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A partir d'une photo Rémy Gabalda / AFP ; illustration d'Henri Loppinet

Football : Laissez-les remonter dans le bus

Non, Knysna n’est malheureusement pas le seul problème qu’a pu rencontrer le football français vis-à-vis d’un bus. Mise en place en 2011, l’interdiction de déplacements de supporters ne devait être qu’occasionelle. Près de neuf ans après, ces interdictions sont devenues monnaie courante et laissent penser à une utilisation liberticide et détournée de cet outil politique. Aujourd’hui, le torchon brûle toujours entre supporters, qui peinent à se faire entendre, et les autorités, qui plus que jamais s’enferment dans une ligne directrice absurde et injustifiable. Comment expliquer un tel dérapage ? 

Une décision politique, qui portait en son sein l’origine de ses maux malgré de bonnes intentions

Si la loi LOPPSI 2 a fait couler beaucoup d’encre lors de son adoption par le Sénat en 2011, une mesure est quant à elle passée plutôt inaperçue : celle concernant l’interdiction de déplacement collectif de supporters. Cet amendement, visant à donner aux autorités publiques la possibilité d’empêcher la venue de supporters visiteurs lors d’une manifestation sportive de manière occasionnelle, s’inscrivait bien dans la volonté du gouvernement de retrouver davantage de contrôle dans le domaine sécuritaire. Deux articles complémentaires sont venus préciser cet amendement. L’un permettait aux autorités d’interdire quiconque se considérant comme supporter de l’équipe extérieure de venir au stade. L’autre leur permettait de bloquer tout transport entre le stade concerné et le lieu de résidence des supporters concernés.

Cette mesure trouvait alors une justification claire et compréhensible. Donner aux autorités la possibilité de soulager leurs efforts lorsqu’un risque important était à prévoir, ou lorsque les forces de l’ordre n’étaient alors pas en nombre suffisant pour faire face à la fois aux déplacements de supporters et aux événements à couvrir par ailleurs. Mais elle trouvait dès sa mise en place les jalons de son échec en son sein.

En effet, cette mesure a été adoptée sans dialogue préalable avec les principaux acteurs du rectangle vert[1]. Adoptée rapidement, sans prise en compte du contexte particulier qu’est le supportérisme footballistique, cette réforme a donné aux autorités publiques un outil très puissant et beaucoup plus incisif que ne peut l’être la recherche de prévention auprès des supporters. Cette mesure s’est notamment faite en négligeant les recommandations d’un des travaux les plus complets menés sur le sujet, Le Livre Vert du supportérisme[2]. Celui-ci s’appuie notamment sur l’analyse du combat de l’hooliganisme en Europe ou encore sur la gestion exceptionnelle des supporters chez nos voisins rhénans, pour proposer des solutions plus pertinentes quant à la gestion des supporters. Cet ouvrage met particulièrement en avant l’importance du dialogue entre supporters et Etat, mais également l’importance de la responsabilisation des supporters, de leur « éducation », ainsi que des mesures de sécurité pour accueillir les supporters sans danger. En résumé, tout l’inverse de ce qu’une telle loi valorise.

De la théorie à la pratique, une dérive qui n’a pas cessé de se poursuivre

Malheureusement, un élément constitutif a rapidement été oublié par les autorités françaises : le caractère exceptionnel des interdictions. Rapidement, ces interdictions se sont multipliées, et ce, avec des justifications de moins en moins convaincantes. Il est évident que le climat sécuritaire a pu être particulièrement compliqué ces dernières années avec un état d’urgence prolongé, ainsi que des forces de l’ordre sur le qui-vive suite aux rassemblements des gilets jaunes l’année passée. Mais, nombre de ces décisions ne peuvent être justifiées par le contexte sécuritaire environnant. Les justifications apportées pour ces arrêts préfectoraux et ministériels sont devenues de plus en plus inconvenantes, voire ridicules. D’une part, si la tension entre groupes de supporters est la raison la plus valable car potentielle source de problèmes, cette excuse a de plus en plus été utilisée en s’appuyant sur des faits non révélateurs ou du moins non crédibles. Par exemple, l’interdiction de supporters lyonnais au stade Vélodrome de Marseille en septembre 2018 a été justifiée par des précédents entre deux clubs tels que… des boulettes de papiers jetées des tribunes lyonnaises en 2016. D’autre part, les raisons extra-sportives avancées ont été de même de plus en plus sorties de nulle part, à la limite du ridicule. Lors de la rencontre opposant Troyes à Rennes en janvier 2016, le préfet aubois a interdit le déplacement des supporters rennais prétextant le nombre de personnes attendues pour… les soldes d’hiver. Il est évident que les soldes ont toujours constitué une source de travail intense pour les forces de l’ordre troyennes, alors pourquoi leur rajouter un événement aussi dangereux que l’accueil de supporters rennais à… Troyes ?

