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Illustré par Martin Terrien

La drôle de puissance de M. Trump

Aussi longtemps que je serai président des États-Unis, jamais l’Iran ne sera autorisé à posséder l’arme nucléaire. [1] C’est en ces termes que Donald Trump s’exprime le 8 janvier 2020, au lendemain du bombardement iranien d’une base américaine en Irak en réponse à l’assassinat du général Soleimani. Au cours de ces quelques vingt minutes de discours, le président des États-Unis a réaffirmé la puissance de son pays, de son armée, et assuré que sa volonté ne saurait être contrariée.

Et pourtant. Et pourtant, l’US Army a subi un bombardement en sol allié et pour toute réponse, se félicite de n’avoir perdu aucun de ses soldats, terrés dans un bunker. Et pourtant, le gouvernement de ce même sol allié a déclaré l’Oncle Sam persona non grata en votant la fin de l’accord bilatéral qui autorisait les troupes américaines à stationner en Irak. Et pourtant, l’Iran a relancé son programme nucléaire militaire, dispose d’une influence géopolitique au Moyen-Orient dont il n’aurait pu rêver à l’aube du XXIème siècle, et le régime est parvenu à survivre à la grande vague de contestations populaires à laquelle il a eu à faire face ces dernières années – la mort de Soleimani, l’un des seuls personnages consensuels du pays, n’y est par ailleurs pas étrangère. Avec un peu de recul, il est permis de douter de la véritable ampleur de la capacité de puissance contemporaine des États-Unis.

Prenons donc ce recul nécessaire sur l’ensemble de la politique étrangère de M. Trump, trois ans après son entrée en fonction. Celle-ci, rappelons-le, était censée répondre à plusieurs objectifs dressés par le candidat au cours de la campagne de 2016, objectifs que l’on pourrait synthétiser en quelques mots-clés : désengagement, unilatéralisme, puissance – « greatness ». Mais les États-Unis sont-ils réellement plus puissants aujourd’hui, comme ne cesse de le claironner leur chef de guerre populiste ?

Bien que la stratégie de bombardement rhétorique soit assez efficace à court-terme – ne parler que de victoire peu importe l’événement, enterrer les échecs géopolitiques en les niant et en lançant une nouvelle initiative ou une énième polémique, simplifier outrageusement les divers rapports de force et principes de relations internationales, etc. –, les grands leitmotivs du président américain en matière de foreign policy ont plus souvent été synonymes de défaite qu’autre chose, et les intérêts stratégiques des États-Unis ont été, pour leur part, peu ménagés.

Le premier grand chantier en matière de relations internationales du président fraîchement élu – à savoir faire financer la construction du mur mythique à la frontière Sud par le voisin mexicain – était, il faut le reconnaître, perdu d’avance, et il est difficile d’imaginer ce qu’une diplomatie un tant soit peu efficace aurait pu changer à l’affaire. On ne peut pas en dire autant des initiatives suivantes, qui concernaient d’ailleurs pour la majorité des sujets dont l’administration Obama avait eu à s’occuper ; bien souvent, la stratégie trumpienne s’est construite sur le rejet de celle de son prédécesseur. Ainsi, quelques mois seulement après son entrée en fonction, le nouveau président choisit de rompre radicalement avec l’attitude de Barack Obama vis-à-vis de la Corée du Nord, au profit d’une agressivité démesurée et renforcée par son animosité envers la Chine, grand protecteur de la dynastie des Kim. Mais, quelques invectives échangées sur Twitter et sueurs froides données au monde plus tard, s’opère un virage à 360 degrés et un rapprochement historique s’effectue, donnant lieu à des images historiques et permettant à Trump de se targuer intérieurement d’une grande réussite. Seulement, la Corée du Nord avait atteint tous ses objectifs de nucléarisation et de démonstrations de force ; Kim Jong-Un avait réussi à attirer l’attention du monde, il lui restait à se faire une place durable dans les relations internationales : c’est chose faite avec la présence de Donald Trump sur son sol – pour se rendre compte de l’importance de l’événement aux yeux de la Corée du Nord, il faut se rappeler que la Corée du Nord avait été prête à relâcher deux otages américains en échange d’une simple visite de l’ancien président Clinton en 2009[2]. Et tout cela au prix d’une fausse concession – la fin des essais nucléaires –, puisque le seul site dans lequel s’effectuaient ces essais s’était alors effondré[3].

Au-delà de la communication, redoutablement efficace, et des rodomontades incessantes de M. Trump, il faut bien réaliser qu’à chaque fois que son administration a fixé les termes et objectifs d’un bras de fer international, celui-ci s’est conclu par un échec selon ces mêmes termes. La crise vénézuélienne s’est conclue par un maintien du régime en place et par un abandon progressif de l’opposition de la part des États-Unis. La guerre commerciale avec la Chine n’a conduit ni à une soumission de celle-ci ni à une hausse du pouvoir d’achat des Américains, mais a permis à l’Union européenne de bénéficier d’une hausse de ses transactions avec la RPC et d’un poids géopolitique renouvelé dans ses relations avec celle-ci – alors que le premier ministre chinois s’occupait traditionnellement des négociations, c’est désormais le président Xi Jinping lui-même qui s’en charge. Et enfin, le retour des tensions avec la République islamique d’Iran, qui visait à empêcher le pays d’obtenir l’arme nucléaire sans avoir à s’acquitter des obligations prévues par l’accord de 2015 et éventuellement faire tomber le régime, a été bien improductif à tous points de vue.

C’est donc là une drôle de puissance que celle des États-Unis de M. Trump. Revenons à la signification même du terme de puissance. Le géopoliticien Serge Sur la définit comme « la capacité de faire, de faire faire, d’empêcher de faire, de refuser de faire ». Les États-Unis disposent-ils aujourd’hui véritablement de cette capacité ? Il est permis d’en douter. Un pays qui se proclame à longueur d’année leader du monde libre est-il si puissant lorsque son chef d’État, confronté à l’assassinat d’un de ses résidents par une nation soi-disant alliée, affirme immédiatement que cette action ne sera pas suivie de conséquences car le pétrole que fournit l’Arabie Saoudite à l’Amérique vaut plus que la vie de Jamal Khashoggi[4]?

Peu à peu, au moyen de sa stratégie impulsive et erratique, ce président singulier qui carbure à l’ego ferme de nombreuses portes à son propre pays et le prive, lentement mais sûrement, de sa capacité à choisir sur la scène internationale.

Cependant, la réélection de Donald Trump ne se jouera pas sur son bilan en politique étrangère, mais bien sur l’image – comme il est désormais d’usage dans ce pays en proie aux passions les plus extrêmes. Le bilan est mauvais, mais les effets les plus pervers et les plus concrets se feront sentir sur le long-terme, lorsque les partenaires des États-Unis se trouveront à la croisée des chemins ; et les choix cruciaux à venir sont nombreux. La politique étrangère de M. Trump sera avant tout un boulet pour ses successeurs – du moins si ceux-ci tiennent à la place de l’Oncle Sam dans le monde.


Sources et renvois

[1] The White House  – « Remarks by President Trump on Iran »

[2]Le Figaro – « Succès diplomatique pour Bill Clinton en Corée du Nord »

[3] Courrier International –  « En Corée du Nord, le site des tests nucléaires s’est effondré » 

[4] The New York Times – « In Extraordinary Statement, Trump Stands With Saudis Despite Khashoggi Killing »

Martin Terrien

Martin Terrien

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2023).
Membre de KIP et contributeur régulier.

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2023).
Member of KIP and regular contributor.