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Les Intouchables ou l’humanité condamnée

Imaginez que personne ne veuille vous toucher, que personne ne veuille être votre ami et qu’on ne vous accorde même pas les droits les plus élémentaires, comme l’accès à l’éducation, et ce depuis le jour de votre naissance. Vous êtes opprimé pour la simple raison que vous êtes né dans un certain groupe social, « les Intouchables ». Ce système de castes séculaire a été prédominant en Inde pendant très longtemps, et malheureusement il subsiste aujourd’hui sous de nombreuses formes, malgré les évolutions politiques et les lois interdisant une telle discrimination.

Rapide historique

Il y a plus de 3 000 ans, l’hindouisme (la religion la plus répandue en Inde à l’époque) avait divisé la société et ses membres en classes, selon les métiers pratiqués. Les quatre classes principales étaient les Brahmanes (professeurs et intellectuels), les Kshatriyas (soldats), les Vaishyas (commerçants) et les Shudras (serviteurs). Elles étaient hiérarchisées de la plus haute à la plus basse dans l’ordre précédemment établi. Mais au-delà de cette division, il y avait une cinquième classe : celle des Achoots (littéralement, les « Impurs ») ou « Intouchables ». Ceux-ci exécutaient des tâches que les castes supérieures considéraient comme répugnantes, comme tuer les rats, préparer le corps des défunts pour les rites funéraires, s’occuper des dépouilles de vaches et du retraitement de leur cuir.

Ces individus vivaient dans la plus grande misère et dans la détresse, purement parce qu’ils étaient nés dans une famille d’Intouchables. Les castes les plus hautes se voyaient accorder de nombreux privilèges et avaient leur mot à dire dans les grandes décisions. Mais il était interdit de ne serait-ce que toucher les Intouchables, et le faire était considéré comme un péché grave. De surcroît, on leur refusait tout emploi respectable, même s’ils en avaient les compétences, ce qui rendait impossible toute ascension sociale. Leur accès au lait, aux journaux, ou encore aux installations publiques était limité. Ils n’étaient pas autorisés à tirer l’eau des puits, de peur qu’en la touchant ils contaminent une ressource utilisée par tout le monde aux alentours. Les mariages inter-castes étaient aussi prohibés. Le système de castes était tellement intégré que la plupart des Intouchables commencèrent à penser qu’ils étaient personnellement responsables de leur condition.

La lutte pour le changement

Ce système séculaire et l’oppression qui en découlait ont longtemps perduré, jusqu’à ce qu’une révolte soit menée par certaines figures importantes qui souhaitaient mettre un terme à cette pratique scandaleuse. Au XIXe siècle, Jyotirao Phule entama la lutte pour l’égalité des droits en mettant l’accent sur l’accès à l’éducation des castes les plus basses. Il proposa le terme « Dalit », qui signifie « les opprimés » pour désigner les Intouchables. Plus tard, Gandhi les renomma « Harijians » ou « enfants de Dieu ». Cette mesure avait pour but de transformer l’image des Intouchables dans l’esprit des Indiens et d’éduquer la société. Un des personnages majeurs qui combattit largement le système des classes fut le Dr. Bhimrao Ramji Ambedkar. Il était lui-même un Dalit (un intouchable) et avait subi l’oppression du système étant jeune. Il mena notamment des mouvements politiques et permit l’accès de certains membres de sa caste à l’éducation et à des postes de fonctionnaire. Après de telles révoltes, la pratique de l’Intouchabilité fut interdite par la constitution indienne en 1950. En 1955, le gouvernement indien passa en outre une loi sur l’intouchabilité pour éliminer complètement toute forme de discrimination. La loi pour la prévention des atrocités de 1989 entra en vigueur pour assurer des sanctions sévères en cas de violences dictées par le système de castes.

