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Le Jeu des cheikhs

Pourquoi le Qatar est encore et toujours sous embargo

« Un retour à l’âge sombre des tribus ». Voilà comment le ministre des affaires étrangères qatari, Mohammed bin Abdulrahman Al Thani, a qualifié mardi 17 octobre la stratégie de déstabilisation du gouvernement que conduirait en sous-main l’Arabie Saoudite, en s’appuyant sur ses liens avec des tribus présentes au Qatar. Et il faut bien reconnaître que les relations entre les deux pays se sont pour le moins obscurcies depuis le début de l’embargo, le 5 juin 2017, et que l’horizon se couvre aujourd’hui de nuages menaçants dans le Golfe Persique.

Les rapports entre le Qatar et l’Arabie Saoudite n’ont certes jamais été faciles. En 1971, lorsque le Qatar accède à l’indépendance du Royaume-Uni, il se refuse à rejoindre l’Arabie Saoudite – alors qu’il est une péninsule que l’on pourrait assez facilement raccrocher aux terres intérieures, et non un archipel comme Bahreïn. L’émirat sait, en effet, qu’il a les moyens d’affirmer son indépendance : si l’Arabie Saoudite est le premier producteur de pétrole, le Qatar est à la tête d’un des gisements de gaz les plus riches du monde, North Dome, qu’il partage avec l’Iran dans le Golfe Persique. Au sein du Conseil de Coopération des pays du Golfe, créé en 1981 et réunissant les six monarchies arabes et musulmanes du Golfe Persique, le Qatar prend donc la place à laquelle il a droit, et n’hésite pas à s’opposer au grand voisin saoudien, ce qui agace l’orgueil sensible de ce dernier et remet en question ses ambitions tutélaires dans la région.

Doha mène ainsi sa politique propre, même si celle-ci va à l’encontre de celle de Riyad. Par exemple la position que le pays prendra lors des Printemps arabes en 2011, soutenant un certain nombre de mouvements révolutionnaires – comme les Frères Musulmans –, s’oppose à celle de l’Arabie Saoudite qui cherche au contraire à préserver la stabilité de la région, en soutenant les militaires en Égypte, et son modèle de monarchie islamiste, notamment dans la péninsule arabe, en Jordanie, au Maroc. Rappelons également que la chaîne qatarie Al-Jazeera, que Doha finance, sera reconnue comme ayant joué un rôle clé dans la diffusion des mouvements révolutionnaires dans tout le monde arabe, au grand dam des Saoudiens qui s’insurgent contre les idées libertaires qu’elle diffuse. Mais, et c’est surtout là que le bât blesse, le Qatar mène une politique discordante dans ses relations avec l’Iran. En effet, contrairement à l’Arabie Saoudite, qui est engagée dans une « guerre froide » avec Téhéran, sur fond de clivage entre sunnisme et chiisme, le Qatar, pourtant sunnite, a une position conciliante : il prône le début d’un dialogue avec l’Iran, reposant sur la non-intervention dans les affaires étrangères, le refus de l’exportation de l’idéologie révolutionnaire…

C’est essentiellement pour ces deux raisons que la crise entre Qatar et Arabie Saoudite (suivie de ses trois alliés, Bahreïn, les Emirats Arabes Unis, et l’Égypte) a éclaté en juin. Le prétexte donné par l’Arabie Saoudite est certes le soutien du Qatar à des groupes islamistes et terroristes – ce qui est loin d’être faux, quoiqu’il soit amusant de voir l’Arabie Saoudite wahhabite donner des leçons dans ce domaine – mais les vrais tenants de cette crise sont les relations de plus en plus étroites du Qatar avec l’Iran et la volonté de l’Arabie Saoudite de marginaliser un concurrent qui lui fait un peu trop d’ombre. Le PSG, beIN Sports sont des firmes qataries et le rapprochement avec des régimes occidentaux comme la France, qui vend en décembre 2015 quinze rafales à Doha, n’est pas au goût de l’Arabie Saoudite qui se veut seul leader du bloc sunnite.

Ainsi le début de la crise, le 5 juin, est une conséquence d’une interview un peu douteuse qu’aurait donnée l’émir qatari Al-Thani, au cours de laquelle il aurait mis en relief les errements d’une diplomatie conflictuelle avec l’Iran, et affiché son soutien au Hamas. L’authenticité de cette interview est contestée par Doha, qui se dit victime d’un hack ; quoi qu’il en soit, elle est le début d’une crise sans précédent, puisqu’elle débouche sur un embargo aérien avec interdiction du survol par des avions qataris des territoires des pays engagés contre lui (Arabie Saoudite, Emirats Arabes Unis, Egypte, puis Yémen, Maldives, et Libye), arrêt des relations maritimes, et un embargo terrestre à la frontière avec l’Arabie Saoudite, ce qui, soit dit en passant, n’est pas pour arranger un certain nombre de saoudiens qui avaient pour habitude de traverser la frontière le week-end pour profiter d’hôtels qui servent de l’alcool.

Le Qatar, comme l’a dit son ministre des finances, d’une péninsule, est devenu une île.

