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Illustration d'Adrien Martin pour KIP.

FDJ : les jeux sont faits

Ce matin, la Française des Jeux a fait son entrée à la bourse de Paris, s’émancipant ainsi de la tutelle de l’État. Si le gouvernement français a eu beau jeu de prétendre que cette privatisation répondait à des objectifs budgétaires, force est de constater qu’elle s’inscrit en fait dans un projet de nature idéologique : celui de créer, ou plutôt de recréer, un idéal-type de citoyen-actionnaire.

La FDJ que nous connaissons aujourd’hui est la lointaine héritière de la Loterie nationale française, fondée en 1933 dans le but de venir en aide aux invalides de guerre et autres gueules cassées. Jouissant depuis 1976 du statut de société d’économie mixte, elle a toujours été dans le giron de l’État, et pour cause : son activité économique intéresse indubitablement l’intérêt général, que ce soit de manière directe ou indirecte.

Ainsi, le loto sponsorise massivement diverses associations et événements sportifs : via le Centre National de Développement du Sport (CNDS), la FDJ ne finance pas moins de 80 % du budget du ministère des Sports[1]. Depuis septembre 2018, elle contribue également à l’entretien du patrimoine français avec le loto du patrimoine. En outre, la présence de l’État au capital de la FDJ a longtemps été justifiée par l’ensemble des problématiques sociales liées aux jeux d’argent, que l’on pense aux enjeux de santé publique, à l’image du risque de dépendance au jeu, ou encore à la nécessaire lutte contre la triche et le blanchiment d’argent. Rappelons enfin, et surtout, que la FDJ est un acteur majeur de l’aménagement du territoire français. Son réseau de 30 000 points de vente est le premier de France[2]. À l’heure où les buralistes sont soumis à des pressions de toutes parts, la manne que constituent pour eux les jeux d’argent est indispensable à leur survie. On estime ainsi qu’en 2016, les commissions liées aux jeux représentaient un peu moins du tiers de leur chiffre d’affaires[3]. Or, les bureaux de tabac constituent un lieu de rencontre, où se côtoient des Français de tous horizons, que ce soit dans les petites agglomérations de la France rurale ou dans les grandes métropoles.

Passant outre ces considérations, et comme le prévoyait la loi PACTE votée en début d’année, l’État français a cédé, entre le 7 et le 21 novembre, 52 % des parts de la FDJ, ramenant par là même sa participation à 20 %. Cette décision peut paraître surprenante, tant la FDJ est profitable : peu endettée, avec un taux de redistribution des dividendes égal à 80 % du résultat net, elle table sur une hausse moyenne de son chiffre d’affaires située entre 3 et 4 % sur la période 2020-2025[4]. Ces résultats financiers mirobolants s’expliquent non seulement par son monopole de droit sur les jeux de loterie et les jeux à gratter, mais aussi par la révolution numérique, qui diminue grandement ses coûts de production, et enfin – ironie de l’histoire – par cette morosité qui pousse certains Français, inquiets de leur situation économique présente ou future, vers les jeux d’argent.

L’État gestionnaire, l’État actionnaire

Avant de se prononcer sur la rentabilité économique de la privatisation en question, il faut avoir à l’esprit que les dividendes versés ne sont pas la seule manière dont la FDJ contribue au budget de l’État. Loin de là. En effet, la FDJ est avant tout une grande contribuable :  les seuls prélèvements et taxes sur les jeux auxquels elle est soumise, et sera toujours soumise après la privatisation, rapportent près de 3,5 milliards d’euros à l’État chaque année, bien loin des 87 millions d’euros perçus en dividendes pour l’exercice 2018. La majorité pourrait même être tentée d’augmenter les prélèvements sur les jeux d’argent pour compenser le manque à gagner, par exemple en augmentant la taxation des gains. Par ailleurs, l’État devrait tout de même conserver certaines de ses prérogatives à la FDJ. Il disposera d’un droit d’agrément, dans l’hypothèse où un actionnaire voudrait prendre possession de plus de 10 % du capital, et usera sans doute du système des droits de vote double mis en place par la loi Florange.

En échange de la cession de ses parts, le gouvernement français a levé plus de 2 milliards d’euros, destinés à financer le Fonds pour l’Innovation et l’Industrie. Mais que va rapporter ce fonds, et à qui ? Les projections du gouvernement sont décevantes : le rendement aujourd’hui estimé est de 2 à 3 %, contre 3 à 4 % pour la FDJ, avec une incertitude moindre. Qui plus est, la recherche publique fondamentale n’a pas toujours, en France, été un gage de réussite : en témoigne le cas Minitel. De plus, rien, à proprement parler, n’engage l’État à placer l’argent obtenu à la suite de la privatisation dans ce fonds. Et pourquoi choisir de financer l’investissement par les privatisations et non par l’emprunt, lorsque les taux d’intérêts sont risibles comme ils le sont aujourd’hui ? L’heure est donc venue de remettre en cause les réelles motivations du gouvernement, les influences qui l’ont conduit à prendre une telle décision.