Aujourd’hui encore, tout n’est pas rose

Mais même après 65 ans de réformes, on ne peut pas dire que le système des castes soit complètement tombé dans l’oubli. Nombreux sont ceux qui sont toujours confrontés à des discriminations fondées sur leur caste. Dans les zones rurales, l’intouchabilité se manifeste sous une multitude de formes et la législation ne permet pas d’interdire et de sanctionner ces pratiques. Les Intouchables ne sont toujours pas autorisés à pénétrer dans les temples. Un rapport déclare qu’un crime est commis à l’encontre de cette caste toutes les 18 minutes en Inde. [1] Cette caste a aussi un taux élevé de mortalité infantile et d’illettrisme. Qui plus est, les femmes intouchables sont particulièrement victimes de violences sexuelles, y compris de prostitution forcée. L’ancien Premier Ministre Manmohan Singh a comparé le système des castes à l’Apartheid sud-africain et on peut effectivement le considérer comme « l’apartheid inavoué de l’Inde ». D’après un sondage, 27 % de la population affirme pratiquer l’intouchabilité. [2] Il faut noter que ce pourcentage peut être revu à la hausse, étant donné qu’une partie de la population pourrait ne pas admettre qu’elle s’adonne à de telles pratiques. Des rituels millénaires se sont sédimentés dans l’esprit des gens et ce n’est pas une tâche facile que de faire disparaître cette mentalité.

Quelles mesures pourraient être prises ?

L’Intouchabilité demeure inavouée et, en tant qu’acte honteux envers l’humanité, reste un sujet qu’on évite d’aborder. Offrir un meilleur accès à l’éducation peut certes améliorer des vies mais nécessite beaucoup de temps pour avoir un impact sur une part conséquente de la population. La situation économique des Intouchables peut être améliorée en leur fournissant de meilleures infrastructures, en leur offrant des emplois dans des secteurs où ils peuvent briller, comme l’artisanat, en promouvant leur travail, ou encore en leur donnant accès à des formations. Ils devraient surtout être libérés des tâches dégradantes qui leur sont aujourd’hui attribuées.

Les pratiques sociales comme les mariages inter-castes sont mal vues même s’il est illégal d’empêcher un mariage sur le simple fondement d’une différence de caste. Même au sein de l’élite et des familles cultivées il est honteux de marier ses enfants à un Dalit. De telles mentalités doivent être complètement éradiquées car tant que la différence subsistera dans l’esprit des gens on la retrouvera dans les actes courants. Des lois peuvent bien être adoptées mais, comme en témoigne l’expérience passée, elles sont peu efficaces. Des quotas sont définis dans l’éducation, la politique et les emplois de fonctionnaires mais ces mesures n’atteignent pas leur objectif : ce sont essentiellement les plus aisés qui en bénéficient et non les Dalits méritants qui ont vraiment besoin de cette aide et qui ne sont pas suffisamment instruits pour prétendre aux postes à pourvoir. Cependant, le simple fait d’adopter une loi impliquerait la reconnaissance d’un problème persistant encore aujourd’hui et contre lequel le gouvernement se dresserait.

Un individu ne devrait pas subir de discrimination fondée seulement sur l’endroit où il/elle est née, et au contraire l’accent devrait être mis sur le talent. Une fois que cet état d’esprit sera adopté, la pratique de l’intouchabilité s’évanouira d’elle-même. Mais espérer un changement rapide est peut-être une utopie. Certes, la jeune génération indienne est plus éduquée et supporte de moins en moins ces pratiques discriminatoires mais les temps changent lentement. Encore nombreux sont ceux qui estiment avoir le droit d’opprimer les masses. Malheureusement, ces personnes appartiennent souvent aux milieux influents et entretiennent d’étroites relations politiques, ce qui rend d’autant plus difficile toute action menée à leur encontre.

« Une véritable indépendance n’est pas possible à moins que les gens bannissent le principe d’intouchabilité de leur cœur », selon Mahatma Gandhi. S’il y a maintenant longtemps que l’Inde est devenue indépendante du Raj britannique, l’indépendance n’est pas complète pour ce groupe de personnes qui est toujours opprimé de différentes manières et dans de nombreuses régions de l’Inde.

Traduit de l’Anglais par Manon Guillou

Illustration : Création de Hugo Sallé pour KIP
Inspirée du travail de l’artiste chennai Satwik Gade

Sources et renvois
[1] National Campaign on Dalit Human Rights, 13th Session of the Universal Periodic Review of the Human Rights Council – India, Dalits’ Human Rights Balance Sheet
[2] The Indian Express, « Biggest caste survey: One in four Indians admit to practising untouchability », 29/11/2014

Nistha Chakraborty

Nistha Chakraborty

Étudiante indienne en M1 à HEC Paris et contributrice régulière pour KIP.
Indian student in M1 at HEC Paris. Writes regularly for KIP.

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Cet article a été écrit à

Jouy-en-Josas, France

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