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Le foot amateur se meurt… sauvons-le !

Ça faisait longtemps que je voulais écrire un article sans savoir vraiment sur quoi. Puis l’actualité m’a rattrapé. Un évènement qu’on pensait impossible est arrivé. Non, je ne parle pas du lancement de la Falcon Heavy ou bien encore du défilé commun des deux Corées aux Jeux Olympiques, je parle de la victoire du football amateur sur le « foot business ». En 2018, un club amateur sera présent en finale de la coupe de France de football. Le 17 avril prochain, le club des Herbiers recevra le FC Chambly en demi-finale de la très prestigieuse coupe de France, assurant donc la présence d’un club amateur en finale au stade de France, faisant partie tous deux du championnat National, la 3ème division du football français. C’est rare en soi mais pas inédit : en 2012, le club de l’US Quevilly, lui aussi en National, avait affronté l’Olympique Lyonnais au stade de France (défaite 1-0).

Si je me réjouis autant de cet évènement c’est parce que la coupe de France ne semble pas être touchée par le gouffre qui sépare désormais le football amateur (3ème division et en dessous) du football professionnel (les deux premières divisions: la Ligue 1 Conforama et la Domino’s Ligue 2). C’est un miracle ! Pour s’en rendre compte il suffit juste de comparer les budgets. Pour accéder aux demi-finales, nos deux clubs amateurs d’un budget de 2 millions d’euros chacun ont éliminé le Racing Club de Strasbourg et ses 30 millions d’euros et le Racing Club de Lens et ses 41 millions. Selon qu’il est amateur ou professionnel, un club ne répond pas aux mêmes obligations juridiques et fiscales, d’où les différences de budget si abyssales.

Le football amateur a une bien plus grande importance que l’on ne pourrait penser. A toutes les échelles, il a des finalités économiques, politiques et mêmes sociales. Il est devenu un véritable enjeu local. Tout d’abord, il est une véritable source d’animation dans les quartiers. Aucun autre spectacle ne peut se targuer d’attirer autant de monde à intervalle aussi régulier. Cela est bien sûr vrai pour les mastodontes de la Ligue 1 mais également pour la totalité des 18 000 clubs affiliés à la Fédération Française de Football. Le record d’affluence d’un match de National 3 (5ème division) est même de 10 880 personnes (RC Strasbourg – SC Schiltigheim le 5 novembre 2011). C’est même souvent la dernière source d’animation dans les villages qui se vident peu à peu.

Cela a un véritable rôle fédérateur à l’échelle locale. On est fier d’appartenir à un village, une commune, une ville. Pour les vrais passionnés de football, le nom de Gueugnon ne leur est pas inconnu. Une coupe de la ligue à son actif en 2000 face au Paris Saint Germain, et depuis l’enfer : un dépôt de bilan en 2011 et une reconstruction qui prend du temps. Mais voilà, c’est toute une commune qui se démène pour redorer le blason d’un club historique en Bourgogne. Aujourd’hui en National 3, le club qui a formé des joueurs de Ligue 1 comme Romain Alessandrini, Aly Cissokho ou Guillaume Hoarau, a su compter sur le renfort de gens passionnés et volontaires. C’est ça la beauté du football amateur. Le football en général nous donne un sentiment d’appartenance à un groupe, on n’est pas un individu perdu au milieu de la jungle lyonnaise, on est un gone. D’où la naissance du concept des derbys. Un derby, c’est un match entre deux équipes qui a une saveur particulière aussi bien pour les supporters que pour les joueurs. Cela existe à tous les niveaux aussi bien pour le surmédiatisé OM – PSG ou le passionnel Lyon – Saint Etienne que pour l’historique Gueugnon – Louhans Cuiseaux.

Le football amateur est menacé. Ce n’est pas qu’une histoire de comparaison de budget car il est normal qu’une équipe d’une division supérieure ait un plus gros budget. Le fait est que les écarts de budgets grandissent d’année en année. Alors que les professionnels voient leurs budgets augmenter par les dotations des fameux « droits TV » (sommes que les clubs reçoivent de la part de la société qui retransmet les matchs), les clubs amateurs voient leurs budgets diminuer et la baisse des dotations aux communes ne va rien faire pour arranger la situation. En effet, les clubs de football sont souvent la première cible des coupes budgétaires. A titre d’exemple, les dotations de la ville de Gueugnon au club ont diminué de plus de moitié depuis la renaissance du club en 2011. Malheureusement, le club bourguignon n’est pas un cas isolé, le club de Fréjus-Saint Raphaël dans le Var a dû fermer des équipes de jeunes pour faire face lui aussi aux coupes budgétaires de la mairie. C’est donc directement la formation qui se trouve impactée. Or c’est un point central de notre football. Les plus grands joueurs sont passés par le football amateur. Il a formé les stars d’hier et d’aujourd’hui et forme les stars de demain.

