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Kurdistan, Catalogne, Kabylie… L’indépendance à tout prix ?

Catalogne, Kurdistan, Kabylie… Ces régions, toutes aussi différentes soient-elles, par leur histoire, leur culture, leur situation géographique, sont aujourd’hui le théâtre de revendications d’autonomie, de liberté, voire d’indépendance totale. Toutefois, il ne faut pas céder à la facilité et voir en ces régions des entités que rien ne rassemble, si ce n’est leurs volontés d’émancipation. En effet, il est important de constater certaines similitudes qui font des mouvements de libération de ce début de siècle le résultat de plusieurs facteurs communs, et ce même si les différences culturelles, historiques et politiques sont bien réelles, et nous empêchent d’envisager une solution unique à l’ensemble de ces revendications.

Pour effectuer une analyse comparée de ces mouvements, quoi de plus naturel que de commencer par la région qui a le plus attiré l’attention des médias durant les derniers mois, à savoir le Kurdistan irakien ?

Des revendications pas si récentes

Les revendications kurdes remontent à presque un siècle, lorsque les accords de Sykes-Picot (1916) opéraient un découpage de l’ex-Empire Ottoman, suivis du traité de Sèvres (1920), en ne prévoyant aucun État aux Kurdes dont la population vit à cheval entre la Turquie, l’Irak, la Syrie et une partie de l’Iran. Depuis, toutes les tentatives de création d’un tel État se sont heurtées au nationalisme exacerbé des gouvernements turcs ou irakiens ; le refus catégorique de céder aux Kurdes de la part du président turc Erdogan ne doit ainsi pas être vu comme un symptôme du virage autoritaire pris par celui-ci, puisqu’il n’agit que dans la continuité des politiques Kémalistes. De même, en Irak, les purges, organisées par Saddam Hussein, dont ont été victimes les Kurdes au cours des années 80-90, illustrent assez bien les difficultés qu’ils ont connues. [1] Ainsi, ce n’est qu’à la suite de l’intervention américaine et du chaos qui l’a suivi que les Kurdes ont pu exprimer leurs revendications de manière plus ouverte, les autorités irakiennes étant occupées à tenter – vainement, certes – de calmer les tensions grandissantes entre chiites et sunnites.

Le réveil post-indépendance est difficile

Ce n’est donc peut-être pas un hasard si c’est d’Irak qu’est venue la première lueur d’espoir pour la nation kurde (c’est le 25 septembre 2017 qu’a eu lieu le référendum sur l’indépendance du Kurdistan irakien, où le « Oui » l’a emporté à environ 92 %). D’ailleurs, le philosophe spécialiste des droits de l’Homme, de la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes, de la dignité humaine, j’ai nommé le grand BHL (Bernard-Henri Lévy), s’est posé en chantre de la démocratie kurde, dans un tweet datant du 25 septembre :

Il considère cette démocratie kurde comme la deuxième démocratie du Proche-Orient (après Israël, évidemment, si vous aviez un petit doute). Pourtant, la réalité a très vite repris le dessus, et la page du référendum étant tournée, les médias ayant trouvé d’autres affaires plus importantes (le référendum catalan, par exemple), le constat est amer : la démocratie manquerait à l’appel au Kurdistan irakien. En effet, le président du Kurdistan irakien, Mahmoud Barazani, a profité de l’euphorie générale pour raffermir son contrôle sur le pouvoir, et éliminer toute concurrence partisane. Ainsi, le PDK (Parti démocratique Kurde), chef de file de l’indépendance, et dirigé par Barazani, est en conflit ouvert avec le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) qui est aujourd’hui en place en Syrie, dans le territoire de « Rojava ». Ces conflits internes marquent non seulement l’autoritarisme de Barazani, qui n’est pas nouveau, et qui bénéficie aujourd’hui d’une sorte de « légitimité » suite à la victoire au référendum, mais annoncent aussi son intention de distribuer la rente pétrolière à ses soutiens dans le pays, une rente pétrolière qui est d’ailleurs si mal exploitée que le Kurdistan irakien souffre aujourd’hui d’un déficit énorme dans ses finances publiques. Tout cela a contribué à l’échec de la procédure d’indépendance. Le 25 octobre, Barazani a annoncé sa démission prochaine, et l’analyste Patrick Osgood de mettre brutalement un terme à ce rêve qui aura duré un petit mois : « On peut arrêter de parler du Gouvernement régional du Kurdistan comme d’un véritable gouvernement. Cela n’existe pas. » De quoi faire déchanter Bernard-Henri Lévy…