Bruxelles, La Défense, l’Élysée : tiercé gagnant

Bruxelles, d’abord. Comment, en effet, ne pas voir dans cette privatisation, qui sera nécessairement suivie d’une ouverture à la concurrence, l’influence du droit européen ? Le droit communautaire aspire depuis longtemps à briser ces monopoles nationaux si caractéristiques de l’économie française, et pourquoi pas à privatiser des pans entiers du service public. La « loi relative à l’ouverture à la concurrence et à la régulation du secteur des jeux d’argent et de hasard », promulguée en juin 2010, s’était ainsi directement inspirée des principes en vogue à Bruxelles. Gardons à l’esprit que la FDJ est aujourd’hui la deuxième loterie du continent, derrière EuroMillions. Allons-nous elle aussi la sacrifier sur l’autel de l’intégration européenne ?

La Défense, ensuite. Les financiers de la place de Paris se frottent déjà les mains :  en voilà, une belle introduction en bourse ! Leur enthousiasme a de quoi inquiéter. En effet, les marchés boursiers se portent aujourd’hui à merveille. Le cours de la plupart des actions est élevé, et l’action FDJ, qui ce matin s’échangeait entre 22 et 23 euros, est peut-être surévaluée. Si son cours venait à baisser, ce serait les petits épargnants français qui épongeraient les pertes, tandis que les grandes banques, pour leur part, auront déjà empoché leurs frais. La privatisation de la FDJ est somme toute assez révélatrice de cette appétence macronienne pour la financiarisation de l’économie, et témoigne de la volonté de donner davantage d’attractivité et de visibilité à la place de Paris dans le contexte du Brexit.

L’Élysée, enfin, car le projet de privatisation de la FDJ n’émane pas de Bercy. Loin de là : son concepteur n’est pas Bruno Le Maire, mais Emmanuel Macron, qui l’avait défendu sans succès du temps où il était ministre de l’Économie. La privatisation de la FDJ touche donc aux origines du macronisme, à sa construction idéologique originelle. L’opération vise à attirer les petits épargnants français et Bruno Le Maire ne s’en cache pas : « il s’agit de renouer avec le capitalisme populaire », déclare-t-il triomphalement, faisant allusion aux grandes vagues de privatisations de 1986-1988 et 1993-1997 qui avaient vu de nombreux Français se prendre au jeu de la bourse. Tout était déjà prévu pour eux : des mesures particulières ont été mises en place pour la souscription des actions FDJ, à l’image d’une décote de 2 % sur les titres achetés pour les particuliers, et de l’octroi d’une action gratuite pour dix actions achetées, si tant est que les titres soient détenus durant au moins dix-huit mois. Il s’agit donc bien de créer, ou plutôt de recréer, un actionnariat « populaire »…

Depuis dix ans, le nombre d’actionnaires individuels a été divisé par deux en France, tombant à 3,5 millions sous le double effet de la crise financière et d’une fiscalité pénalisante. Des motifs historiques expliquent également la méfiance des Français à l’égard de la bourse : pensons par exemple au scandale des bons du Trésor russe, qui a rythmé la vie politique française au début du XXe siècle, ou encore à l’impécuniosité des Américains, qui leur a coûté cher en 2008, voire à l’introduction en bourse d’EDF en novembre 2005, désastreuse pour les petits porteurs.

Une entorse aux principes républicains ?

Peut-être faut-il, pour comprendre ce qui est aujourd’hui en jeu avec la privatisation de la FDJ, dépasser la simple analyse économique et se souvenir, un instant du moins, de ces grandes idées sur lesquelles la France s’est bâtie. Une telle opération boursière donne l’impression que la République est à vendre au plus offrant. Elle laisse à part tous ces Français qui n’ont pas de compte-titres, de plan d’épargne en actions, ou même de moyens suffisants pour racheter ce droit aux dividendes qui était le leur en premier lieu. Elle laisse penser que l’État doit, dans son fonctionnement, imiter l’entreprise, structure antidémocratique par excellence : le droit de vote de chaque actionnaire n’est-il pas proportionnel à son poids dans le capital ? Derrière cette privatisation en apparence innocente et anecdotique, se dessine le visage du citoyen-actionnaire, Français par calcul d’intérêt, acquis du fait de sa propre cupidité aux idéaux néolibéraux… Il y a de quoi réfléchir. Et vous, avez-vous acheté des actions ?  

Sources et renvois

[1] Chiffre pour l’année 2017, extrait du site Internet : http://www.agencedusport.fr/Financement.

[2] Chiffre extrait du site Internet : https://www.groupefdj.com/fr/groupe.html.

[3] Chiffre valable pour l’année 2016, c’est un extrait du site Internet : https://www.huffingtonpost.fr/2018/03/09/privatisation-de-la-fdj-pourquoi-hollande-refusait-a-macron-ce-quil-sapprete-a-engager_a_23381688/.

[4] Document remis à l’AMF par la Française des jeux avant l’introduction en bourse.

Talleyrand

Talleyrand

Étudiant français en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2023).
Membre de KIP et contributeur régulier.

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2023).
Member of KIP and regular contributor.

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