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Détail d'une fresque de Banksy
Détail d'une fresque de Banksy

L’Europe se fera par la solidarité ou ne se fera pas

Le 9 mai 1950 dans le Salon de l’Horloge du Quai d’Orsay, à Paris, Robert Schuman, Père fondateur de l’Europe, déclarait : « L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes, créant d’abord une solidarité de fait ». Pourtant cette même solidarité des débuts de l’Europe est malmenée depuis plusieurs mois. Les vagues successives d’indépendantisme en sont la plus forte incarnation : le vote du Brexit en juin 2016, les tensions catalanes en octobre 2017 et plus récemment l’euroscepticisme italien de Paolo Savona le prouvent. Mais cette volonté de quitter l’Union Européenne cache d’autres menaces, tout aussi inquiétantes, à une cohésion déjà profondément bafouée. En réalité le malaise européen est triple, et ancien.

Les divergences structurelles : un problème vieux comme Monnet

« Gagnant en extension, l’Europe perd en intensité ». Ces mots de François Perroux prononcés en 1974 rappellent les difficultés liées à l’élargissement ininterrompu de la communauté européenne désormais à vingt-huit. Et j’insiste sur l’importance des mots. Depuis le premier jour, l’Europe se définit comme une communauté : la Communauté du Charbon et de l’Acier en 1951, puis la Communauté Économique Européenne en 1957 qui s’est elle-même dotée d’une communauté européenne de l’énergie atomique (EURATOM). Par définition, une communauté c’est un ensemble de personnes unies par des liens d’intérêts, des habitudes communes, des opinions ou des caractères communs. La communauté est donc profondément liée à l’union et la construction européenne se veut intrinsèquement solidaire et soudée. Pourtant, les fortes divergences entre les pays ont affaibli l’intérêt commun que les peuples pouvaient voir en elle. D’un point de vue purement économique, l’intégration de pays aux structures économiques diverses empêche la réalisation simultanée des grandes équilibres définis par Kaldor, mais les difficultés rencontrées par l’Europe dépassent sa gestion macroéconomique. Mais il ne faut pas oublier non plus les fortes disparités culturelles et historiques qui séparent des pays géographiquement proches. La question de la souveraineté de l’Union sur les États et l’adaptation des modèles sociaux, industriels et agricoles décideront de la réussite d’un projet vieux d’un siècle. À deux mois des prochaines élections européennes, il est temps de faire le point sur des questions essentielles pour l’avenir de l’Europe : les crises récentes, qu’elles soient politiques ou économiques, ne cessent d’affaiblir le sentiment d’une citoyenneté européenne et d’une union qui vaut le peine d’être défendue.

La question migratoire

Le 29 juin dernier, Donald Tusk, président du Conseil européen, annonçait la signature d’un accord européen prometteur sur l’accueil des migrants. Celui-ci prévoit la mise en place de centres « contrôlés » pour distinguer les demandes d’asile légitimes des situations irrégulières mais aussi la création de « plateformes de débarquement ». Emmanuel Macron expliquait de son côté que ce sommet affirmait « la solidarité que nous devions aux premiers pays d’entrée ». Récemment, les États membres semblent justement avoir progressé en matière d’immigration : même s’il donne aux Turcs un moyen de pression sur l’Europe, l’accord signé en 2016 entre l’Union européenne et la Turquie a permis de réduire de 97 % les passages illégaux depuis la Méditerranée ouest et la création d’une agence frontalière fin 2016 a permis de réduire drastiquement la mortalité en mer. Pourtant, lors de son discours sur l’État de l’Union en septembre dernier, le président de la Commission européenne mettait en garde contre les accords de façade. Et pour cause, le ministre de l’Intérieur italien, Matteo Salvini, refuse depuis cet été d’accueillir en Italie des migrants sauvés en mer. Jean-Claude Juncker rappelait ainsi que l’Europe « ne serait jamais une forteresse (…) et ne devait jamais le devenir ». Il est impératif pour la souveraineté de l’Union européenne, et pour sa crédibilité auprès des peuples, d’afficher un contrôle total de ses frontières extérieures. Cela doit passer par une consolidation de sa politique extérieure tout en accompagnant l’Afrique dans son effort de développement : cela permettrait en effet d’endiguer une des causes principales de l’immigration en Europe. Pour le moment, l’Union réfléchit à une augmentation significative des gardes-frontières d’ici 2020, mais elle doit surtout agir de manière unilatérale, comme un bloc qui prône une solidarité de fait, et pas seulement dans les mots.