Le rôle des puissances étrangères

Toutefois, dans cette analyse, il ne faut pas minimiser le poids de l’influence étrangère. Au Kurdistan, il était clair que la Turquie, la Syrie et l’Irak n’allaient pas rester sans réagir, au risque de voir la fièvre indépendantiste se répandre jusque chez eux. La fermeture de leurs frontières avec la région, et les pressions exercées ont amené à la fermeture des deux aéroports du Kurdistan Irakien, et l’Irak a repris le contrôle des territoires conquis par les Kurdes irakiens dans leur lutte face à l’EI. Pourtant, le GRK (Gouvernement régional du Kurdistan) était persuadé d’avoir le soutien infaillible des États-Unis, des pays occidentaux, voire d’Israël, non mécontent de voir l’Iran et la Turquie être embourbés dans de tels conflits… Finalement, le soutien américain aura été très timide. On peut voir cela comme le résultat de l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, dont la politique étrangère dévie de celle d’Obama, et qui serait moins enclin à risquer sa mainmise sur la région pour un État kurde. Mais on peut aussi y voir le signe que les États-Unis ont compris que le Kurdistan était condamné à être un État failli, et qu’ils ne s’en étaient juste pas rendus compte assez tôt.

Le cas kurde est donc très révélateur du piège que peut constituer une recherche aveugle de l’indépendance, plaçant les idéaux de liberté et d’émancipation au-delà de toutes considérations pragmatiques. En effet, le peuple kurde a toute la légitimité nécessaire pour prétendre à une indépendance, mais il faut pour cela s’assurer que les bases soient assez solides : des institutions non corrompues, un soutien extérieur fiable et sans ambiguïté, et surtout un contexte idéal.

La manière dont la légitimité du référendum kurde a été attaquée n’est pas sans rappeler le cas catalan. En effet, l’annonce d’un référendum catalan afin de sceller l’indépendance avait déjà amené à de vives menaces de la part du gouvernement central à Madrid. Celui-ci insistait sur l’anti-constitutionnalité d’un tel référendum. Il est vrai qu’en 2014, le Tribunal constitutionnel espagnol déclarait que les régions autonomes n’avaient pas l’autorisation d’organiser des consultations qui puissent avoir des incidences sur le fonctionnement constitutionnel global du pays. Cette annonce était faite en se fondant sur l’article 2 de la Constitution espagnole, qui insiste sur l’indivisibilité de la nation espagnole, et ce malgré l’octroi de plusieurs droits aux régions autonomes. Se voyant ainsi bloqués par la juridiction espagnole, les indépendantistes catalans ont tenté de forcer la main au destin en déclarant la Catalogne comme « nation », ce qui lui permettait alors de placer les lois catalanes au-dessus des lois espagnoles et, de ce fait, de permettre au processus du référendum de se poursuivre. Or, comme nous venons de le voir, une contradiction demeure, puisque la Constitution espagnole insiste bien sur l’unicité de la Nation et ne saurait alors laisser une région – bien qu’autonome – se réclamer comme telle.