Cependant aussi bien juridiquement qu’économiquement, le monde amateur et le monde professionnel sont des mondes complètement différents ; cela accroît la difficulté de passer d’un monde à l’autre. Un changement de statut peut être dramatique et cela aussi bien dans le sens de la descente que celui, plus surprenant, de la montée. Je vais prendre deux exemples.

Suite à des difficultés financières, le club historique du Mans, est relégué administrativement en CFA en septembre 2013 (aujourd’hui National 2, 4ème division). Il perd son statut professionnel et le club ne s’en relève pas. Il est placé en liquidation judiciaire en octobre et végète en quatrième division (il est cependant en route pour accéder au National), bien loin de son éclat d’antan. Les exemples comme celui-ci sont légions (Sedan, Bastia…). Seul Strasbourg a su se relever d’une relégation administrative et réintégrer l’élite.

Dans l’autre sens également, le changement de statut peut s’avérer fatal. En 2014, la ligue de football professionnelle refuse la montée en ligue 2 du club de Luzenac, présidé par l’ancien champion du monde de football Fabien Barthez qui avait pourtant fini second de National. Après une bataille juridique, le club est dissout en septembre 2014.

Ces deux exemples servent à montrer l’écart qui sépare les deux mondes. Si sportivement parlant, le passage d’un monde à l’autre est récurrent, une promotion n’est pas toujours un cadeau pour un club et peut vite se tourner en malédiction.

Le tableau n’est pas si dramatique, il y a une volonté de faire changer les choses. Le 7 décembre dernier, le député de la République Monsieur François Ruffin (LFI) s’était présenté à l’Assemblée Nationale portant le maillot de l’équipe de football amateur d’un village de sa circonscription : Eaucourt-sur-Somme évoluant en Division départementale 4, soit, tenez vous bien, la 12ème division du football français. Il venait défendre un projet de loi dont l’objectif était de reverser 5 % des montants astronomiques des transferts au football amateur. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, c’est bien un projet de loi apolitique car Michel Zumkeller (groupe UDI) en était le rapporteur. Ce projet de loi a été refusé par l’Assemblée au nom de la protection des clubs français face à la concurrence européenne. Une telle législation devrait être faite à l’échelle de l’Europe.

Si la législation française ne peut pas faire grand-chose pour le football amateur, ce dernier essaye de se défendre tout seul. C’est maintenant monnaie courante que dans les contrats des jeunes professionnels une clause bien précise soit inscrite. Cette clause promet qu’un certain pourcentage de la somme des futurs transferts de ce joueur reviendront au club formateur. En juin dernier, le petit club de l’Arbresle a vu son budget annuel de 2018 rempli à 80 % en une signature : celle de l’ancien Lyonnais Corentin Tolisso au Bayern de Munich. C’est plus de 100 000 euros qui rentrent dans les caisses de ce petit club rhodanien. Ce n’est pas suffisant car cela ne profite qu’à une fraction des clubs amateurs.

Mais ces initiatives ne doivent pas faire oublier une chose. L’écart entre le football amateur et le football professionnel se creuse irrémédiablement, et l’accélération se fait davantage sentir ces dernières années. Il est loin le temps des villes de 7 000 habitants en « D2 » (ligue 2 Domino’s Pizza aujourd’hui). L’exemple Guingampais est peut-être le dernier reliquat de cette époque dorée. Un stade de 18 000 places dans une ville d’à peine 8 000 âmes, un géant d’un autre temps qui bat tous les pronostics. Si son modèle est un exemple pour toutes les petites villes, une relégation aurait sûrement raison de la bonne volonté de nos amis bretons.

Comme le football change, au lieu de se battre contre le changement, nous devons nous battre pour que le changement ne dénature pas le football, car le football est et doit rester une fête populaire. Cela passera par la sauvegarde du football amateur.

Illustration : France-Brésil 98, Montage de Baudouin Villedey pour KIP

Baudouin Villedey

Étudiant en L3 à HEC Paris. Contributeur occasionnel pour KIP.
Student in L3 at HEC Paris. Writes occasionally for KIP.

Cet article a été écrit à

Los Angeles, États-Unis

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