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Il y en Neymar du football business ? Parlons-en

L’événement a inondé l’actualité, de la radio à la presse en passant bien sûr par la télévision, surtout les chaînes d’information qui n’avaient plus grand chose à dire pendant cette période de vacances. Même la Tour Eiffel a dû jouer le jeu. L’actualité de la fin de l’été, et qui a suscité tant de débats début septembre, je vous laisse la deviner… La réforme du code du travail ? Nope. La montée des tensions entre Pyongyang et Washington ? Nope… Vous avez trouvé ? Un indice : c’est « juga bonito ».

Le brésilien Neymar signe au PSG en plein mois d’août pour 222 millions d’euros, suivi par Kylian Mbappé, dont le prêt avec option d’achat obligatoire avoisine les 180 millions d’euros. Un petit ordre de grandeur. Neymar + Mbappé ça représente 365 450 SMICs, 4 fois le budget de l’Olympique de Marseille, 804 voitures Lamborghini, et plus de 3 fois le budget d’HEC Paris. Ce sont en effet des chiffres astronomiques, qui provoquent un certain ressentiment envers le monde du football, jugé trop « business », trop « superficiel », devenu une affaire de « fric » et plus de « passion ». Mais derrière de tels chiffres, qu’en est-il de la réalité ?

Une tendance soutenue depuis plusieurs années

Il faut dire que l’inflation du prix des transferts, mais aussi des salaires des joueurs ne datent pas d’aujourd’hui. L’indignation non plus. Déjà en 1989, Bernard Tapie, à la tête de l’Olympique de Marseille, rêvait de faire venir Diego Maradona pour 30 millions de francs dans la cité phocéenne, ce qui avait choqué l’opinion publique. En 2001, Zidane signait au Real Madrid pour 75 millions, un choc là encore en France. Dire qu’en 2008, l’Europe s’indignait du prix de Cristiano Ronaldo (90 millions d’euros) alors champion d’Europe avec Manchester United, et qu’aujourd’hui, c’est le prix presque « normal » pour un attaquant du top 10 mondial.

Évolution du record du monde du transfert le plus cher
(en millions de livres britanniques) [1]

La tendance est forte, mais elle suit une augmentation constante, sauf cas particulier de Neymar. Toutefois, le football est un marché comme les autres, et tous les clubs n’ont pas, comme le PSG, un État pétrolier aux tiroirs infinis derrière eux. Surtout que Paris n’est pas un cas représentatif. Les règles du fair-play financier de l’UEFA indiquent qu’un club ne peut dépenser que ce qu’il génère, or le PSG est soupçonné de contourner cette règle en injectant directement les pétrodollars par des sponsors déguisés. Les autres clubs eux, comme le Real Madrid ou Manchester United dépensent l’argent qu’ils gagnent par les droits TV, les ventes de maillot, la publicité et les sponsors. L’argent dépensé, il doit bien être gagné à un moment.

Les recettes explosent

C’est ce point qui fait souvent défaut dans l’argumentation de ceux qui s’indignent contre cette explosion des salaires et du montant des transferts. Tout explose. La majorité des revenus des clubs provient de deux éléments. D’abord leurs produits dérivés, dont les maillots représentent la principale source de revenus, du fait des dotations des sponsors pour apparaître dessus. Par exemple, le transfert de Ronaldo au Real Madrid en 2008 (90M€) a été largement compensé par les ventes de maillots. Non pas les recettes tirées des ventes qui demeurent faibles (la marge unitaire étant de 10 à 15 %), mais par les contrats sponsorings atteignant les 100 millions d’euros. Car en effet, plus un maillot est vendu, plus l’équipementier et le sponsor maillot sont visibles ce qui accroît la valeur du maillot comme outil marketing. D’autre part, les droits TV, qui ont littéralement explosé depuis quelques années. En Angleterre, la Premier League recevra entre 2017 et 2019, 7 milliards d’euros des diffuseurs Sky et BT Sports. Cette augmentation nette tient en partie à la « consommation » de football qui explose dans les pays émergents, notamment l’Inde, très friande de football anglais, preuve que ce sport est devenu un marché globalisé. Le dernier du championnat anglais reçoit, pour exemple, 114 millions d’euros, soit plus que le Paris Saint-Germain. Alors en toute honnêteté, quand un club débourse plus de 100 millions d’euros dans un attaquant, il ne s’endette pas, il n’augmente pas le prix de ses billets, il s’appuie surtout sur l’appétit incommensurable du public. En France, avec l’arrivée de Neymar entre autres, la LFP (Ligue de Football Professionnel) a fixé pour objectif de vendre les droits TV de la Ligue 1 à 1 milliard d’euro pour les prochaines années. Et ceci, tout le monde en bénéficie. Les clubs de seconde zone, qui peuvent renflouer une partie de leurs dettes, investir dans de nouvelles infrastructures (centres de formation) et même recruter de meilleurs joueurs, faisant augmenter les droits TV afin de générer un cercle vertueux. [2]