Finalement, les indépendantistes n’avaient d’autre choix que de se lancer dans un processus illégal, dont ils devaient savoir qu’il était condamné à échouer. Rien ne peut justifier les répressions violentes commises contre les manifestants catalans, ainsi que le comportement des agents de police afin de troubler le référendum. Néanmoins, il aurait fallu que les indépendantistes trouvent une solution formelle et légale, en accord avec le gouvernement central de Madrid, avant d’enclencher la marche vers l’indépendance. Au lieu de cela, le mouvement a perdu en légitimité, et il a donné au gouvernement central une occasion en or pour se targuer d’être les bons élèves de l’histoire, contre les méchants indépendantistes prêts à outrepasser les lois mêmes de leur pays pour une victoire politique. Le président catalan destitué, Carles Puigdemont, fait aujourd’hui l’objet d’un mandat d’arrêt européen émis par l’Espagne, et se trouve aujourd’hui en Belgique, accompagné de quatre conseillers. À leur arrivée à Bruxelles, ils se sont rendus à la police, avec laquelle ils se sont entretenus pendant plusieurs heures entre le 5 et le 6 novembre, avant d’être laissés en liberté surveillée.

On voit bien alors que le succès économique, la cohésion culturelle et le quasi-consensus autour d’une volonté d’indépendance n’ont pas suffi à la Catalogne pour venir à bout de leur objectif. Bien qu’en meilleure posture que le Kurdistan irakien, les Catalans n’ont pas su profiter de cela et n’ont pas été assez patients pour organiser un référendum conforme à la Constitution espagnole. Plus encore, les Catalans doivent songer au futur, et à l’après-indépendance. On a vu avec le Kurdistan comment le rêve de certains a vite pu tourner au cauchemar de tous. Pour la Catalogne, il s’agit de voir s’ils continueront à bénéficier des mêmes avantages qu’ils pouvaient avoir au sein de l’Union européenne, car il n’est pas acquis que les pays européens acceptent d’intégrer dans l’Union un État nouvellement indépendant, au risque de réveiller bon nombre de revendications dormantes aujourd’hui. Quand bien même ils accepteraient, comment la Catalogne vivra-t-elle la période de transition, qui risque d’être très longue au vu de la lenteur de la mise en place du Brexit, sans oublier que l’Union a momentanément suspendu toute adhésion ?

Pendant ce temps, d’autres mouvements commencent à prendre forme, dont celui de la Kabylie. Le 28 septembre, Ferhat Menni a déposé à l’ONU un mémorandum d’environ 300 pages. [2] Le mouvement était bien réel mais aucune action concrète n’avait encore été prise. En tout cas, la Kabylie devra retenir les leçons des épisodes kurdes et catalans afin de ne pas effectuer les mêmes erreurs, et notamment à ne pas prendre d’initiatives trop hâtives qui ne feront que nuire au mouvement.

Il est donc temps de voir sous un nouvel angle les revendications indépendantistes actuelles, non seulement en comprenant leurs origines et motivations profondes, qui peuvent être historiques, économiques (dans le cas de la Catalogne), mais aussi en utilisant ces données pour proposer une solution qui ne soit pas biaisée par l’idéologie, mais pensée sur le long terme, pour éviter le désastre kurde. Enfin, il ne faut pas considérer toute revendication comme légitime par définition, mais accepter le fait que certaines sont fortement instrumentalisées voire fabriquées de toutes pièces par des acteurs extérieurs à des fins stratégiques.

Illustration : Montage de Hugo Sallé pour KIP
La statue au centre de l’image, El Ángel de la Independencia, est située à Mexico. Construite en 1910, elle célèbre le centenaire de l’indépendance du pays.

Sources et renvois
[1] BBC News, « Iraqi Kurdistan profile – timeline », 31/10/2017
[2] Yabiladi, « Kabylie : Ferhat Mehenni a déposé à l’ONU une requête d’indépendance, que fera le Maroc ? », 29/09/2017

Amine Benelkaid

Étudiant marocain en L3 à HEC Paris et contributeur régulier pour KIP.

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Cet article a été écrit à

Jouy-en-Josas, France

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