Données de Libération

Comment prendre encore au sérieux ces interdictions alors que les excuses avancées ne sont crédibles aux yeux de personne ? En faisant ainsi, les autorités ont fait perdre du sens au projet initial de la mesure d’interdiction des déplacements, mais ils ont également stigmatisé le déplacement de supporters comme étant nécessairement une source de problèmes. C’est d’autant moins accepté par les supporters qu’ils constatent que d’autres manifestations autrement plus dangereuses, peuvent avoir lieu car l’Etat estime, à juste titre, que les actes de violence réalisés par des casseurs ne doivent pas limiter la liberté de manifester. Alors pourquoi serait-ce le cas pour les supporters ? En clair, il y a “deux poids, deux mesures”. Cela ne rend que plus flagrante une réalité difficilement acceptable : ces interdictions ne sont ni plus, ni moins, que des mesures liberticides. Ce n’est pas Pierre Barthélémy, avocat de l’ ”association nationale des supporters”, qui dira le contraire : « Le supporter de foot est considéré comme un individu avec des droits inférieurs».

Des interdictions de déplacements qui n’ont fait que déplacer le problème sur un terrain encore plus miné

Mais contrairement aux apparences, interdire les déplacements officiels de supporters n’est, en soi, même pas un moyen de répondre aux problèmes de violence que peut parfois poser le supportérisme. En effet, ce n’est qu’une façon pour les autorités locales de se voiler la face.

Tout d’abord, les supporters motivés ont alors tendance à braver l’interdit, soit en se dispersant parmi les tribunes des supporters locaux (concernant les problèmes de fermeture de parcage visiteur), soit en désobéissant à l’interdiction prononcée. Ainsi, si les supporters les plus bornés veulent venir, cela ne les en empêchera pas. De plus, ces interdictions demandent souvent des ressources humaines importantes pour pouvoir contrôler l’interdiction de déplacement. C’est alors que l’on se retrouve devant un paradoxe grotesque : les autorités justifient les interdictions de déplacement par un manque de forces de l’ordre, si bien que l’on se retrouve alors plus de forces de l’ordre requises pour mettre en place une telle interdiction, que de nécessaires pour mettre en place la sécurité du déplacement ! Rappelons que les stades modernes sont conçus pour optimiser la sécurité des supporters. La construction de parcage permet notamment de séparer supporters visiteurs et locaux, et de limiter leurs interactions. De même, les processus réglementant le stationnement des bus des visiteurs empêchent tout affrontement. Grâce à cela, un nombre restreint de forces de l’ordre est nécessaire.

Ainsi, même si les interdictions de déplacement tendent à se transformer en limitation du nombre de supporters autorisés, ces mesures excessives sapent les solutions à long terme face aux dérives du supportérisme, telles que leur éducation ou leur responsabilisation, mais ils encouragent indirectement des comportements illégaux en rejet à ces interdictions perçues, à juste titre, comme liberticides. Au lieu de miser sur une politique de long terme, qui a pu faire ses preuves en Allemagne, la France repose sur une politique de court terme, peu efficace, et qui ne résoudra en rien les problèmes actuels.

Un dialogue rompu et une guerre à distance, qui ne font que peu avancer la situation

Cette situation a sans surprise mené à une relation résolument tendue entre supporters et autorités. D’un côté, ces dernières se sont rapidement cachées derrière des décisions arbitraires et surtout imprégnées d’incohérence. Prenons l’exemple de la vente d’alcool dans les stades. D’une part, les clubs sont autorisés à une vente d’alcool dix fois par an, mais le Ministère de la Santé s’obstine à refuser une réintroduction de l’alcool dans les stades, sous prétexte que l’alcool est dangereux. Mais alors, n’est-il pas dangereux les dix fois où il est autorisé ? Absurde. De plus, malgré les tentatives de dialogue, les chiffres montrent que les mesures portant sur les limitations de déplacements de supporters ne tendent que très peu à diminuer. On peut dire que si les supporters sont écoutés, ils ne sont certainement pas entendus.

Banderoles lors du match Metz-Lens

De l’autre côté, les supporters essaient de légitimer leur combat et de donner de l’ampleur à leur cause à travers plusieurs biais. Tout d’abord, ils se sont appuyés sur l’ “Association Nationale des Supporters”, une entité professionnelle qui leur a permis d’avoir une présence médiatique bien plus importante. A travers des figures telles que l’avocat Pierre Barthélémy, ils ont pu répondre indirectement à ces décisions, qu’ils ne peuvent contester immédiatement. Mais si cette présence médiatique légitime leur combat, elle a tendance à envenimer encore davantage le débat en attaquant ouvertement les autorités auxquelles elles font face. Dans le JDD, Pierre Barthélémy n’a pas mâché ses mots : « Il y a une certaine incompétence des autorités, préfectorales ou sportives, dans la gestion des flux de supporters »[3]. Par ailleurs, l’association nationale des supporters cherche à légitimer son combat par un combat juridique, fastidieux, mais qu’elle parvient à gagner. Si le recours au référé liberté n’est souvent pas étudié assez rapidement par les autorités juridiques pour annuler une interdiction, une décision sur le fond est rendue, mais près de 18 mois après le recours au référé. Si l’Association a déjà remporté plusieurs batailles juridiques, celles-ci restent symboliques, et une manière de montrer que leurs revendications ne sont pas infondées. On peut notamment noter la décision du Tribunal administratif en avril 2018 de Nantes de partiellement annuler la décision du préfet de la Loire contre les supporters de Bordeaux, lors d’un match datant de janvier 2016.