Premier League TV Income

Arrêter la grande hypocrisie

C’est pourquoi il faudrait arrêter avec cette hypocrisie malsaine. Que cela choque de voir un Neymar payé près de 30 millions d’euros par an (en moyenne d’ailleurs, les joueurs du PSG sont 22 fois mieux payés que les joueurs des 3 derniers clubs de Ligue 1, soit le plus grand écart dans les 5 grands championnats européens) sponsors compris, est tout à fait compréhensible. Mais les réflexions bancales comme « mon Dieu les footballeurs gagnent des millions à courir derrière un ballon alors que nos pompiers risquent leur vie pour mal gagner leur vie ! » dénotent d’une absence de prise de recul par rapport au football professionnel, qui n’est plus qu’un simple sport. Car les rémunérations sont fixées par rapport à un marché, que cela plaise ou non. Et justement ça ne plaît pas. Et la grande hypocrisie est là… Comment justifier que c’est « dégueulasse » de voir de tels montants lorsque les ventes de maillots explosent, que l’on voit de plus en plus de personnes porter des maillots, des survêtements hors de prix dans la rue. En réalité, c’est bien incompréhensible de critiquer autant le football, alors qu’il représente une part importante de la consommation des ménages (entre produits dérivés, abonnements aux chaînes de sport, billets de stade, etc…)

Selon une étude de 2000 de la banque néerlandaise ABN Amro, le football a un effet positif sur la consommation des ménages et sur la croissance [3]. La banque a observé qu’après des victoires d’équipes nationales en compétitions internationales comme la Coupe du Monde la FIFA, la consommation des ménages est boostée. Sans compter les effets sur la croissance de long terme qu’impliquent la construction/reconstruction de réseaux de transport lorsque des pays reçoivent des événements d’ampleur mondiale (même argument qu’avec les Jeux Olympiques).

Les gens aiment le ballon rond, le consomment, partout dans le monde à de rares exceptions, et tout le monde se réjouit de voir sur le terrain des stars, de la tension, de la passion.

Si l’on s’insurge contre le football business, alors pourquoi ne pas faire comme un groupe de supporters anglais de Manchester United qui, en 2005, désabusés par l’argent qui tournait autour du club (côté en bourse, géré par des américains), a décidé de créer son propre club alternatif amateur, le FC United of Manchester, et de supporter la passion plus que l’argent ? Eux au moins, ils ont des convictions et les suivent.

Mais des inquiétudes justifiées

Toutefois, on ne peut pas nier certaines dérives. L’un des points les plus inquiétants sans doute est la dette des clubs. Parce qu’en effet, des clubs comme Arsenal ou comme le Bayern Munich, qui parviennent chaque année depuis une dizaine d’années à dégager du profit, il n’en n’existe pas des milliers, et certains sont face à des situations graves. L’exemple le plus probant est sans doute l’Espagne. L’Atlético Madrid a une dette évaluée à 500 millions d’euros, soit plus que son budget, lorsque le FC Valence n’est aujourd’hui plus capable de se payer son nouveau stade (Nou Mestalla) dont les travaux se sont arrêtés. Se posent également des questions éthiques autour des joueurs, puisque certains par exemple, dans le championnat portugais, appartiennent en tant que tels à des fonds d’investissement, qui possèdent des parts des joueurs (c’était le cas du français Eliaquim Mangala, ancien joueur du FC Porto). Ces sujets méritent d’être débattus, mais sainement.

Savoir faire la part des choses

Critiquer constamment le football pour l’argent qui y circule est donc un peu naïf. D’abord parce que c’est croire que c’est un cas isolé, or Formule 1, tennis, golf, NFL, NBA et bien d’autres suivent la même logique, avec des chiffres qui en moyenne sont les mêmes (à l’exception de joueurs comme Neymar ou Pogba). Ensuite, parce que c’est oublier qu’il y a derrière ces montants astronomiques une logique économique à laquelle tous les consommateurs de ce milieu participent. Enfin, c’est surtout oublier ce qu’est en réalité le football. Que le joueur sur le terrain coûte 222 millions d’euros ou qu’il ne coûte même pas deux baguettes, ce qui compte, fondamentalement, profondément, ce sont les émotions transmises.

On ne peut donc pas critiquer le « football business » tel que le mène le PSG sans voir toutes les ramifications, mais aussi tous les bénéfices que cela apporte. Car voir Neymar sur un terrain, comme le disait Bernard Tapie au sujet de Diego Maradona, « c’est cadeau » [4], même si encore une fois il faut émettre des réserves sur ce transfert car le club de la capitale pourrait avoir bafoué les règles de l’UEFA. Quoi qu’il en soit, il ne faut pas oublier une chose fondamentale, que les pleurs des enfants comme des parents après la défaite de la France en finale de l’Euro 2016 nous ont rappelé : avant d’être un business, le football est une émotion. Une émotion partagée.

Article mis à jour le 12/12/2017 pour précision.

Illustration : Montage de Hugo Sallé pour KIP

Sources et renvois
[1] D’après les données de RTE, « Evolution of World Record — Football Transfers », 20/08/2017.
[2] BBC Sport, « Premier League TV Rights : Club Sets for One of Most Important Meetings », 4/10/2017.
[3] Étude d’ABN Amro en 2000. Relayée dans l’article de L’Express, « De l’influence du foot sur la consommation des ménages », 20/07/2000.
[4] Vidéo de Téléfoot, à voir et à revoir pour tout supporter de l’OM.

Diogène

Étudiant français en L3 à HEC Paris et contributeur régulier pour KIP.
French student in L3 at HEC Paris. Writes regularly for KIP.

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Cet article a été écrit à

Jouy-en-Josas, France

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