cannabis pose un problème, en effet, de sécurité, de lien avec la délinquance dans des quartiers difficiles, de lien de financement de réseaux occultes. On voit donc bien que la légalisation du cannabis a des intérêts (…) et une forme d’efficacité ».
[10] En d’autres termes, les forces de l’ordre auront le choix d’infliger une amende ou d’envoyer devant un juge le détenteur de cannabis.
[11] Je vous renvoie au poignant documentaire de Yann Moix Re-Calais si vous souhaitez vous en convaincre.
[12] Milton Friedman, dans La Liberté du choix, ouvrage qu’il publia en 1980, écrit : « une société qui place l’égalité avant la liberté finira par n’avoir ni liberté ni égalité (…). Une société qui place la liberté avant toute chose finira par obtenir, sans l’avoir cherché, davantage d’égalité en même temps que davantage de liberté ».
Danton

Danton

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2022).
Membre de KIP et contributeur régulier.

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2022).
Member of KIP and regular contributor.

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