Cet embargo a eu, de fait, des conséquences sérieuses pour le pays. D’abord, l’approvisionnement a été particulièrement affecté. Le Qatar n’est en effet pas connu pour ses luxuriantes plaines céréalières, et il dépendait, avant la crise, de ses approvisionnements alimentaires par la frontière terrestre – pour près de 90%. Si des ponts aériens ont été mis en place, notamment avec la Turquie et l’Iran (ses nouveaux alliés), et suffisent à nourrir les 2,7 millions de Qataris, la situation ne peut être que temporaire. Cette problématique de pénurie d’approvisionnements touche aussi les autres secteurs de l’économie ; le BTP par exemple, ce qui n’arrange pas du tout Doha à l’heure où le pays se prépare à recevoir la Coupe du monde de football en 2022 (ce qui, par ailleurs, irrite beaucoup les Saoudiens). Enfin, et c’est là un élément dont le Qatar se sert pour demander la fin de l’embargo, elle affecte les approvisionnements des bases militaires, et notamment de la base américaine d’Al-Udeid, pivot dans la stratégie de lutte contre l’État islamique.

Les autres conséquences sur l’économie ont été limitées. Le Qatar reste le premier exportateur de GNL (gaz naturel liquéfié) au monde. Les marchés financiers, après avoir chancelé au début de l’embargo, se sont redressés. Doha leur donne confiance en rapatriant des capitaux de l’étranger, notamment via le QIA (Qatar Investment Authority), qui est son fonds souverain. Par ailleurs, selon Moody’s, Doha aurait injecté près de 38,5 milliards de dollars dans l’économie qatarie depuis le début de la crise.

Cependant il est évident qu’une telle situation ne peut pas durer : l’économie qatarie finira par pâtir d’un embargo prolongé, et les États-Unis ne peuvent accepter de voir deux de leurs alliés, auxquels ils renouvellent régulièrement leur soutien, se quereller à l’heure de la lutte contre l’État Islamique. La position des États-Unis est donc celle du dialogue ; Donald Trump échange régulièrement avec l’émir qatari et le roi saoudien. Remarquez, dans cet inextricable jeu des cheikhs, tout le monde prône le dialogue, et son échec n’en demeure pas moins patent.

Que va-t-il donc se passer maintenant ?

Il est probable que les contentieux opposant le Qatar et l’Arabie Saoudite ne se règlent pas du jour au lendemain. D’ailleurs, en 2014, une crise avait déjà opposé le Conseil de Coopération des pays du Golfe et le Qatar, l’Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis, et Bahreïn retirant leurs ambassades à Doha, pour ces mêmes griefs de soutien aux Frères musulmans et à différents mouvements extrémistes. Il ne semble donc pas aisé de régler rapidement les différends qui opposent les deux adversaires – car oui, il s’agit bien d’adversaires, n’en déplaise au poli jargon diplomatique.

Les extrémités atteintes lors de ce dernier épisode de tensions laissent toutefois supposer que seul un acte de force, la soumission d’une des deux parties, ou l’intervention d’un acteur extérieur pourront régler la crise. Si, un temps, le dialogue était apparu comme la porte de sortie, avec par exemple, la transformation le 20 juillet des treize premières exigences de Riyad en une série de « seulement » six principes un peu plus vagues, le refus du Qatar d’abdiquer des politiques qu’il considère comme découlant de sa souveraineté semble bloquer toute discussion. Ainsi, le Qatar n’a pas eu de scrupule à se rapprocher davantage de l’Iran, en rouvrant son ambassade à Téhéran le 24 août (qu’il avait d’ailleurs fermée en 2016, par solidarité avec l’Arabie Saoudite, à la suite de l’attaque de l’ambassade saoudienne), ce qui évidemment n’a pas été bien perçu. Il a également réaffirmé qu’il ne remettrait pas en cause son soutien à Al Jazeera, véritable vecteur d’influence de Doha à l’extérieur, alors que c’est une exigence de ses adversaires, notamment la très démocratique Égypte qui veut s’assurer du silence de ses opposants politiques.

Des commentateurs parlent d’une possible guerre, d’une invasion du Qatar par ses voisins. Si cette éventualité paraît hautement improbable, nul doute qu’elle est considérée en haut-lieu, et qu’elle aurait le potentiel de déclencher un conflit à l’échelle régionale, pouvant inclure l’Iran, et jusqu’à la Turquie. L’animadversion entre les deux parties est telle que, malgré les beaux discours, le dialogue semble éteint. C’est là que, sans doute, l’administration de Donald Trump pourrait jouer un rôle décisif ; mais ses hésitations et l’incertitude qui plane de manière générale sur la politique étrangère trumpiste ne peuvent laisser présupposer de rien. D’ailleurs, à la question de savoir s’il avait manifesté son opposition à l’invasion du Qatar à ses alliés saoudiens, M. Trump a répondu en conférence de presse (avec l’émir qatari !) par un laconique : « No. »

S’il faut, bien sûr, considérer dans le temps long la crise entre le Qatar et l’Arabie Saoudite, depuis longtemps adversaires – quoiqu’en sourdine, l’incertitude actuelle est donc indubitablement inquiétante. Ce n’est ainsi sans doute pas de sitôt que les cheikhs Saoudiens s’enivreront de nouveau dans les palaces qataris, à leur plus grand désespoir.

Illustration : Création originale de Hugo Sallé pour KIP

Damien de La Rocque

Damien de La Rocque

Étudiant français en L3 à HEC Paris. Vice-Président de KIP.
French student in L3 at HEC Paris. Vice-President of KIP.

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