Cette bataille médiatique et juridique ne fait que miner un terrain de discussions déjà bien instable. C’est d’autant plus le cas que les stades de football sont au cœur de débats de société polémiques, à travers les chants homophobes ou encore les ventes d’alcool. L’Etat essaie d’utiliser le secteur du sport, et a fortiori le monde du football pour en faire un modèle. Mais une nouvelle fois, l’évolution qu’il veut amener est souvent maladroite, trop rapide et néglige de nombreux aspects spécifiques à ce monde du sport. Cette sensation d’incompréhension réciproque apparaît ainsi comme plus manifeste que jamais…

Une situation complexe, que l’on ne doit toutefois pas fataliser

Malgré ce triste constat, certains signaux laissent espérer une évolution positive de la situation. D’une part, lassés de cette situation qui nuit à leur secteur, des acteurs influents du monde du football s’impliquent de plus en plus dans ce combat. En soutenant les supporters, présidents de clubs, entraîneurs, ou encore joueurs apportent un soutien de poids à leur cause, car cette voie met alors sous pression les autorités, qui sont alors plus ouvertes au débat. On peut noter l’implication de Noël Le Graët, président de la Fédération Française de Football, qui a publiquement exprimé son incompréhension et son désaccord vis-à-vis de cette situation : « Une réunion est prévue dans les quinze jours (avec Christophe Castaner). Voir des tribunes à moitié vides, ça m’agace. Je comprends certaines interdictions, mais tous les matches ne sont pas aussi risqués qu’indiqué. On va vers la facilité : punir, punir, punir. J’aimerais qu’on trouve un compromis. Il faut aussi que les ultras soient raisonnables. Discuter avec eux, c’est toujours sympathique. Mais 300 personnes en déplacement, c’est parfois plus compliqué. S’il y a des bagarres, comment voulez-vous que le Ministère de l’Intérieur n’ait pas raison ? ». Son implication sera à coup sûr précieuse car, s’il est conscient de ce qui est en jeu pour le Ministère de l’Intérieur français, il entend également défendre les intérêts des supporters français. En somme, un acteur qui peut faire entendre la cause des supporters, et qui semble prêt à faire évaluer ce dialogue de sourds. Et ce n’est sûrement pas un hasard si Laurent Nuñez, secrétaire d’Etat auprès du Ministre de l’Intérieur, a annoncé le 28 octobre 2019, qu’il allait être donné aux préfets des consignes afin de mieux préparer les déplacements de supporters avant les matchs à risque.

Par ailleurs, du côté des autorités françaises, l’arrivée de Nathalie Boy de la Tour à la tête de la Ligue de Football Professionnel a permis de rétablir partiellement le dialogue entre supporters et autorités. Celle-ci a une volonté de travailler avec les supporters, ce qui a déjà abouti à quelques progrès notables, tels que la mise en place de référents-supporters dans les clubs. Mais ce n’est malheureusement pas le cas pour toutes les autorités, car d’autres institutions comme la Commission Indépendante de Discipline, semblent toujours adopter sur cette question une ligne dure, avec une politique moralisatrice, ce qui ne fait pas avancer le débat.

A près de quatre ans des Jeux Olympiques et de l’accueil de quelques millions de supporters internationaux et français, espérons que nous allons vite répondre à ce défi des déplacements hebdomadaires de quelques centaines de supporters… Incompréhension, hypocrisie, idées reçues, il reste encore de nombreux obstacles à franchir avant d’arriver sur un terrain d’entente. J’espère sincèrement que les évolutions récentes et prometteuses ne soient pas un mirage mais véritablement le début d’un dialogue plus sain, qui pourra déboucher enfin sur une solution intelligente, c’est-à-dire sur un compromis.

Sources et renvois

[1]Expression désignant le secteur footballistique [2}Livre vert du supportérisme : état des lieux et propositions d’actions pour le développement du volet préventif de la politique de gestion du supportérisme, par Nicolas Hourcade, Ludovic Lestrelin et Patrick Mignon, sociologues. [3] https://www.lejdd.fr/Societe/le-supporter-de-foot-est-considere-comme-un-individu-avec-des-droits-inferieurs-3915462
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Henri Loppinet

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2023).
Vice-Président de KIP (2020-2021).

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2023).
Vice-President of KIP (2020-2021).