Les nationalismes exacerbés

« Les extrêmes ont progressé et les nationalismes se sont réveillés ». Voici le deuxième constat dressé par Emmanuel Macron sur l’état actuel de l’Union. Face à l’isolationnisme grandissant des États-Unis de Trump et aux mouvements politiques radicaux comme en Hongrie, l’Union européenne doit trouver des solutions à ces divisions. Les peuples européens doivent être patriotes oui, mais nationalistes non. Attention tout de même à ne pas diaboliser des revendications qui sont le symptôme d’un mécontentement généralisé et d’une majorité moins silencieuse qu’on ne le pense. En effet, la crise politique actuelle en Europe résulte surtout d’un manque de solidarité dans la mondialisation : face aux inégalités, les régions riches doivent aider celles qui n’arrivent pas à suivre le modèle économique unique imposé le Pacte de Stabilité et de Croissance. Et ces mesures d’aide requièrent une attention particulière sur les questions les plus discrètes : si l’on entend beaucoup parler des menaces Viktor Orban et Matteo Salvini, la possibilité d’une nouvelle frontière physique entre l’Irlande et l’Irlande du Nord doit tout autant inquiéter les États membres. En 2019, l’enjeu sera donc de trouver des solutions communes au problème nationaliste, car pour l’instant M. Juncker regrette que la Commission européenne mène un travail « trop solitaire à ce sujet ». De solitaire à solidaire, il n’y a qu’un pas.

Un modèle économique à bout de souffle

La crise de la dette en Grèce l’a prouvé il y a huit ans et le déficit excessif actuel de l’Italie pourrait nous le rappeler : l’Europe doit réformer ses structures et sa gouvernance économiques. En effet, la conjoncture dans l’Union est dangereusement illusoire : la zone entame sa cinquième année de reprise économique avec une croissance à 1,9 %, un taux de chômage record à 6,8 % et un déficit public bien en-dessous des 3 % du traité de Maastricht. Mais cela ne masquera pas les menaces qui pèsent sur son avenir. Au fur et à mesure de son élargissement, l’Europe a fait l’erreur fatale d’intégrer des pays aux caractéristiques trop hétérogènes. Pourtant, ils sont tous soumis au même carcan de règles uniques qui ne prennent pas en compte les particularités des économies. En ce sens, la zone euro n’a jamais été une zone monétaire optimale, puisque ces différences l’empêchent de s’ajuster face aux chocs externes. En augmentant son budget, l’Europe aurait sûrement plus de marges de manœuvre pour gouverner. Car derrière ces contraintes économiques se cache un réel problème de gouvernance : l’organisation maastrichtienne s’est révélée inefficace du fait d’une politique monétaire unique sans stratégie macroéconomique propre à chaque pays. Peut-être existe-t-il une solution intermédiaire entre l’union politique et le modèle économique actuel qui passe aussi par un approfondissement de l’union bancaire. À ces difficultés intra-zone s’ajoutent celles liées aux relations de l’Europe avec le reste du monde : en 2017 par exemple, elle a signé un traité de libre-échange avec le Canada et un autre avec le Pérou, la Colombie et l’Équateur. Mais elle doit s’assurer que ces projets internationaux n’auront pas d’impacts négatifs sur sa santé économique : l’Union doit prendre garde à ne pas être trop naïve.

L’Europe reste une terre de paix

En 2019, l’Europe devra donc se confronter à de nombreux enjeux. Au triple-défi que je viens d’évoquer s’ajoutent la situation en Pologne, le débat sur les candidatures de la Serbie et du Monténégro, ou encore l’approfondissement de la coopération policière. Mais dans un contexte de peur et de doutes, n’oublions pas qu’il y a un domaine où l’Europe communautaire n’a jamais failli : depuis la Société des Nations en 1920, elle s’est donné pour objectif premier la paix et elle l’a atteint. Alors soyons « heureux de vivre sur un continent de paix, qui connaît la paix grâce à l’Union européenne » [1]. Respectons la et défendons notre identité.

Illustration

Détail de la fresque de Banksy découverte sur le mur d’un immeuble de Douvres (Angleterre) le 7 mai 2017.

Sources et renvois

[1] Citation de Jean-Claude Juncker

Ouvrages

J.Rueff, « L’Europe se fera par la monnaie ou ne se fera pas », Synthèse, n° 45, 1950
Larousse français 2018 : définition de la communauté
Kaldor, Conflicts in National Economic Objectives, 1971
Mundell, Optimum Currency Area, 1961

Sites internet

Fabien Cazenave, « “Oui au patriotisme, non au nationalisme !” Ce qu’il faut retenir du discours de Juncker face aux eurodéputés », Ouest France, 10/10/2018
Thomas Buttin et Cécile Jacob, « Les enjeux pour la prochaine Commission européenne (2019 – 2024) », Taurillon, 20/06/2018
Emmanuel Berretta, « L’Italie va-t-elle paralyser l’Europe ? », Le Point, 05/03/2018
Alain Barluet, « Europe : Macron veut mener le combat contre les nationalismes », Le Figaro, 27/08/2018
« Un accord sur les migrations trouvé lors du sommet de l’Union européenne », Le Monde, 29/06/2018

Margaux Fodéré

Margaux Fodéré

Étudiante française en Master in Management à HEC Paris (Promotion 2022).
Présidente de KIP.

French student in Master in Management at HEC Paris (Class of 2022).
President of KIP.

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